II

Le lieutenant Karl descendit un jour la rivière jusqu'à la prairie du

meunier et vit la jeune fille. Il revint souvent, la revit plusieurs

fois et se sentit bientôt tout à fait épris d'elle.

D'abord il ne voulut pas se l'avouer. Quand il ne lui fut plus possible

de se cacher son amour, il s'efforça de le vaincre. Tout conquérant

qu'il fût, il n'y réussit pas. Les petites boulottes, qui avaient

jusque-là brillé dans sa mémoire, pâlirent, s'évanouirent devant

les yeux bleus de l'étrangère. C'en était fait: il était amoureux,

profondément amoureux.

Il en fut humilié, il en fut irrité. Il songea à enlever Amédine de vive

force; cela lui parut vite absurde. Il tâcha d'oublier, puis il voulut

demander un changement de résidence. Mais l'image d'Amédine lui restait

au coeur, et il entendait en rêve le son de sa voix fraîche et pure.

Quand la passion eut complètement envahi l'envahisseur, quand elle eut

exterminé les souvenirs gênants, les scrupules et les hésitations, il ne

pensa plus qu'à une chose, il n'eut plus qu'un but: se faire aimer. Pour

s'introduire dans la maison, il déploya une diplomatie digne du premier

ministre de son roi. Il fit espionner, espionna lui-même, apprit les

habitudes de la famille, sut le caractère du père, celui de la mère,

leurs côtés faibles, se concilia les deux paysans qui travaillaient au

moulin, caressa les animaux, échelonna ses progrès et finalement parvint

à entrer dans la place.

Le meunier avait une passion, celle de l'argent. La meunière n'était

pas moins intéressée que son mari. Elle caressait un idéal: faire de sa

fille une dame, une riche et belle dame, qui pût mépriser père et mère.

Les temps qu'on traversait étaient durs, en vérité.

On était singulièrement gêné au moulin; une mauvaise spéculation avait

emporté la plupart des économies de la maison. Les avarices et les

ambitions aigries fermentaient au coeur de ces petites gens. Amédine

fleurissait sans souci de telles choses, mais parfois, la nuit, elle

pleurait, en entendant les coups redoublés des canons du siège.

Karl gagna vite les bonnes grâces du père et de la mère. Il les flatta,

leur força la main pour leur faire gagner de l'argent, se montra désolé

de la guerre, dit du mal des rois et des empereurs, du bien de la France

et de l'Allemagne, et soupira longuement après une paix loyale et

prochaine.

Il devint l'hôte coutumier du moulin. Amédine sentit tout de suite

qu'elle était aimée de lui, que c'était pour elle seule qu'il venait.

Elle perdit sa gaîté, n'eut pas l'air de comprendre, et ne cessa de se

montrer froidement réservée, dédaigneusement distraite.

Elle eut beau faire; Karl, oisif et déconcerté, s'enfonçait de plus en

plus dans son amour. Il avait d'abord songé à un enlèvement, puis à une

séduction; il était absorbé maintenant par une sérieuse et mélancolique

rêverie. Amédine restait indifférente.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 39 / 154 题