MANUSCRITS DE NAPOLÉON (I).

Dans le premier numéro de l'_Illustration_, nous avons annoncé à nos

lecteurs la publication des manuscrits inédits de Napoléon, qui sont

outre les mains de M. Libri. Nous commençons dès aujourd'hui à tenir

notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux,

ces papiers précieux à l'examen de ceux de nos lecteurs qui désireraient

en vérifier l'authenticité. Ultérieurement nous fixerons l'époque de

cette exposition.

M. Libri a déjà fait connaître, dans un article de la _Revue des

Deux-Mondes_ (2), par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver

jusqu'à lui.

A l'époque du consulat. Napoléon, qui se voyait déjà dans l'histoire,

comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté

tous les papiers de sa première jeunesse. Il les plaça donc dans un

grand carton du ministère, qui portait cette étiquette: _Correspondance

avec le premier consul_; il biffa l'étiquette et écrivit de sa main: _A

remettre au cardinal Fesch, seul_. Cette boîte, ficelée et cachetée aux

armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'Empire et

la Restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes

mains, et il y a très-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait.

Voici, assure-t-on, à quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu.

Un congrès scientifique, qui avait attiré dans la ville où se trouvaient

ces papiers un grand concours de savants français et étrangers, y

conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien

Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire

naturelle. Le propriétaire du précieux carton, profitant de la présence

d'un des membres de la famille de Napoléon, songea à lui remettre les

papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des

ordres de la police obligeaient le neveu de Napoléon à quitter la

France, et soit qu'il fut pressé de partir, soit tout autre motif que la

malignité du public interpréta comme un acte de parcimonie, le prince de

Musignano refusa de recevoir ces manuscrits, à la remise desquels le

possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres.

Vers cette époque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de

l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait

de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton,

n'hésita pas à remplir la condition, et devint l'acquéreur de ces

papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de

manuscrits inédits et d'autographes qui existe peut-être en Europe.

C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et

d'exposer, comme preuve de leur authenticité, les écrits de Napoléon

renfermés dans le carton du premier consul.

M. Libri a dit, dans la revue que nous avons citée, de quelles oeuvres

se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus

importante.

L'_Histoire de Corse_, qui commence cette série, est de toutes les

productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont on a parlé le plus.

Il avait voulu la faire imprimer à Dôle, et la croyait perdue. Dans ses

Mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet

de la perte supposée de cet ouvrage:

«Les noms (3) de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon,

dans un de ses congés qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois

en 1790), avait composé une histoire de Corse, dont j'écrivis deux

copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut

adressé à l'abbé Raynal, que mon frère avait connu à son passage à

Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut

le communiquer à Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, écrivit à

Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un génie du

premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand

orateur, et Napoléon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches

vaines pour retrouver ces pièces, qui furent détruites probablement dans

l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.»

Lucien était dans l'erreur.

Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient

été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne

sont pas entièrement de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigés et

annotés.

(1) La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite. (2) _Revue

des Deux-Mondes_, numéro du 1er mars 1842. (3) Mémoires de Lucien

Buonaparte. Paris, 1856, in-8º, p. 92.

Napoléon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculés et

la termine au dix-huitième siècle, au pacte de Corte entre les Génois et

les Corses. Cette esquisse, rédigée avec chaleur, décèle le plus vif

amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne

s'attendrait pas à y rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à

écrire d'après les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de

son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps

où l'érudition était presque proscrite, et où on la regardait comme une

vieillerie incompatible avec le progrès. Napoléon a su s'affranchir de

ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a

consultés, et l'on voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits

qui pouvaient lui fournir des lumières. Plusieurs de ces pièces sont

encore annexées au manuscrit de l'_Histoire de Corse_. Cet homme

extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux

étaient sérieux. Au milieu de la Révolution, et malgré les idées qui

régnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il

n'avait pu consentir à n'être que l'auteur d'une compilation.

Dans les _Lettres sur l'Histoire de Corse_, on trouvera déjà les germes

du style énergique et saccadé de l'Empereur. On y trouvera surtout toute

la force de ce caractère indomptable. L'homme qui, dans ses premières

années, aimait avec une telle passion l'île où il avait vu le jour, est

le même qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment

français. C'était toujours le même principe, l'amour national, qui

n'avait pu que s'étendre et se fortifier davantage en s'appliquant à une

grande nation.

L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843 · 第 11 / 47 题