C'était tout petit, mais fort bien aménagé. Ordre et propreté. Des
planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce
qu'il faut pour tout écrire et effacer tout. Devant la table, un vieux
fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non! un monsieur,
grave, bien assis, jeune encore quoique très vieux, armé de lunettes
miroitantes, et coiffé d'une calotte noire qui laissait descendre sur
chaque tempe une mèche plate de cheveux poivre et sel.
Je le contemplai. D'un geste affable et digne, il m'offrit une des
deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit
vaguement gêné. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le
contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il
ôta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le
lâchait pas.
Mais, tandis que mes yeux restaient fixés sur lui, mon imagination
allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents,
m'emportait en pleine fantaisie.
Cet homme transcendant, cet inventeur à calotte noire et à mèches
plates, cet être sublime et timide, me disais-je tout bas, à quelle
espèce appartient-il?
O Hommes-Athéniens, ô Peuple et Sénat de Rome, ô Quirites, ô
Pères-Conscrits, révélez-moi son passé, ouvrez-moi son coeur!
Serait-ce le Juif-Errant, après une commutation de peine? Non! non! car
il ferait aussi des pensums juifs et chaldéens.
Serait-ce un espion borusse? Ils savent toutes les langues, ces
Allemands. Non! il aurait affiché des pensums sanscrits. Son érudition
l'aurait trahi.
Qu'est-ce donc enfin que cet homme?
Un fou? Il n'en a pas l'air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou
sa belle-mère l'aurait déjà fait enfermer dans un asile.
Est-ce un lord anglais qui tient un pari?
Sort-il d'un conte d'Hoffmann ou d'une nouvelle d'Edgar Poe?
Existe-t-il réellement?
Ou n'est-il qu'un fantôme, une erreur des sens, un mirage, un spectre,
une hallucination?
J'avais la tête en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir
si l'homme existait en réalité, je lui pris le bras brusquement.
Il jeta un cri.
Je ne m'étais pas trompé, il vivait.
Je reconquis sur-le-champ toute ma placidité. J'avançai ma chaise. Il
s'était reculé; il me considérait avec défiance, et même avec un peu
d'effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer.
Or, j'allais, à cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand,
tout d'un coup, un éclair me traversa l'esprit.
«Pécuchet!» m'écriai-je.
De stupéfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse à
terre, sa majestueuse plume d'oie.
«D'où... d'où... d'où me connaissez-vous?» s'écria-t-il.
C'était bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C'était
bien notre homme. C'était Pécuchet.
Tel vous l'avez vu dans le roman, tel il se tenait là, devant moi, sous
mes yeux, dans l'échoppe, entre la table à tout écrire et la fenêtre
portant l'annonce des pensums classiques et l'annonce des lettres non
anonymes.
«Non anonymes! pensai-je. Honnête Pécuchet, je te reconnais-là.»
Et réfléchissant, je lui dis:
«Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le
sont pas? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux
nom au bas de la missive. En ce cas, c'est comme s'il n'y avait aucune
signature; c'est l'anonymat avec circonstances aggravantes.
--Je fais mon devoir, répondit héroïquement Pécuchet. Que les autres
fassent le leur! Advienne que pourra!
--Et rédigez-vous toutes les lettres signées, même celles dont
pourraient s'alarmer la pudeur, le bon goût et la morale?
--La morale, le bon goût et la pudeur n'ont jamais eu à se plaindre de
moi, monsieur!
--Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres écrites pour le
bon motif des lettres écrites pour un motif différent?
--On voit cela à la figure des gens. On est un peu philosophe. On
laisse le reste aux dieux.»
V
Vive Pécuchet! Décidément c'était lui, corps et âme. Je reconnus sur
sa table et sur ses tablettes l'_Encyclopédie Roret_, le _Manuel du
Magnétiseur_, le _Fénelon_, les deux noix de coco. Il avait sur le dos
sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en
des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion
avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mèches
tombaient plates de son crâne élevé! Son nez descendait plus bas que
jamais. Il avait conservé, revu et augmenté, cet air sérieux qui, dès le
premier abord, frappa, conquit Bouvard.
«Au fait, qu'est-il devenu, Bouvard? Car vous voilà seul.
--Hélas! ne m'en parlez pas. Pauvre ami!
--Eh quoi?
--Je suis veuf de lui!»
Pécuchet eut une larme.
«Cela a dû être bien triste pour vous. Comment a-t-il succombé?»
Pécuchet eut un sanglot.
«Il était de la Commune. Il a été fusillé au Luxembourg.»
A mon tour, je fus suffoqué par l'étonnement. Bouvard fédéré, Bouvard
fusillé! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien!
Ce n'était que trop vrai. L'optimisme de Bouvard avait tourné à l'aigre.
Affolé par le siège de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules,
par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son,
par la poudre et la famine, par l'armistice et la capitulation, Bouvard,
réfugié avec Pécuchet dans la capitale, Bouvard était devenu enragé.
Il avait été élu à je ne sais quel grade, à je ne sais quelle fonction.
Il était entré, comme les autres, à l'Hôtel-de-Ville.
Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions.
Comme les autres, il avait été mis en prison.
Puis, il avait été mis en liberté.
Il avait été fait général.
Il s'était battu.
Il avait désespéré.
Il avait voulu mourir.
Il était tombé, blessé à l'épaule, derrière une barricade.
On l'avait relevé, pour le juger et le fusiller.
On lui avait tiré le coup de grâce dans l'oreille gauche.