VII

«Ah! te voilà maintenant, fit son père; je gage que tu sais pourquoi

l'ami Rouillon est venu.

--C'est vrai. Je m'en doutais. J'ai écouté, j'ai entendu.

--Cela simplifie tout. Hein! quel brave garçon! Comme il t'aime! Sa voix

tremblait. Il n'est pas commode avec tout le monde, ce gaillard-là; mais

toi, tu feras de lui ce que tu voudras. Sais-tu qu'il a plus de deux

cent mille francs, tandis que nous n'avons que des dettes? Heureusement

notre plus gros créancier, c'est lui. Quand Linette m'a annoncé tout à

l'heure qu'il avait à me parler, j'ai eu froid dans le dos. D'un trait

de plume, il peut nous mettre sur le pavé.

--Vous me conseillez donc de l'épouser, et vous pensez que je n'y aurai

aucune répugnance?

--Dame! c'est un parti superbe, inespéré; et que pourrais-tu lui

reprocher, Lucile? répondit Fraisier avec volubilité, comme s'il

éprouvait inconsciemment le besoin de pallier à ses propres yeux ce

qu'il y avait d'égoïste et d'un peu vil dans sa pensée et dans sa

conduite.

--Ce que je lui reproche, père, je vais vous le dire. C'est qu'il vous

a prêté de l'argent pour vous tenir en son pouvoir, pour vous ôter

la faculté de lui refuser ma main, pour me contraindre d'être à lui.

Prétendrez-vous qu'il n'ait pas fait ce calcul? Je sens, je suis sûre

qu'il l'a fait. Eh bien! c'est lâche. Je ne puis aimer un tel homme.

Fût-il vingt fois plus riche, il ne me serait pas moins odieux.

--Comment? tu lui sais mauvais gré de m'avoir aidé, et tu lui fais un

crime de t'adorer! Lucile, c'est de la folie. Tu ne le connais pas. On

t'aura dit du mal de lui. On le jalouse, à cause de sa fortune rapide.

Mais François Rouillon est un honnête homme, je te l'affirme; et il

n'est point du tout un homme à mépriser. Tu reviendras à de meilleurs

sentiments sur son compte. Il faut être juste, au moins.

--Père, j'ai toujours respecté vos volontés. Pardonnez-moi si je résiste

aujourd'hui. Il y va de toute ma vie. Quel que puisse être le caractère

de M. Rouillon, j'ai pour lui une antipathie insurmontable. Il me

rendrait malheureuse, et je ne le rendrais pas heureux. Ce mariage ne

doit pas se faire.»

Fraisier était anéanti. Qu'allaient-ils devenir tous? Que dirait, que

ferait Rouillon?

«Malheureuse! s'écria le pauvre homme, tu veux donc notre ruine!»

Mme Fraisier intervint:

«Constant, laisse Lucile s'expliquer avec moi. Tu vois bien qu'elle est

énervée ce soir. Demain, nous causerons tous les trois à tête reposée.»

Fraisier se leva sans répondre et se mit à marcher de long en large,

désorienté, furieux, perplexe. Puis, machinalement, il alla fermer

le magasin, sortit en ruminant des projets confus; et bientôt il se

retrouvait au café, où on l'attendait pour finir et régler une partie

interrompue. Le démon du jeu reprit possession de ce faible cerveau.

«Sa mère lui fera entendre raison,» se dit-il.

Et il remit au lendemain les affaires sérieuses.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 12 / 154 题