La Veillée

L'été aux yeux bleus, l'été aux cheveux blonds et aux lèvres chanteuses,

l'été couronné de rouges coquelicots, s'est envolé bien loin, bien loin,

par delà les prés, par delà les monts, par delà les mers, sur son char

léger comme un nid et qu'emportent deux fines hirondelles.

Les dahlias se sont fanés; on a rentré le regain; on a cueilli et mis au

pressoir les grappes de la vendange. Le chaume a crié sous les guêtres

du chasseur. La terre a laissé tomber sa joyeuse robe verte et s'est

vêtue de brun. Et l'automne s'est endormi au fond des bois, sur un lit

de feuilles mortes.

Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetissé, rapetissé

de plus en plus, comme un bûcheron qui, à chaque pas, se courbe plus

bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau.

Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'étable chaude, les

bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la forêt dépouillée, sur

la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs

croassements l'Hiver, le rude vieillard à la chevelure blanche qui,

lentement, paraît à l'horizon, et qui descend vers la plaine en

soufflant dans ses doigts.

C'est le temps des longues veillées. La vallée est blanche de neige;

la vallée est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense

chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tôt; elle étend ses

ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes

d'ombre soient devenues plus larges et plus épaisses.

La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison

du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent

sur les murailles.

Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levés de bonne heure, et

toute la journée ils ont travaillé dans la grange, dans le grenier, dans

la petite cour du fond. Ils ont soupé, ils se sont couchés las. Dans la

chambre de derrière, les femmes se sont assises en rond; des voisines

sont arrivées; on cause à la lueur de la lampe rougeâtre et fumeuse. Les

grand'mères racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les

rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veillées et les contes,

s'arrête au dehors, s'accoude à la croisée, dans le noir et le froid des

ténèbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'âtre,

sous le grand manteau de la cheminée, et écoute les éternelles histoires

d'amour, de fées ou de fantômes, que les aïeules ridées répètent aux

filles naïves.

Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a

peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur.

Les fillettes expérimentées écoutent avidement comment il faut faire, à

la Noël, pour savoir si on sera mariée dans l'année, et comment il faut

faire, à Pâques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera mariée. Il

vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur à moitié refroidi des

pauvres vieilles, et l'Espérance chatouille et fait rougir les vierges

potelées. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit

un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Puis

les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le

Bonhomme-Misère; c'est le fantôme blanc du château des Aigues ou la fée

Coloquinte. Une voix fraîche demande ce que c'est qu'un gnome, et le

grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le

grillon est fée, que le grillon est peut-être un gnome. Lisa prétend

qu'elle aime mieux les sylphes; la mère Miche dit qu'elle a vu jadis des

farfadets, quand elle était enceinte de son fils Jean, qui a été amputé

et a péri pendant la guerre contre les Prussiens.

La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des généraux,

et des petits mobiles qui sont morts de froid à Paris ou dans les

montagnes de l'Est; on parle de la rançon, de la revanche; on cite des

noms, on maudit les méchants et l'on bénit les bonnes gens de Suisse qui

ont si bien accueilli et si bien soigné nos pauvres soldats en déroute.

La mère Miche dit que les malheurs ont été pires qu'en mil huit cent

quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne

s'en relèverait pas.

Une bête s'éveille et mugit dans l'étable; une fille sort et va voir. On

se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout

en filant, un beau cantique de première communion. On lui demande alors

une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle.

«Et celles que René t'a apprises?» lui insinue tout bas la petite Aline.

Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une

grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle:

_Il faut de la coquetterie;

L'amour, oui, l'amour veut cela.

Par ce moyen femme jolie

Toujours, oui, toujours règnera._

La chanson en reste là; le vent hurle, la neige tombe; la mère Miche

s'endort sur sa quenouille et ronfle. On la réveille, elle se rendort.

Les fillettes parlent un instant de l'amoureux infidèle qui trompa sa

fiancée pour épouser une veuve et fut transformé en loup blanc la nuit

de ses noces. L'une dit que ce n'est pas vrai, et qu'il s'est sauvé en

Amérique avec le précieux magot de sa vieille épousée. L'autre soutient

la métamorphose. La conversation languit, les yeux s'appesantissent,

on ne travaille plus. On se rapproche, on dit du mal de la femme du

meunier, qui a jeté un charme à deux garçons du village.

Sur ce, dix heures sonnent.

«Déjà dix heures!--Maman, réveillez-vous et allons nous mettre au lit!»

On se lève, on tourne, on range; les voisines partent. La fermière et

ses deux filles restent seules. La cadette ferme soigneusement les

rideaux; l'aînée tire les verrous sur la porte de l'allée. La mère

va reposer près de l'époux endormi; les deux petites paysannes

s'agenouillent sur l'étroit tapis, au pied de leur couchette blanche;

elles font tout haut leur prière à l'unisson, s'embrassent et

s'endorment.

O sainte simplicité, veillées du soir, refrains naïfs, calme des

villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mêmes et toujours

amusants, rires francs et honnêtes médisances! Peut-être valez-vous

mieux encore que les propos des valseurs bien gantés et que toutes les

représentations du grand Opéra.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 78 / 154 题