A Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux
Casino d'où l'on domine si bien la vaste et merveilleuse étendue de
la mer et de la plage, une élégante société de dames françaises et
espagnoles respiraient indolemment la brise tiède encore. Un vieux
monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, très
correct, mais assez libre d'allure sous l'indispensable «smoking»,
mêlait un peu de gravité mondaine à ce groupe charmant et léger.
On eut vite épuisé les sujets de conversation fournis par l'actualité.
Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panachées. Tout
en savourant avec délice la fraîcheur fondante du citron ou de la
framboise, les dames se lançaient, entre deux petites cuillerées, entre
deux mignonnes dégustations, une question ou une réponse en l'air. La
femme du préfet se mit à parler politique, comme une vraie perruche.
Une personne mûre, épouse d'un membre de l'Institut, hasarda un brin de
philosophie.
Les Espagnoles, qu'ennuyaient ces exercices peu récréatifs, et qui,
tout d'abord, avaient longuement discuté le chapitre des chiffons et le
chapitre des chapeaux, tournèrent insensiblement la causerie vers les
choses de la religion, ou plutôt de la religiosité. Elles racontèrent
des légendes, des superstitions, des apparitions. La vision de
Bernadette fut passionnément commentée; on attaqua et on défendit ces
statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des églises d'Espagne,
en vêtements de soie et d'or, en parures de perles et de pierreries,
telles que de riches et célestes poupées. Puis la confession fut en jeu;
on chercha si telle ou telle liberté est un péché ou non, et comment on
peut distinguer un péché véniel d'un péché mortel. On demanda l'avis du
vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dévotes filles d'Ève aux
_Contes drolatiques_ de Balzac. Et comme ses interlocutrices, un peu
lasses, le laissaient discourir à son aise, comme il aimait à parler aux
femmes, surtout à leur parler de lui-même, il finit par leur faire sur
le _Péché_ une petite conférence intime:
«Le Péché! ce mot, je l'avoue, n'a plus guère de sens pour moi
aujourd'hui, il sonne creux à ma pensée, où il n'évoque aucune idée
vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanimé, aboli,
ne répondant à rien de présent, à rien de vrai, mais seulement à des
conceptions surannées, à des chimères d'antan, à de vains fantômes
nocturnes dès longtemps balayés par la lumière du jour. Il me semble
tout à la fois enfantin et vieillot, ecclésiastique et féminin, soit dit
sans vous offenser! Cette fleur vénéneuse, fleur de rêve et fleur du
mal, que j'ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d'encens, à la
lueur mystique des cierges pâles, dans la pénombre des confessionnaux,
elle ne m'apparaît plus, maintenant, que fanée, flétrie, comme une
vieille fleur artificielle de coquetterie et de dévotion. Elle n'a plus
ni couleur, ni parfum; elle n'a plus d'âme.
«Peut-on croire au Péché, sans avoir la foi, la foi des enfants, des
femmes, des prêtres?
«Or, je n'ai plus la foi. Il m'arrive de la regretter; mais que faire?
Ce souffle céleste, cette essence subtile, s'envole pour toujours,
lorsque le coeur se brise et que l'esprit s'ouvre. On a beau rappeler
à soi le mirage évanoui, il ne revient pas. La vie, hélas! y perd
son élément divin, son charme extatique et ingénu. Heureux le monde
privilégié, où l'on peut dire avec conviction, quand on trouve tel
plaisir un peu fade:--Quel dommage que ce ne soit pas un Péché!
«Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses
subsistent et subsisteront toujours autour des vivants! Mais de Péchés,
en ce qui me concerne du moins, jamais plus!
«Si le spectre du Péché ne me dit rien, absolument rien, pour le temps
présent ni pour le temps futur, il réveille en moi, d'ailleurs, avec
une précision et une intensité singulières, certains souvenirs de
ma première jeunesse, certains rayons des belles aurores évanouies,
certaines sensations printanières du familial Éden que j'ai perdu. Oui,
dès que ce mot traverse ma pensée, je crois entendre encore la voix de
ma petite amie d'enfance, Josette-Marie; et je retrouve alors jusqu'aux
moindres intonations qu'elle mettait à son air favori, à cet air si
léger, si finement parisien, dont j'aimais la frivolité inoffensive et
gracieuse:
_Est-ce un péché d'aimer à rire,
A folâtrer un petit brin?
Les gens méchants, laissez-les dire!
Votre plaisir fait leur chagrin._
«Pauvre chère petite Josette-Marie! Elle ne supposait pas, elle ne
pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d'ouvrir son coeur
innocent à toutes les allégresses, à toutes les espérances! Elle ne
pécha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames,
à qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs?
Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement à la persécuter?
Pourquoi donc lui vinrent, après sa pâle adolescence de Cendrillon
parisienne, toutes ces douloureuses épreuves: l'aimé, le fiancé, reconnu
indigne d'elle la veille même du jour fixé pour les noces;--un nouveau
mariage accepté par désespérance;--et les lendemains sans amour
vrai, sans bonheur sincère, entre un mari indifférent et des enfants
terribles;--et le vide de l'existence mal dissimulé par les faux
plaisirs de la routine mondaine;--et cette mort prématurée, terminant
brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance
sinistre;--et cette funèbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle
avoir été hanté par la claire chanson de l'âge heureux: Est-ce un
péché?...
«Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et
moins tristes, que l'idée du Péché ranime au fond de ma mémoire: rajeuni
soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout
d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril,
rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert
jardin de la pension, en attendant l'heure sacrée où il allait communier
pour la première fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette
rêverie merveilleuse! Quelle fièvre d'attente, quel émoi farouche, quel
trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprême; le ciel allait
s'ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi. Et je n'osais
penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer,
rien faire, de peur que l'ombre d'un Péché ne vînt, entre l'absolution
et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme
purifiée, mon âme toute blanche! C'était délicieux et terrible. Tout mon
être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre,
par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable
des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une
seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l'enfer
béant à mon côté.
«Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments,
renaît encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer
qu'à cette friandise chinoise qu'on appelle une «glace frite», et qui,
tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons
américaines à la mode.
«Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de
l'âme enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent
froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes,
toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la
Révolution n'a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à
le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans
retour que ce qu'on remplace avantageusement.
«--En fait d'amour aussi!» soupira la plus belle des dames espagnoles,
la brune Asuncion; puis elle se leva pour le départ, en modulant à
mi-voix l'air de la marchande de fleurs:
_Tengo dalia,
Clavel y rosa..._