I
Ah! c'était fini, c'était fini. Je lui avais écrit que c'était fini. Je
l'avais vue là-bas, devant la grille du parc, dans cette rue large, sous
ce ciel d'hiver et ces arbres noirs, s'appuyant, avec les câlineries que
prennent les femmes pour ceux qu'elles aiment, au bras de ce jeune homme
qui se penchait vers elle, lui parlait, lui souriait.
Et je la détestais. J'aurais voulu qu'elle vît combien je la méprisais.
Je lui adressai des paroles méchantes, comme si elle eût été devant
moi. Puis vinrent les reproches, et après les reproches les souvenirs
d'amour. Ma colère tourna peu à peu en douleur, mes reproches en
regrets, mes invectives en sanglots. Mes yeux secs et brûlants se
remplirent de larmes. J'étais las comme si l'on m'eût battu. J'avais le
coeur brisé, la tête vide. Je restai seul, muet, dans le funèbre silence
de ma chambre froide, sous une invincible torpeur...
Qu'est-ce que j'entends? On monte, on vient. C'est un frôlement,
caressant comme le prélude d'une symphonie; c'est un bruissement, léger
comme un frisson avant l'essor. C'est elle, n'est-ce pas? C'est elle.
On frappe. Oh! c'est bien elle. Une voix m'appelle doucement. C'est sa
voix, sa voix pure et profonde, sa voix divine. Elle entre; tout mon
coeur bondit au-devant de sa beauté. C'est elle, c'est elle; c'est toi!
C'est la bien-aimée! Je suis à ses genoux, je couvre ses mains de
baisers. Que m'importe le reste du monde? Elle est là, mon adorée, mon
ciel, ma lumière, la fleur chantante de ma vie, l'épanouissement parfumé
de mon printemps, le rayon qui fait le jour dans mon âme. La voilà,
je l'ai dans mes bras. Je l'aime, je l'aime, je l'enveloppe de mon
frémissant amour.
«Pardonne-moi!» me dit-elle tout bas; et le murmure de sa voix fraîche
tinte entre ses lèvres, comme une source qui chante en glissant sous les
églantiers.
«Te pardonner! N'es-tu pas mon amour, ma vie, ma beauté? C'est moi qu'il
faut excuser de t'avoir soupçonnée un instant. Tu n'as aimé, tu n'aimes,
tu n'aimeras que moi, moi seul. J'ai mal vu; c'était une autre que toi,
qui souriait là-bas, je ne sais où, dans un autre monde, à un étranger,
à quelqu'un qui n'est pas de notre race, qui habite un pays inconnu, ne
parle pas notre langage, et ne saura jamais où ta douceur me transporte,
me berce, me console. Viens, nul ne t'idolâtrera comme moi. Tu ne
pourras plus vouloir un autre amour. Tu me fuirais en vain. Tu es mon
espoir suprême, et vers toi m'entraîne une éternelle adoration. Ah!
restons ainsi, les yeux dans les yeux, les coeurs confondus, dans le
silence de l'extase infinie.»
Elle s'incline vers moi. Je sens ses cheveux dénoués effleurer mon front
de leur caresse. La folie me vient; je veux me lever, l'emporter dans
mes bras...
Mais une douleur vague me pénètre. Où suis-je? Où a-t-elle fui? Une
clarté pâle me baigne. J'ai la sensation douloureuse d'un noyé, sur la
tête duquel roule l'eau glauque et sourde. Non, elle n'est plus ici. Je
regarde, je fais un effort, je porte les mains à mon front, à mes yeux.
Hélas! j'ai rêvé. Songes que tout cela! chimères! Accablé, je m'étais
assoupi; voilà tout. J'avais oublié; puis je m'étais souvenu, j'avais
regretté, désiré, songé, et j'avais fini par rouler sur le parquet, en
voulant saisir une ombre. Je fondis en larmes.
«Ah! malheureuse, pensais-je alors, non, tu n'es pas ma beauté, mon âme.
Tu n'es qu'une femme, faible, fausse, coquette et sensuelle. Je t'avais
transformée en déesse, et j'avais fait de mon coeur un temple pour
t'adorer. Arrière, idole! Ce que j'aimais en toi, c'est ce que je
mettais de mon âme en ta forme vide et menteuse. Tu as voulu descendre
de ton piédestal. C'est bien, adieu. D'autres sont belles, d'autres me
laisseront les aimer, les diviniser; d'autres seront heureuses de rester
pour moi les fées du printemps; et peut-être ne briseront-elles pas si
tôt mon rêve et mon bonheur.»