Un an après, il revint; il vit le meunier et la meunière, il les invita
à visiter sa mère qu'il avait amenée à Paris.
Sa mère, devenue veuve à trente ans, était une bonne petite femme, ronde
et sentimentale; elle l'adorait et s'était laissé endoctriner par lui.
Karl exposa sa situation de famille et de fortune aux gens du moulin;
cela fait, il leur demanda nettement la main de leur fille, ou du moins
l'autorisation de la lui demander, à elle-même. Les bonnes gens furent
ébahis. Il y avait devant eux un titre et des millions. Un peu revenus
de leur ébahissement, ils finassèrent; ils voulurent se consulter,
consulter leur fille, et promirent une réponse dans un court délai.
De retour au moulin, grande conférence entre eux, entre eux deux seuls,
bien entendu. Ils réussirent à se convaincre mutuellement qu'il n'y
avait aucun mal à prendre pour gendre un honnête Prussien, noble,
millionnaire, et résolurent de se faire allouer une petite rente pour
pouvoir vivre à Paris sans faire honte à leur fille.
Un reste d'inquiétude les agitait. Que penserait-on dans le pays? Ils
allèrent voir le notaire, un vieux renard toujours rasé de frais et
pantalonné de noir. Le notaire entra en extase et demanda à rédiger le
contrat. Ils allèrent ensuite chez le maire, épicier en gros et usurier
en détail. Le maire s'écria, l'histoire entendue: «Parbleu, vous avez
une sacrée chance; ce n'est pas mon imbécile d'Oscar qui, pendant sa
captivité en Silésie, aurait songé à séduire une marquise. En avant les
violons!» Le soir, les deux époux bavardèrent fort tard, et la meunière
but même un petit coup de cognac dans le verre du meunier.
Le lendemain, elle prit Amédine à part: «Le lieutenant Karl est revenu.
Tu ne sais pas, fillette? il est baron et très riche. Sa mère est avec
lui à Paris.
--Vous l'avez vu?
--Oui; il nous a parlé.
--Ah!
--Tu ne devines pas ce qu'il nous a dit?
--Peut-être!
--Eh bien, voyons, que devines-tu?
--Il vous a parlé de moi?
--Justement!
--Veut-il toujours m'épouser?
--Plus que jamais. Il demande ta main.
--Je ne l'épouserai pas, ma mère.
--Comment? Que dis-tu là?
--Jamais je n'épouserai un Allemand.
--Et pourquoi donc?
--Parce que je ne puis; cela me semble défendu.»
Insistance de la mère, dénégations absolues de la fille.
Le père s'en mêla et ne fut pas plus heureux. Karl demanda à voir
Amédine.
«Qu'avez-vous contre moi?
--Rien!
--Croyez-vous que je ne vous aime pas?
--Je crois que vous m'aimez.
--Croyez-vous ne pouvoir être heureuse avec moi, qui ne pourrai être
heureux sans vous?
--Je ne puis vous épouser.
--A cause de la guerre?
--Oui.»
Et elle le quitta.