La France entretient maintenant en Algérie une armée de quatre-vingt
mille hommes; elle y dépense annuellement plus de 80 millions.
Quel but se propose-t-elle en faisant, depuis bientôt treize années,
tant de laborieux efforts, tant de lourds sacrifices? quelle
compensation a-t-elle le droit d'en attendre? quel dédommagement
est-elle fondée à en espérer?
C'est évidemment de créer dans le nord de l'Afrique une colonie d'autant
plus puissante, qu'elle est plus voisine de la métropole; ou plutôt
c'est de fonder sur l'autre rive de la Méditerranée, à deux journées de
distance de Marseille et de Toulon, un nouvel et durable empire sur
cette terre _désormais et pour toujours française_, suivant l'expression
du discours de la couronne, à l'ouverture des Chambres, le 27 décembre
1841.
L'Algérie est désormais française! Cette déclaration solennelle explique
l'intérêt éminemment français qui s'attache à nos possessions
africaines. Aussi, quand l'opinion publique s'émeut si vivement au récit
des progrès de notre domination, quand elle les suit avec une avide et
curieuse anxiété, n'est-ce pas seulement parce que nos soldats y
continuent les traditions de valeur, de persévérance et de gloire de
leurs devanciers, ni parce que notre jeune armée s'y montre l'émule des
vieilles phalanges de la Révolution et de l'Empire; c'est surtout parce
qu'elle comprend que, sur cette terre conquise au prix du sang des
enfants de la France, il y a pour la mère-patrie des éléments certains
de force et de prospérité, tout un avenir, enfin, de grandeur et de
puissance nationale!
Ce sentiment instinctif est tellement enraciné dans la plupart des
esprits, qu'il a survécu à toutes les incertitudes qu'amènent les phases
diverses de la politique ou de la guerre, à toutes les vicissitudes
inséparables du premier âge des colonies fondées les armes à la main,
C'est à ce sentiment que nous nous proposons de nous associer, autant du
moins qu'il dépendra de, nous, en consacrant, dans notre journal, une
place spéciale à l'Algérie. Nous rappellerons, dans ces esquisses
rapides, les commencements de l'occupation française, les développements
qu'elle a reçus, les causes de son extension successive, les résultats
obtenus jusqu'à ce jour. Nous ferons en même temps passer sous les yeux
de nos lecteurs, sans en négliger un seul, les événements contemporains,
politiques, militaires et civils, qui seront de nature à les intéresser,
en attestant une amélioration ou un progrès dans la situation du pays.
Monuments anciens et modernes, types des différentes races, Maures des
villes, Arabes des plaines, Kabaïles des montagnes, moeurs, usages,
costumes, ameublements, armes, vues de villes, créations de villages,
travaux de ports, routes, dessèchements, établissements d'utilité
publique, camps, bivouacs, combats et razzias, portraits des principaux
personnages français et indigènes, de quel intérêt ne serait-il pas de
voir tous ces sujets fidèlement représentés par des dessins exécutés sur
les lieux mêmes? Nos lecteurs assisteraient ainsi, en quelque sorte, à
la fondation de notre empire africain; ils le verraient chaque jour
grandir, se développer, et jeter dans le sol des racines de plus en plus
profondes.
Avant de commencer notre _Revue algérienne_, où les faits de guerre et
de colonisation viendront hebdomadairement trouver place, il nous a
semblé utile de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de
notre conquête jusqu'à la lin de 1812. et d'accompagner la carte qui:
nous publions d'une description géographique assez étendue pour
permettre, à nos lecteurs de suivre avec fruit les événements dont
l'Algérie est le théâtre.
PRISE D'ALGER.--La cause des hostilités outre la France et le dey
d'Alger est connue. Une insulte grave, un coup d'éventail donné en
audience publique, le 30 avril 1827, par Hussein-Pacha à notre consul,
exigeait une réparation à laquelle le dey se refusa avec un opiniâtre
entêtement. Après de longues et inutiles négociations pour obtenir une
satisfaction amiable, après la nouvelle insulte de coups de canon tirés
déloyalement, le 27 juillet 1829, contre un vaisseau parlementaire, _la
Provence_, une flotte française, composée de cent navires de la marine
royale et de quatre cents bâtiments de commerce, appareilla de Toulon le
25 mai 1830. à quatre heures après midi. L'armée, forte de trente-sept
mille hommes et de quatre mille chevaux, débarqua le 14 juin sur la
plage de Sidi-Ferruch, distante de six lieues d'Alger, et le 5 juillet
elle entra dans cette capitale des corsaires barbaresques. Ainsi, en
vingt-quatre jours, elle avait atteint le but de sa mission, vengé le
pavillon français, détruit la piraterie, et enfin accompli les voeux que
formaient, depuis trois siècles, les hommes généreux et éclairés de
toutes les nations.
La province d'Oran, bornée au sud par le Petit-Atlas, qui, dans cette
partie, range la mer de très-près, est étroite par rapport à sa
longueur. La province de Constantine, qui s'étend sur les rives de
l'Oued-Rummel et sur les bassins qu'arrose cette rivière, a beaucoup
plus de profondeur que la province d'Oran, avec une longueur presque
égale. La province de Titteri, comprise entre les deux premières,
s'étend surtout du nord au sud sur les plateaux successifs parcourus par
le Chélif et ses affluents, qui s'élèvent sur les flancs septentrionaux
du Grand-Atlas. Ces trois provinces étaient soumises chacune à un bey ou
lieutenant du dey.
Les limites de la province d'Alger étaient moins fixes que celles des
trois autres. Le dey, qui l'administrait directement au moyen de l'agha
des Arabes, en modifiait la circonscription, selon que les querelles
entre les beys voisins ou l'intérêt de sa politique lui semblaient
l'exiger. C'est ainsi que Blidah, qui jadis appartenait au beylik de
Titteri, et la plaine de Hamza jusqu'aux Portes-de-Fer Biban, avaient
été placées sous l'autorité de l'agha. Bougie même fut momentanément
rattachée aux dépendances administratives du territoire d'Alger.
DIVISIONS ACTUELLES DE L'ALGÉRIE.--Par décision du ministre de la
Guerre, en date des 14 novembre 1842 et 4 février 1845, les provinces
d'Alger, d'Oran et de Constantine, forment aujourd'hui trois divisions
militaires, dont les circonscriptions ont été réparties de la manière
suivante:
_Division d'Alger_, formée de deux subdivisions.--_Subdivision d'Alger_:
Alger, chef-lieu de la division et de la subdivision; les forts
attenants; le Sahel et tout le pays compris à l'est, depuis
l'Oued-Kaddara, jusqu'aux Biban Portes-de-Fer; le cercle de Cherchel;
Bougie.--_Subdivision de Titteri_; Blidah, chef-lieu de la subdivision
et centre du cercle comprenant Boufarik et Koléah; Médéah, centre du
cercle comprenant le Makhzen, (proprement _magasin, réserve_: tribus
auxiliaires, nommées, sous les Turcs, _tribus de commandement_, exemptes
d'impôts et chargées d'assurer l'obéissance des autres tribus, dites
_tribus de soumission_), les Goums (proprement _levées_, cavalerie
mobile des tribus), et les tribus, Milianah, centre du cercle comprenant
également le Makhzen, les Goums et les tribus.
_Division d'Oran_, formée de quatre subdivisions.--_Subdivision d'Oran_:
Oran, chef-lieu de la division et de la subdivision; Arzew;
Mers-el-Kébir; Misserguin; Camp du Figuier.--_Subdivision de Mascara_:
Mascara, chef-lieu.--_Subdivision de Mostaganem_: Mostaganem, chef-lieu;
Mazafran.--_Subdivision de Tlemcen_; Tlemcen, chef-lieu.
_Division de Constantine_, formée de trois subdivisions.--_Subdivision
de Constantine_: Constantine, chef-lieu de la division et de la
subdivision; Philippeville, centre du cercle comprenant les camps de
Smendou, des Toumiettes et de el-Arrouch; Djidjeli.--_Subdivision de
Bône_: Bône, chef-lieu; Guelma, centre du cercle comprenant le Makhzen,
les Goums, les tribus: la Calle, centre du cercle comprenant les tribus
qui relèvent de la Calle.--_Subdivision de Sélif_: Sélif, chef-lieu.
Par une autre décision du ministre de la Guerre, en date du 12 novembre
1852. les places de l'Algérie ont été classées ainsi:
_Première classe._--Alger, Oran, Constantine.
_Deuxième classe._--Blidah, Médéah, Milianah, Cherchel. Mostaganem,
Mascara, Tlemcen, Bône, Bougie, Sélif, Djidjeli, Philippeville.
_Troisième classe._--Fort-l'Empereur, Douéra, Boufarik (camp d'Erlon),
Mustapha-Pacha, Koléah. Arzew, Mers-el-Kébir.
_Postes militaires_.--Kasbah d'Alger. Kasbah de Bône, la Calle, Guelma,
Misserguin, Mazafran.
Enfin, des ordonnances royales ont pendant le cours de l'année 1842.
successivement organisé comme il suit les commandements indigènes dans
les territoires soumis à notre domination:
_Province d'Alger_:--Khalifat des Beni-Soliman. Beni-Djad, Arib et
Kabaïles; aghalik de Khachna; aghalik des Beni-Menasser.--_Subdivision
de Titteri_: Aghalik du Kéblah, du Cherk, du Tell (terres cultivées), et
des Ouled-Naïl.--_Subdivision De Milianah_: Khalifat des Hadjouths, de
Djendel et de Braz; aghaliks des Beni-Zoug-Zoug, des Ouled-Aïad, des
Beni-Menasser, Cherchel et Thaza.
_Province d'Oran_:--Khalifat du Gharb (ouest) comprenant trois aghaliks,
ceux du Ghozel, du Djebel et du Gharb; khalifat du Cherk (est),
comprenant trois aghaliks, ceux du Dhahan (nord, c'est-à-dire le pays
qu'on a _derrière_ soi, lorsqu'on est tourné vers la Mecque), du Ouasth
(centre); et du Kéblah (sud, c'est-à-dire le pays qu'on a _devant_ soi,
lorsqu'on regarde dans la direction de la Mecque); Khalifat du Ouasth
comprenant quatre aghaliks, ceux des Beni-Chougran, des Sdama, des
Hachem-Gharaba, des Hachem-Cheraga; aghalik des Beni-Amer, commandé par
un bach-agha (chef agha), ayant sous ses ordres deux aghas, l'un de
Beni-Amer Cheraga, l'autre des Beni-Amer-Gharaba.
_Province de Constantine_:--Khalifat des Haractah, Abd-el-Nour Telaghma.
Zmoul. Segnia, etc.; khalifat de la Medjanah; cheïkhat des Arabes
(commandement du Shara).
DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ALGER. _Massif d'Alger, Sahel,
Metidjah_.--Les environs de la ville d'Alger se composent d'un terrain
montagneux qui s'élève immédiatement sur la côte. C'est ce terrain qu'on
nomme le _Massif_. Le point culminant est le Bou-Zaréah, élevé de 400
mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce massif est couvert, dans le
voisinage de la ville, d'habitations agréables, et coupé de ravins et de
petites vallées agréables, où des sources abondantes entretiennent la
fraîcheur et une végétation active. Nos troupes y ont ouvert un grand
nombre de routes.
Plus loin s'étend un plateau très-accidenté lui-même, et sillonné aussi
de nombreux ravins. Cette partie du Massif prend le nom de Sahel.
Au pied des hauteurs du Sahel commence et se continue jusqu'au
Petit-Atlas la _plaine de la Métidjah_, de 64 à 72 kilomètres de long
sur 24 à 25 kilomètres de large. Bien cultivée dans la partie voisine
des montagnes, et marécageuse dans la partie inférieure, son aspect est
généralement découvert.
Le camp retranché de Douéra est au pied du Sahel; plus en avant vers
l'Atlas, est situé celui de Boufarik, et plus loin encore celui de
Blidah. à l'extrémité de la plaine.
Le versant septentrional du Petit-Atlas est couvert de taillis et de
broussailles, composés, en grande partie, de chênes et de lentisques. Il
est sillonné par de grandes vallées, d'où sortent les cours d'eau qui
arrosent la plaine.
ORIGINE DU MOT ALGÉRIE.--Dans les premiers temps qui suivirent notre
conquête, le territoire conquis conserva son ancien nom de _Régence
d'Alger_. Plus tard cette appellation fut remplacée par celle de
_Possessions françaises du nord de l'Afrique_, titre consacré par
l'ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui, en plaçant le pays sous le
régime des ordonnances, en a réglé le commandement général et la haute
administration. Enfin, dans le discours d'ouverture des Chambres, le 18
décembre 1837, l'ancienne Régence d'Alger reçut pour la première fois la
dénomination officielle d'_Algérie_. Ce nom, qu'elle a gardé depuis, lui
avait été donné, des 1834, dans un écrit publié à Paris par le comte de
Beaumont Brivazac, sous ce titre: «_De l'Algérie et de sa
colonisation._»
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, ancienne Régence
d'Alger s'étend de l'est à l'ouest sur la côte septentrionale du
continent de l'Afrique. Elle est bornée au nord par la Méditerranée, à
l'est par les États de Tunis, à l'ouest par l'empire de Maroc, et au sud
par le désert de Shara vaste plaine sans plantation. Elle offre une
étendue d'environ 900 kilomètres sur les côtes, et s'avance de 200 à 250
kilomètres dans l'intérieur des terres.
ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--Notre conquête de l'Algérie nous a
rendus maîtres d'un territoire qui répond aux trois provinces romaines
appelées Numidie, _Mauritanie Sicilienne_ et _Mauritanie Césarienne_,
dont les chefs-lieux respectifs. Cirla. Silifis, Césarée, sont
représentés aujourd'hui par Constantine, Sélif et Cherchel.
ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, sous la domination turque,
était divisée en quatre provinces: 1° la province d'Alger; 2º la
province d'Oran, ou de l'ouest; 3º la province de Constantine ou de
l'est; 4º la province de Titteri, ou du sud.
La configuration générale du terrain n'avait pas été sans influence sur
la composition de ces provinces.
_Rivières_.--Les principaux cours d'eau qui traversent le territoire
d'Alger sont: l'Oued-Djer, la Chiffa, le Mazafran, l'Oued-Boufarik,
l'Oued-el-Kerma, l'Arrach, le Hamise et l'Oued-Kaddara.
_Villes_.--Les villes les plus importantes de la province d'Alger sont,
après la capitale, à laquelle nous consacrerons un article spécial.
Blidah. Boufarik. Dellys. Koléah.
_Blidah_.--L'armée française a pris possession du territoire de Blidah
le 3 mai 1838. Un camp, dit _camp supérieur_, a été d'abord établi entre
cette ville et la Chiffa sur une position qui domine la plaine de la
Metidjah, jusqu'au confluent de cette rivière et de l'Oued-el-Kébir. Ce
camp découvre au loin le pays des Hadjouths, et de tous les points du
terrain qu'il embrasse, on aperçoit la position de Koléah, avec laquelle
il a été mis en communication au moyen d'une route et d'une ligne
télégraphique. Un second camp, dit _Camp inférieur_, a été établi dans
une position intermédiaire, à l'est de la ville. Blidah était alors
interdite aux Européens; mais à la reprise des hostilités, en 1839, elle
fut définitivement occupée. Elle est située à l'entrée d'une vallée
très-profonde, au pied du Petit-Allas. Des eaux abondantes y alimentent
de nombreuses fontaines et arrosent les jardins et les bosquets
d'orangers qui l'environnent de tous côtés. La ville est assez
régulièrement percée, et ses rues sont moins étroites que celles
d'Alger. Un tremblement de terre renversa, le 2 mais 1825, une grande
partie des édifices les plus élevés; ainsi les maisons construites
depuis ce désastre n'ont-elles plus, en général, qu'un rez-de-chaussée.
La position assez saine de Blidah, à cent mètres au-dessus de Mazafran,
à cent quatre-vingt-cinq mètres au-dessus de la mer, fait de cette ville
le poste principal qui devra surveiller la plaine, maintenir les tribus
voisines, et servir d'entrepôt d'approvisionnements pour les colonnes
chargées d'opérer sur Médéah et Milianah.
_Boufarik_, le premier poste que nous ayons jetée dans la Metidjah, est
destiné à devenir le centre de nos établissements dans la plaine.
Occupant la place d'un marche autrefois renommé et très-considérable, il
avait continué, avant les hostilités, à être un lieu d'échange avec les
Arabes. La garnison loge dans un réduit en saillie, dit _Camp d'Erlon_,
où sont renfermés tous les établissements militaires. C'est à Boufarik
qu'on récolte une partie des foins de la plaine; les pâturages y sont
fort beaux: mais cette localité est malsaine et le sera longtemps
encore.
_Dellys_, que nous n'occupons pas, est adossée é une montagne qui a tout
au plus quatre cents mètres de hauteur. Ses maisons sont bâties en
pierre et recouvertes de tuiles. On y trouve beaucoup de restes
d'antiquités et d'anciennes murailles. Les habitants font un commerce
suivi avec Alger, où ils apportent tous leurs produits agricoles.
_Koléah_, située sur le revers méridional des collines du Sahel, a été
occupée le 29 mars 1858. A côté et à l'ouest de la ville, un camp a été
sur-le-champ établi comme une sentinelle avancée, observant les
débouchés des sentiers au sortir de la plaine et surveillant le rivage
de la mer. Les eaux sourdent de toutes parts, abondantes et pures, dans
le petit vallon de Koléah; elles sont distribuées avec art pour arroser
de magnifiques vergers d'orangers, de citronniers, de grenadiers.
PROVINCE DE TITTERI.--Cette province était comme celles d'Oran et de
Constantine, administrée par un bey (gouverneur) nommé par le dey, et
révocable à sa volonté. Les principales villes de cette province sont
Cherchel. Médéah. Milianah et Tenès. _Cherchel_, ville maritime, à 72
kilomètres, à l'ouest d'Alger, l'ancienne _Julia Caesarea_ des Romains,
n'occupe aujourd'hui qu'une très-petite partie de l'enceinte encore
visible tracée par ces conquérants. L'existence de _Julia Caesarea_ sur
l'emplacement de Cherchel a été prouvée par plusieurs inscriptions
trouvées sur place. Les traces de la ville romaine sont les restes de
ses remparts, les ruines d'un amphithéâtre et de nombreux pans de murs
et de débris d'édifices. La magnificence de ces ruines et de celles que
l'on voit dans les environs atteste que les Romains avaient fait de
_Julia Caesarea_ le principal siége de leur puissance dans cette
contrée. La possession de Césarée leur ouvrait l'accès des plaines et
des vallées situées entre le Chélif et le Mazafran. C'est par là qu'ils
pénétraient sans peine jusqu'à Médéah et Milianah. Le 16 mars 1840.
l'armée française a pris possession de Cherchel, abandonnée par ses
habitants.
_Médéah_, capitale de la province de Titteri, à environ 96 kilomètres
d'Alger, et à une journée de marche de Blidah, est bâtie en amphithéâtre
sur un plateau incliné, au delà de la première chaîne de l'Atlas, que
l'on traverse par un chemin très-difficile. Le point culminant, à
l'ouest, se trouve dominé par une espèce de fort ou kasbah. Les maisons
de Médéah ressemblent beaucoup, par leur construction, à celles du
Languedoc, et ont, comme elles, des toits recouverts en tuiles. Les rues
sont, en général, plus régulières et plus larges que celles d'Alger. Les
habitants sont d'une taille élevée, forts et bien constitués. Dans le
pays qui comprend l'ensemble des plateaux de Médéah, les habitants de la
campagne n'ont pour demeure que des baraques en paille, joncs et
branches d'arbres.
Médéah fut une forteresse romaine, occupant la partie supérieure du
mamelon sur lequel la ville est située: elle s'arrêtait à moitié pente
vers le sud: des traces de ses anciens remparts existent encore. Depuis,
habitée par les diverses races qui se sont successivement remplacées en
Afrique, elle s'est accrue en gagnant vers le sud jusqu'au pied même du
mamelon: c'est ainsi qu'ont pris naissance la haute-ville et la
basse-ville, longtemps séparées l'une de l'autre par une coupure et par
une porte. Les Romains avaient une grande route qui joignait Médéah à
Milianah. Médéah se trouve à peu près à 1,100 mètres au-dessus du niveau
de la mer. En été, les chaleurs y sont grandes mais en hiver, il y fait
très-froid. Des vignes, en grand nombre forment la principale culture et
produisent un raisin excellent. Médéah, dans sa partie basse, renferme
une fontaine très-abondante, d'une bonne, eau et présentant des traces
de travaux antiques La ville-haute, l'ancienne forteresse romaine,
n'offre aucune source: elle a seulement, dans sa portion déclive, deux
puits extrêmement profonds. Pour parer à cet inconvénient si dangereux,
les Romains avaient relié à leur citadelle par un chemin incline,
couvert par un rempart et par des tours descendant le long de
l'escarpement ouest, une magnifique source sortant avec une force
extrême de dessous le rocher qui supporte la ville-haute elle-même.
[Illustration: Carte générale de l'Algérie.]
[Illustration: Arabes irréguliers.]
Sidi Ahmed-ben-Youssef, marabout très-vénéré de Milianah, qui a laissé,
sur toutes les villes de la Régence, des sentences qui sont devenues des
dictons populaires, a dit, en parlant de Médéah: «Médéah, ville
d'abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir.»
Médéah a été occupée quatre fois par les troupes françaises: le 22
novembre 1830, par le général Clauzel; le 29 juin 1831, par le général
Berthezene; le 4 avril 1836, par le général Desmichels, sous les ordres
du maréchal Clauzel; enfin, et d'une manière définitive, le 17 mai 1840.
par le maréchal Valée. Tous ses habitants l'avaient évacuée. Les
hostilités de 1839 avaient démontré que, tant qu'on laisserait les
Arabes libres dans l'Atlas, ils s'y organiseraient de façon à arriver en
force et à l'improviste sur nos établissements de la Métidjah, et
pourraient, par suite, nous inquiéter constamment. La garde de la
Métidjah étant donc sur les hauteurs de l'Atlas, l'occupation permanente
de Médéah fut résolue et effectuée dans ce but. Cette occupation a
donné, en outre, à la France, une place qui coupe par le milieu les
provinces orientales et occidentales de l'espèce d'empire créé par
Abd-el-Kader; elle a porté un rude coup à l'influence du jeune sultan
sur les Arabes soumis à sa domination. Médéah sera plus tard la station
destinée à assurer les communications et le commerce entre le désert de
Sahra et Alger.
[Illustration: Abd-el-Kader.]
_Milianah_ a été occupée, le S juin 1840 par l'armée française, qui la
trouva livrée aux flammes et abandonnée par ses habitants. La prise de
possession de Médéah rendait nécessaire celle de Milianah, qui, par sa
position, est la clef de l'intérieur des terres, et qui ouvre l'accès
des riches plaines et des fécondes vallées situées entre le Chélif et le
Mazafran. Cette petite ville, à 108 kilomètres environ d'Alger et à 60
de Blidah, est située dans une montagne de l'Atlas, sur le versant
méridional du Zakkar, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est bâtie
sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crêtes. Sous la domination
romaine, Milianah, l'antique _Miniana_ par sa position centrale au
milieu d'une riche contrée, devint un foyer de civilisation, une
florissante cité, résidence d'une foule de familles de Rome. On y
retrouve encore aujourd'hui des traces non équivoques de la domination
romaine; un grand nombre de blocs en marbre grisâtre, couverts
d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces
blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second représente un
homme à cheval, ayant une épée dans une main et un rameau dans l'autre;
deux autres portent chacun deux bustes romains d'inégale grandeur. Les
maisons de Milianah, toutes composées d'un rez-de-chaussée et d'un
étage, sont construites en pisé fortement blanchi à la chaux et renforcé
habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en
tuiles. Presque toutes renferment des galeries intérieures et
quadrilatérales, de forme irrégulière, soutenues assez souvent par des
colonnades en pierre et à ogives surbaissées. La ville renferme
vingt-cinq mosquées, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes
les villes arabes, ses rues sont étroites et tortueuses; mais des eaux
abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les
fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de
plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a
construit de grandes places et percé deux larges rues aboutissant, l'une
à la porte Zakkar, l'autre à celle du Chélif. Elle a cherché à tirer
parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a établi un
four à chaux et une charbonnière, une suiferie, une poterie qui, en peu
de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la
ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec manège,
distillateur, réfrigérant, pressoir à vis, etc... où l'on a fabriqué de
la bière, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives,
qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et
d'augmenter leur bien-être, prouvent de quelle importance peut devenir
Milianah, envisagée seulement au point de vue industriel.
_Tenès_ est une chétive et sale ville qui, avant Barberousse, a
cependant été la capitale d'un petit royaume indépendant. Située au bord
de la mer, elle faisait jadis un commerce de blé assez considérable. Une
colonne française l'a visitée le 27 décembre 1842; mais elle s'est hâtée
de s'éloigner de cette misérable bourgade, qui ne présentait aucune
ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est
entourée de montagnes stériles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a
dit en parlant de Tenès:
Tenès,
Ville bâtie sur du cuivre,
Son eau est du sang,
Son air est du poison;
Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit
dans ses murs.
_Ces lignes riment en arabe_.
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