Parmi les hommes qui, de notre temps, ont exercé le plus d'influence sur
les affaires publiques des États-Unis, aucun n'est plus estimé que HENRI
CLAY: aucun ne peut être placé au-dessus de lui quand on parle de
patriotisme, de désintéressement, d'attachement inébranlable à la
justice et à la vérité: aucun n'a plus que lui hérité de ces vertus qui
ont immortalisé déjà les fondateurs de l'indépendance américaine, et qui
déjà, pour nos enfants, les grandissent à la hauteur de quelques-uns des
plus beaux caractères de l'antiquité.
M. Clay a été l'artisan de sa propre fortune; ce n'est qu'à ses talents
et à ses efforts qu'il doit la haute situation qu'il occupe. Né le 12
avril 1777, dans le comté de Hanovre, en Virginie, il perdit de bonne
heure son père, qui était ecclésiastique et pauvre. Son éducation s'en
ressentit: après avoir passé quelques années sur les bancs d'une petite
école, il fut placé dans l'étude d'un clerc de la chancellerie, à
Richmond, en Virginie. A dix-neuf ans, il se mit à l'étude du droit, et
un an après il obtenait sa licence. Il alla alors s'établir à Lexington,
dans le Kentucky. Ses connaissances pratiques, son éloquence, lui firent
rapidement une grande réputation.
[Illustration: (Henri Clay.)]
C'est dans la convention nommée par le Kentucky, pour établir une
nouvelle constitution, que M. Clay parut pour la première fois sur la
scène politique. Son premier acte fut une tentative inutile pour abolir
graduellement l'esclavage des noirs dans l'État. M Clay ne s'est point
découragé; il ne s'est point lassé, depuis cette époque d'élever la voix
contre cette oppression inhumaine qui, avant la fin du siècle, aura
cessé partout de peser sur une race malheureuse. Bientôt son expérience
des affaires, les grâces de son élocution, son dévouement à la cause de
la liberté, la simplicité de ses manières, le portèrent à la présidence
de la législature de l'état, et il prouva, par son impartialité et par
son habileté à conduire les débats, qu'il était digne de cette
importante fonction. En 1805, il entra dans la Chambre des
Représentants, et il en fut élu président. Quelques années après, il
passa dans le Sénat, où sa réputation s'accrut encore. Il serait long
d'énumérer les services qu'il rendit à son pays dans le congrès; ce
serait presque raconter l'histoire des États-Unis depuis quarante ans.
En 1814, il fut choisi pour représenter, avec MM. Adams et Gallatin,
l'Union au congrès de Gand. Après s'être acquitté de cette mission
délicate, il préféra les devoirs de sénateur à des fondions plus
brillantes. Il refusa successivement l'ambassade de Russie, une mission
en Angleterre, et la place de ministre de la guerre.
[Illustration: (Daniel Webster.)]
M. Clay a surtout attaché son nom à trois grandes mesures:
l'indépendance des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud,
l'entreprise de travaux d'utilité publique par le congrès fédéral, et le
développement des manufactures indigènes. Aussitôt après le Traité de
Paris. M. Clay éleva la voix en faveur des colonies espagnoles, et,
après de longs efforts, il décida ses concitoyens à leur prêter appui et
à reconnaître leur existence comme républiques indépendantes. Canning,
il est vrai, s'associa à cette politique et la fit triompher dans les
conseils des monarchies européennes. Mais c'est à M Clay qu'appartient
la gloire d'avoir le premier éveillé l'attention sur ces jeunes
républiques. Plus tard, ministre des affaires étrangères, il ouvrit des
relations avec elles, et jeta les bases d'une alliance durable entre
elles et les Etats-Unis. La seconde de ces mesures intéressait seulement
la république de L'Union. M. Clay en fut le premier et le plus zélé
promoteur; il sut vaincre les jalousies des États particuliers, et fit
résoudre cette question importante par le congrès.
Les États de l'Amérique du Nord avaient conquis leur indépendance, mais
leur affranchissement de la mère patrie était loin d'être complet.
Pendant toute la période du système colonial, les Américains avaient
appliqué exclusivement leurs efforts à l'agriculture. Tout les y
portait, et la fertilité du sol, et la législation imposée par la
métropole. Mais les Etats-Unis continuaient à dépendre encore de
l'Angleterre par le soin qu'ils avaient d'un marché illimité, et par la
nécessité de tirer du dehors les objets manufacturés indispensables à
une société civilisée. Alexandre Hamilton, à qui les États-Unis doivent
tant, conçut le premier l'idée de rendre son pays indépendant de
l'industrie anglaise. Il établit ce qu'on a appelé le _système
américain_, et fit passer une législation entière qui encourageait
l'établissement de fabriques de toute nature, et entravait par un tarif
l'importation en Amérique de certains objets manufacturés. M Clay s'est
fait le champion de cette politique seule capable en effet de fonder
l'indépendance commerciale et industrielle des États-Unis. C'est lui qui
a présenté et défendu dans le congrès les différents tarifs qui, depuis
vingt-cinq ans, ont rendu plus difficile l'importation en Amérique des
produits manufacturés des nations européennes. Il a rencontré, il est
vrai, de grands obstacles, qu'il n'a pas tous pu surmonter. Les Etats du
sud de l'Union, éminemment producteurs, résistent à un système qui
entrave les débouchés de leurs produits exclusivement agricoles, tandis
que les États du nord, dont le sol est moins riche, et qui ont élevé des
manufactures, s'efforcent de compenser, par leur industrie et leurs
habitudes laborieuses, les désavantages de leur situation. En général,
l'Américain ne veut pas de taxe foncière, pas de contributions
indirectes, mais il ne veut pas non plus, pour favoriser les
manufactures indigènes être forcé de payer plus cher les objets de
première nécessité, ou ceux que ses habitudes d'aisance et de bien-être
lui ont rendus indispensables. Peu importe au démocrate américain d'où
lui viennent ses indiennes et ses soieries, de Liverpool ou du Havre, de
Boston ou de Lowell: tout ce qu'il demande, c'est de les payer bon
marché. Heureusement les hommes d'État de l'Union, et il y en a, quoique
l'on dise en Europe, ne partagent pas cette indifférence égoïste qui,
dans l'état actuel de la constitution du pays, ne peut être que funeste
à ses intérêts et à son avenir. Grâce aux efforts de M. Clay, le système
américain ne rencontre plus de résistance auprès des hommes
intelligents; la question du tarif est résolue, et il ne s'agit plus que
de le proportionner suivant les circonstances. C'est là peut-être la
plus grande gloire de M. Clay, et incontestablement le plus grand
service qu'il ait rendu à son pays dans sa longue carrière publique. La
postérité le considérera, après Hamilton, comme un des bienfaiteurs de
la république américaine, et comme ayant achevé l'oeuvre des Washington
et des Jefferson.
[Illustration: (John Calhoun.)]
M. Clay est d'une taille élevée, d'une constitution robuste, bien que
frêle en apparence; ses manières sont froides, mais pleines de dignité,
à la fois polies et simples. Ses yeux, bleus et petits, jettent des
flammes quand ils s'animent. Son front est large et élevé. Sur sa
bouche, on peut lire un caractère ferme et indomptable. On a publié, en
1827, quelques-uns de ses discours. Ils sont remarquables sous tous les
rapports, soit que l'on y cherche des leçons de politique, soit que l'on
n'y considère que les qualités oratoires. On y distingue surtout de la
précision dans les pensées et dans l'expression, de la rapidité, une
logique sévère, de la concision, de l'élégance, et une sage économie
d'ornements.
Deux fois M. Clay a été candidat à la présidence; deux fois il a échoué.
Ses amis le portent encore cette année, et l'on dit qu'il a beaucoup de
chances; nous souhaitons qu'il triomphe, car les Etats-Unis ne sauraient
être gouvernés par un homme plus honnête et plus expérimenté.
Qu'il réussisse ou qu'il échoue, nous savons que M. Clay est trop
sincèrement républicain pour murmurer contre le choix de ses
concitoyens. Ses amis pourront déplorer que tant de vertus ne soient pas
appréciées comme elles le méritent par l'opinion populaire. Quant à lui,
arrivé à un âge avancé, il se consolerait, dans le repos et la
tranquillité de la vie privée, de cet échec, qui ne peut en rien altérer
la gloire d'une carrière consacrée tout entière à son pays et dévouée à
ses intérêts. Il pourra se dire que jamais il n'a fait aucun sacrifice à
l'opinion des partis, que jamais il n'a reculé devant ce qu'il regardait
comme un devoir, dût-il rencontrer l'impopularité. Il a trouvé, dans son
amour pour la liberté, la force de résister aux entraînements de la
gloire militaire, le courage de rappeler son pays à l'esprit qui a fondé
sa prospérité et sa grandeur, et par son éloquence il a contribué à
sauver la république des États-Unis du despotisme du sabre. C'en est
assez; la plus haute fonction de l'Etat n'ajouterait rien à une gloire
aussi pure.
DANIEL WEBSTER, aujourd'hui, secrétaire pour les affaires étrangères du
gouvernement des États-Unis, est né le 18 janvier 1782, à Salisbury,
dans le New-Hampshire, d'un père fermier qui avait porté les armes avec
honneur dans la guerre de l'indépendance, et exercé pendant plusieurs
années les fonctions de juge. A cette époque, Salisbury, aujourd'hui le
centre d'une population nombreuse, se trouvait l'extrême frontière de la
civilisation. Ce fut donc au milieu des forêts que se passèrent les
premières années de M. Webster. Son éducation fut commencée par son
père. En 1801, il entra au collège de Dartmouth, où il termina ses
études de la manière la plus brillante. Destiné à suivre la carrière du
barreau, il étudia la pratique des lois, d'abord dans sa ville natale,
ensuite à Boston, où il fut reçu avocat en 1805. Après avoir pratiqué
pendant deux ans dans un petit village voisin du lieu de sa naissance,
M. Webster s'établit à Portsmouth, la capitale commerciale du
New-Hampshire, et y acquit une grande réputation d'éloquence et
d'habileté.
En 1812, la confiance de ses concitoyens lui ouvrit la carrière des
affaires publiques en le nommant un des représentants de l'État du
New-Hampshire, dans la chambre basse du congrès. Malgré sa jeunesse (il
avait alors à peine trente ans), il se fit remarquer dès son début, et
prit part à toutes les discussions importantes. Les mesures que désirait
le parti qui avait fait éclater la guerre entre l'Union et la
Grande-Bretagne, et qui tendaient à établir une sorte de conscription,
trouvèrent en lui un adversaire intrépide, tandis qu'il appuya de tous
ses efforts le projet de donner de larges développements à la marine et
de fortifier les frontières du nord. La question de l'établissement
d'une banque fédérale, au milieu des circonstances difficiles où se
trouvaient les États-Unis après la guerre, lui fournit l'occasion de
montrer que les connaissances et les talents de l'économiste et de
l'homme d'État s'alliaient en lui aux plus brillantes qualités de
l'orateur et à un ardent amour pour son pays et ses institutions.
En 1816, M. Webster fut obligé de se retirer de la Chambre des
représentants. Sa fortune avait été en partie détruite par l'incendie
qui consuma, en 1815, la ville de Portsmouth, et ses devoirs d'homme
public, loin de lui permettre de réparer les pertes qu'il avait faites,
l'obligeaient à des dépenses considérables. Il renonça à toute
participation aux affaires publiques jusqu'à ce qu'il eut refait sa
fortune, et il alla se fixer à Boston, où il a depuis toujours résidé.
Durant huit ans il se livra uniquement aux devoirs de sa profession,
refusant obstinément les missions politiques dont l'estime de ses
nouveaux concitoyens voulait l'honorer. Ses succès dépassèrent son
attente. Sa réputation d'habile légiste se répandit; des causes qui
devaient avoir nécessairement, par leur importance, un grand
retentissement lui furent confiées, et il s'en acquitta si bien, que
bientôt il fut rangé parmi les premiers juristes de toute l'Union.
Malheureusement on ne possède qu'un petit nombre de ses plaidoyers, mais
ils suffisent pour montrer les qualités qui distinguent l'éloquence
judiciaire de M. Webster. Une narration claire et simple, beaucoup de
perspicacité, de la gravité, un accent de vérité qui parait sortir d'un
coeur plein d'amour pour la justice, voilà les moyens qui ont mérité à
M. Webster un ascendant irrésistible sur le jury, ascendant qui de
proche en proche s'est étendu sur tous ses concitoyens.
Ce fut en 1825 qu'il rentra dans la Chambre des Représentants, et il y
prit aussitôt place parmi les orateurs les plus populaires. En 1827, il
fut choisi à l'unanimité pour remplir une place vacante dans le Sénat.
Sur ce nouveau théâtre, sa renommée grandit encore. Les services qu'il
rendit à son pays et à la Constitution sont dans la mémoire de tous, et
ce n'est pas ici le lieu de raconter son plus beau triomphe, je veux
parler de la victoire qu'il remporta sur les _nullificateurs_.
Comme homme d'État, M. Webster est digne d'être placé sur la même ligne
que les Jefferson, les Hamilton et les Adams. Des vues sûres et
éclairées, une prudence tempérée par une hardiesse sage et réfléchie,
ont marqué tous les actes de son administration des affaires étrangères.
Récemment il a négocié un traité avec la Grande-Bretagne, et les
États-Unis se glorifient du rôle à la fois plein de fierté et de dignité
que leur a fait jouer M. Webster. Sur tous les points en litige, la
question des frontières du Maine, celle du commerce des esclaves et
celle de l'extradition mutuelle des criminels, son langage a été celui
qui convenait à un grand peuple, et surtout à une république qui a
besoin de se faire respecter par les vieilles aristocraties de l'ancien
monde. Sur tous les points, le plénipotentiaire anglais, lord Ashburton,
a cédé devant la logique ferme et irrésistible du ministre américain.
Les principaux discours prononcés par M. Webster dans le congrès et dans
des assemblées populaires ont été publiés il y a peu d'années, à Boston.
On y a joint quelques-uns de ses plus éloquents plaidoyers. Quant à ses
discours plus particulièrement politiques, ils sont considérés par les
Américains comme des _pages de la Constitution_, tant on les trouve
animés de l'esprit qui a présidé à la fondation de la liberté
américaine.
M. Webster porte empreint sur son visage le caractère qu'il a déployé
dans toutes les circonstances d'une vie longue, agitée et glorieuse. Ses
yeux, sombres et enfoncés dans leur orbite, ont un éclat irrésistible;
ses larges et épais sourcils noirs expriment l'énergie et la
détermination. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de cet
homme d'État s'accordent à louer sa modestie, ses manières à la fois
pleines de simplicité et de dignité; quelques esprits sévères lui
reprochent de l'indolence et de la dissipation, mais sa vie entière rend
témoignage que, pour le service de son pays, il n'a été surpassé par
personne en désintéressement, en activité, et que jamais il n'a sacrifié
les affaires à ses plaisirs.
JOHN CALDWELL CALHOUN est né le 18 mars 1782, au district d'Abbeville,
dans la Caroline du Sud. Sa famille est d'origine irlandaise. Etablie
d'abord dans la Pennsylvanie, elle passa, en 1756, dans la Caroline du
Sud, où elle eut à lutter, durant un grand nombre d'années, avec les
Cherokis. Dans une surprise, la plus grande partie de la famille fut
massacrée. Le père, élevé dans les forêts, était un hardi pionnier,
habitué à lutter de ruse et d'audace avec les Indiens; mais,
contrairement aux habitudes de cette classe de colons qui, en chassant
devant elle les sauvages, les remplace souvent par des moeurs qui ne
sont guère moins barbares, il avait du goût pour les lettres, et
quoiqu'il eut passé toute sa vie éloigné du commerce des hommes, il
s'était instruit dans la littérature anglaise. Aussi voulut-il que ses
enfants reçussent une aussi bonne éducation que possible. Après avoir
enseigné à John Calhoun à peu près tout ce qu'il pouvait lui apprendre,
il l'envoya, vers l'âge de treize ans, à l'académie qui avait le plus de
réputation dans les Etats du sud de l'Union.
M. Calhoun avait hérité des goûts de son père. Il aimait l'étude et s'y
livrait avec une si grande ardeur, que sa santé en fut gravement
altérée; on craignit un moment qu'il ne perdît la vue. Sa mère, alarmée,
car il avait perdu son père depuis peu, le rappela dans la maison
paternelle, où grâce à la force de la jeunesse et à l'éloignement de
tous moyens d'étudier, il recouvra promptement la santé. Comme il ne
pouvait rien être à demi, il se passionna pour tous les exercices du
corps. Bientôt on le cita comme le plus intrépide et le plus aventureux
chasseur de tout le pays. Mais, tandis qu'il s'était résolu à se faire
fermier, son frère aîné, qui habitait Charleston, fut surpris, dans une
visite qu'il fit à sa mère, des heureuses dispositions de Calhoun, et il
le décida à reprendre ses études et à embrasser une carrière où il put
développer les heureuses qualités dont l'avait doué la nature. M.
Calhoun se rendit à ces conseils, entra dans un collége et recommença
ses études à dix-huit ans. Ses progrès furent si rapides, qu'en moins de
deux ans il avait réparé tout le temps perdu. Après avoir étudié la
pratique des lois, il se fixa, en 1807, dans la Caroline du Sud, où il
surpassa bientôt en réputation tous les légistes du pays, comme il les
surpassait en talent et en habileté. Ses succès lui ouvrirent l'entrée
de la législature de l'Etat, où il ne se distingua pas moins.
En 1811. la confiance de ses concitoyens l'introduisit dans la Chambre
des Représentants. Sa célébrité l'y avait devancé. Il prit une grande
part aux débats qui précédèrent la déclaration d'hostilités entre les
Etats-Unis et l'Angleterre. On cite un discours qu'il prononça dans
cette circonstance comme un des plus éloquents qui aient été prononcés
dans le congrès américain. Tout d'une voix il fut porté, malgré sa
jeunesse, à la tête du parti qui voulait la guerre dans la Chambre des
Représentants. Dès cette époque, il se prononça vivement contre le
système restrictif qu'il croyait ne convenir ni au génie du peuple
américain, ni à celui du gouvernement, ni au caractère géographique du
pays. Il combattit avec beaucoup de force cette politique qui, selon
lui, entraînait avec elle des lois arbitraires et vexatoires.
A la fin de l'année 1817, M. Calhoun fut appelé par M. Monroe aux
fonctions de ministre de la guerre. Six aimées passées dans le congrès
avaient mis le sceau à sa réputation d'orateur. Pendant sept années
qu'il demeura à la tête du département de la guerre, il développa les
qualités solides de l'administrateur; il combla un énorme arriéré,
satisfit à toutes les pensions, réduisit les dépenses au strict
nécessaire. Néanmoins, il trouva le loisir de rédiger des rapports sur
beaucoup de questions très-graves. C'est à lui que les Etats-Unis
doivent l'admirable système de fortifications et de défense dont le
général Bernard a doté le territoire de l'Union.
A l'expiration dit second terme de la présidence de M. Monroe, le nom de
M. Calhoun fut placé sur la liste des candidats. Pour éviter que le
hasard de l'élection ne fut abandonné au choix du congrès, i! se retira;
mais il fut nommé à l'unanimité vice-président, tandis que M. Adams
était élevé à la présidence. Aux élections suivantes, le général Jackson
fut nommé président et M. Calhoun fut réélu vice-président. Dans cette
place éminente, il remplit ses devoirs avec une impartialité et une
habileté singulières. Il se trouvait dans une situation très-délicate,
surtout dans les fonctions de président du Sénat. On le savait
l'adversaire politique de l'administration, et chaque jour les débats
lui offraient des embarras dont il savait toujours se tirer adroitement
et sans compromettre sa dignité.
Nous avons dit plus haut que, dès son entrée dans la carrière politique.
M. Calhoun s'était prononcé contre ce que l'on appelle le _système
américain_. En cela, M. Calhoun partageait les sentiments de l'État où
il avait vu le jour, et qui dans toutes les circonstances l'avait choisi
pour son représentant dans le congrès. Le tarif établi en 1828 blessait
profondément les intérêts de la Caroline du Sud; M. Calhoun se porta le
champion de ses réclamations. Selon lui, cet acte violait le pacte
fédéral, en portant atteinte à la souveraineté des États et à leurs
droits; il était inconstitutionnel, et, comme tel, les Etats intéressés
pouvaient, en vertu du droit qui leur était accordé par la Constitution
fédérale, le déclarer nul et non obligatoire. Cette doctrine porte le
nom de doctrine de la _nullification_; ses fondements reposent
principalement sur les principes émis dans les résolutions de la
Virginie et du Kentucky, rédigées par Madisson et par Jefferson, et
considérées comme faisant partie du droit public de l'Union. Pendant
plusieurs années, les opinions des deux partis, des partisans et des
adversaires du tarif, furent discutées dans le congrès. Voyant qu'on ne
faisait aucun droit à ses réclamations, la Caroline du Sud résolut de se
servir de tous les moyens que la Constitution lui mettait entre les
mains pour faire triompher la cause qu'elle représentait. Une convention
fut élue par les habitants de l'État, qui, en sa qualité de représentant
de la souveraineté de la Caroline du Sud, déclara les mesures
restrictives inconstitutionnelles, _nulles_ et sans valeur. Aussitôt M.
Calhoun se démit de la vice-présidence, reçut une place dans le Sénat,
et se présenta comme l'avocat de la cause de son État, qu'il regardait
comme la cause de la liberté et de la Constitution. Sur ce théâtre, M.
Calhoun développa les plus admirables qualités d'orateur. L'opinion
qu'il défendait presque seul était impopulaire dans le pays, et peu s'en
fallait qu'on ne la regardât comme un acte de trahison. Il y avait seize
ans qu'il n'avait pas paru dans une assemblée publique, et cependant,
pour lutter contre l'opinion, contre l'administration, contre
l'éloquence réunie de M. Clay et de M. Webster, il trouva en lui des
ressources extraordinaires. Dans cette lutte inégale, il serait
difficile de prononcer lequel de M. Calhoun ou de M. de Webster
l'emporta. Leurs discours sont des modèles de logique, de force, de
pathétique.
Pendant quelques instants on craignit que cette lutte de parole ne se
changeât en une lutte plus dangereuse. Le président des États-Unis,
quoiqu'il penchât pour la Caroline du Sud, fut forcé par l'opinion
publique de menacer cet État de faire exécuter par les armes la loi du
congrès. De son côté la Caroline du Sud se prépara à soutenir de la même
manière ses intérêts et ses opinions. Heureusement, M. Clay apaisa cette
querelle par un compromis; la paix fut rétablie dans l'Union, et c'est
ici que s'arrête pour nous la carrière politique de M. Calhoun. On
annonce qu'il se porte comme candidat à l'élection présidentielle qui va
avoir lieu prochainement.
M. Calhoun est d'une grande taille et d'une constitution robuste. Ses
manières sont pleines d'aisance, de simplicité et de cordialité. Tous
ceux qui l'ont connu disent qu'il est d'un commerce agréable, facile,
accessible à tous, et que dans la conversation il est aussi éloquent
qu'à la tribune. C'est un grand éloge, car ses discours sont
très-remarquables. Malgré un style sentencieux, il excelle dans la
discussion. Sa parole est forte, ardente, rapide et grave tout à la
fois. On sent qu'il est pénétré de ce qu'il dit, et qu'il serait prêt à
le soutenir de son sang. M. Calhoun peut, à bon droit, être considéré
comme l'un des plus grands hommes d'État américains de notre temps. Sa
vie privée, qui est irréprochable, ne dément pas un si beau caractère:
intègre, désintéressé, de moeurs sévères et frugales, courageux, il est
le digne descendant de Washington et de Jefferson, aussi bien que de
Franklin.