Le dimanche suivant, quand Rouillon revint, Lucile était absente. Mme
Dufriche, cousine de sa mère, l'avait invitée, ainsi que Linette, à
passer la journée à la Villa des Roses. Le soir, M. et Mme Fraisier
devaient y dîner avec leurs deux filles, pour fêter le cinquantième
anniversaire du percepteur.
Fraisier, la mort dans l'âme, reçut Rouillon avec une physionomie
souriante. Afin de chasser les idées noires, il but en sa compagnie
quelques gouttes d'un généreux cognac. Il semblait n'avoir à lui dire
que les choses les plus agréables.
Il lui fit les plus chaleureux témoignages d'estime et d'amitié. Il
parlait déjà comme un beau-père. Pas l'ombre d'une difficulté
à l'horizon. C'était parfaitement entendu, convenu. Seulement,
insinua-t-il, en dorant ses paroles d'un gros rire amical, seulement
Rouillon était trop pressé. Il fallait patienter un peu. Lucile avait
une santé si délicate! Tout l'hiver et tout le printemps, elle avait dû
se soigner, prendre des toniques. Et le docteur ne voulait pas la marier
avant la vingtième année. On avait beau dire, il restait inexorable, le
terrible docteur!
Ainsi le pauvre Fraisier défilait, avec le plus gracieux naturel, tout
son chapelet de phrases soigneusement préparées, atténuant bien vite la
moindre expression dangereuse, mettant une conviction persuasive en tout
ce qu'il disait, s'arrêtant parfois une seconde pour juger de l'effet
produit, guettant un mot, un geste de Rouillon, puis reprenant son petit
discours d'un air dégagé, mais avec une anxiété profonde. Rouillon,
devenu tout d'un coup très pâle, le laissa parler jusqu'à épuisement
total de son éloquence familière. Il y eut alors un silence gênant.
«Avez-vous fait part de ma demande à Mlle Lucile? dit enfin Rouillon
d'une voix sèche.
--Non. Sa mère avait des scrupules et a voulu, tout d'abord, consulter
le docteur. Après quoi, nous avons cru préférable de ne rien dire à
Lucile pour le moment. Nous devons la ménager. Pour vous, c'est quelques
mois à attendre; voilà tout. Il ne faut pas nous en vouloir.»
Rouillon baissa la tête.
«J'aurais dû, l'autre soir, parler devant elle, fit-il tout bas.
--Venez nous voir quand il vous plaira, s'écria Fraisier avec
empressement; et parlez-lui à votre guise! Je m'en rapporte à vous. Mais
je vous conseille de ne rien brusquer. Allez doucement. Elle vous saura
gré de votre réserve et de vos attentions.
--C'est juste, répondit Rouillon; je verrai ce que je dois faire.
Adieu.»
Et tandis que Fraisier lui prodiguait les bonnes paroles, il s'en alla
lentement, les yeux troubles, la tête lourde.
Au bout d'une vingtaine de pas, il se souvint qu'il avait encore dans
sa poche un petit bracelet d'or, dont il devait faire cadeau à Lucile.
Superstitieusement, il s'imagina que, s'il le gardait, ce serait un
mauvais signe. Vite, il rebroussa chemin. Trouvant la porte du magasin
fermée, il prit une ruelle latérale qui menait au jardin. Sur le point
d'entrer, il s'arrêta. M. et Mme Fraisier, absorbés par une vive
altercation, ne l'avaient pas entendu, ne le voyaient pas.
«C'est toi qui lui montes la tête contre Rouillon, disait Fraisier avec
colère.
--Lucile l'a pris en aversion, répliquait sa femme. Je n'y puis
absolument rien. Elle ne veut pas entendre parler de lui. Ce mariage ne
se fera jamais. Arrangeons-nous en conséquence.»
Rouillon chancela, comme sous un coup de massue. Blême, la sueur froide
au front, il s'appuya contre le mur et resta une minute anéanti. Puis,
dans un obscur sentiment de honte, de douleur et de rage, à pas de loup,
sans faire de bruit, il s'éloigna.
X
Arrivé chez lui, il se laissa choir sur un siège; et pendant plus d'une
heure, il n'eut la force ni de bouger, ni de penser. Sur lui pesait une
lassitude étrange, un abattement morne, un désespoir noir. Il avait
l'instinct confus d'un écroulement dans sa destinée et l'obscur
pressentiment d'un avenir sinistre.
«Elle ne m'aime pas! elle ne m'aimera jamais!» fit-il d'une voix sourde,
en se dressant tout d'un coup, comme si un éclair venait de traverser
l'ombre orageuse qui l'enveloppait.
Il retomba, hagard. Les pensées maintenant se pressaient, se heurtaient
tumultueusement sous son crâne. Pourquoi Lucile ne l'aimait-elle pas?
Pourquoi cette aversion contre lui?
Elle devait en aimer un autre. Qui?
Plusieurs figures se levèrent presque simultanément dans sa mémoire.
Ses soupçons finirent par se concentrer sur trois jeunes gens. Ceux-ci
revenaient toujours le hanter, semblaient effacer les autres. Et, pesant
toutes leurs chances, fouillant avidement le passé, il faisait une
investigation minutieuse dans ses souvenirs. Tel incident, d'abord
négligé, l'obsédait à cette heure. Tel détail, jusqu'alors insignifiant,
prenait une singulière importance. Rien de décisif, cependant; rien de
précis, rien de sûr.
Voyons! était-ce Prosper Dufriche, le fils de ce percepteur qui naguère
avait recueilli Madeleine Cibre, et chez qui, justement, Lucile passait
la journée présente? Quelle élégance hardie avait ce fier et robuste
gaillard, sous son brillant uniforme d'officier, avec sa moustache
gauloise, ses yeux clairs, son profil aquilin! Et ce dimanche-là, ne
se trouvait-il pas à Verval, pour l'anniversaire de son père? Mais sa
garnison était à plus de quarante lieues; et le lieutenant ne séjournait
à la Villa des Roses que fort peu de temps, à de longs intervalles.
D'autre part, que penser de Jean Savourny, l'instituteur? Veuf depuis
dix-huit mois, ce mélancolique personnage, maigre, brun, barbu, dont
le regard noir avait un éclat et une douceur bizarres, était toujours
fourré chez les Fraisier, avec sa petite fille, une amie de Linette.
Son air intelligent, sa voix musicale, ses façons étranges, pouvaient
séduire un coeur naïf et romanesque.
Il y avait aussi Victor Moussemond, le fils de l'huissier, un petit
monsieur fat et pédant, qui devait plus tard succéder à son père, et
qu'on appelait familièrement Toto Mousse. Le monocle à l'oeil, l'allure
insolente, le teint fleuri, la lèvre gourmande et toujours rasée de
frais, Toto se vantait volontiers d'un tas de bonnes fortunes et posait
pour le type qui ne trouve pas de cruelles. Il habitait en face du
magasin de nouveautés, et n'épargnait rien pour fasciner sa petite
voisine, qu'il poursuivait ostensiblement de ses galanteries
triomphales.
Rouillon ne pouvait écarter ces trois figures. C'était une
hallucination, une possession. Certainement, il devait sa déconvenue à
l'un de ces trois hommes. Il en était convaincu. Conviction violente,
passionnée, impérieuse, absolue. Il voulut les revoir réellement, les
observer de ses yeux. Il ne s'y tromperait pas, il saurait vite la
vérité.
Dans ce but, il sortit. Il réussit à les rencontrer tous les trois. Il
eut le courage de les aborder. Il leur parla, les fit parler. Mais il
rentra sans avoir acquis une certitude, et vainement se creusa la tête
toute la nuit.
Il n'avait pas songé un seul instant à André Jorre, le maître
bourrelier, qui, revenu de Paris depuis deux ans, était établi en haut
du bourg, devant les hêtres, dans la maison aux trois marches, où il
vivait tranquillement avec son père infirme, sa bonne vieille mère et
son jeune frère Paul. Ce discret travailleur se montrait peu, ne faisait
guère parler de lui, et s'était bien gardé de compromettre Lucile.