Le lieutenant Karl descendit un jour la rivière jusqu'à la prairie du
meunier et vit la jeune fille. Il revint souvent, la revit plusieurs
fois et se sentit bientôt tout à fait épris d'elle.
D'abord il ne voulut pas se l'avouer. Quand il ne lui fut plus possible
de se cacher son amour, il s'efforça de le vaincre. Tout conquérant
qu'il fût, il n'y réussit pas. Les petites boulottes, qui avaient
jusque-là brillé dans sa mémoire, pâlirent, s'évanouirent devant
les yeux bleus de l'étrangère. C'en était fait: il était amoureux,
profondément amoureux.
Il en fut humilié, il en fut irrité. Il songea à enlever Amédine de vive
force; cela lui parut vite absurde. Il tâcha d'oublier, puis il voulut
demander un changement de résidence. Mais l'image d'Amédine lui restait
au coeur, et il entendait en rêve le son de sa voix fraîche et pure.
Quand la passion eut complètement envahi l'envahisseur, quand elle eut
exterminé les souvenirs gênants, les scrupules et les hésitations, il ne
pensa plus qu'à une chose, il n'eut plus qu'un but: se faire aimer. Pour
s'introduire dans la maison, il déploya une diplomatie digne du premier
ministre de son roi. Il fit espionner, espionna lui-même, apprit les
habitudes de la famille, sut le caractère du père, celui de la mère,
leurs côtés faibles, se concilia les deux paysans qui travaillaient au
moulin, caressa les animaux, échelonna ses progrès et finalement parvint
à entrer dans la place.
Le meunier avait une passion, celle de l'argent. La meunière n'était
pas moins intéressée que son mari. Elle caressait un idéal: faire de sa
fille une dame, une riche et belle dame, qui pût mépriser père et mère.
Les temps qu'on traversait étaient durs, en vérité.
On était singulièrement gêné au moulin; une mauvaise spéculation avait
emporté la plupart des économies de la maison. Les avarices et les
ambitions aigries fermentaient au coeur de ces petites gens. Amédine
fleurissait sans souci de telles choses, mais parfois, la nuit, elle
pleurait, en entendant les coups redoublés des canons du siège.
Karl gagna vite les bonnes grâces du père et de la mère. Il les flatta,
leur força la main pour leur faire gagner de l'argent, se montra désolé
de la guerre, dit du mal des rois et des empereurs, du bien de la France
et de l'Allemagne, et soupira longuement après une paix loyale et
prochaine.
Il devint l'hôte coutumier du moulin. Amédine sentit tout de suite
qu'elle était aimée de lui, que c'était pour elle seule qu'il venait.
Elle perdit sa gaîté, n'eut pas l'air de comprendre, et ne cessa de se
montrer froidement réservée, dédaigneusement distraite.
Elle eut beau faire; Karl, oisif et déconcerté, s'enfonçait de plus en
plus dans son amour. Il avait d'abord songé à un enlèvement, puis à une
séduction; il était absorbé maintenant par une sérieuse et mélancolique
rêverie. Amédine restait indifférente.