Quand la rupture fut connue, le monde donna tort à Claire. Philippe
était convoité par toutes les familles ayant une fille à marier, et
Claire était trop jolie pour ne pas avoir soulevé contre elle de
nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du
riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans
le salon des Cloziers. Cette bonne âme répéta, à qui voulut l'entendre,
comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-même, avait reproché à
Philippe Saville de rester fidèle à la nationalité paternelle, et de
ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un
déchaînement général.
Dans une maison où on les exécutait avec une exquise perfidie, M.
Gilbert Ramel, qui avait gardé de Claire un beau souvenir, essaya de
les défendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se
chuchotaient à l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands
airs indignés:
«Étaient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle à
celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait
cent fois raison de rester citoyen américain. N'était-il pas la seule
consolation, la seule espérance de sa pauvre mère? Et puis, quelle
précieuse garantie pour la famille où il entrerait! Au moins, il ne
serait pas obligé, lui, d'aller se faire casser la tête de but en
blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des républiques! C'était le
prétendu par excellence, le gendre idéal. Il fallait vraiment avoir la
cervelle à l'envers, pour le repousser d'aussi sotte façon. La petite
Albe ne trouverait plus le moindre épouseur; et ce serait pain bénit.»
M. Ramel haussa les épaules, estimant qu'on était fort injuste pour
Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta:
«Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine.
--Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui
venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles.
--Pourquoi pas?
--Alors demandez vite sa main, si vous ne redoutez le sort de M.
Saville; on pourrait vous devancer.»