«Ah! te voilà maintenant, fit son père; je gage que tu sais pourquoi
l'ami Rouillon est venu.
--C'est vrai. Je m'en doutais. J'ai écouté, j'ai entendu.
--Cela simplifie tout. Hein! quel brave garçon! Comme il t'aime! Sa voix
tremblait. Il n'est pas commode avec tout le monde, ce gaillard-là; mais
toi, tu feras de lui ce que tu voudras. Sais-tu qu'il a plus de deux
cent mille francs, tandis que nous n'avons que des dettes? Heureusement
notre plus gros créancier, c'est lui. Quand Linette m'a annoncé tout à
l'heure qu'il avait à me parler, j'ai eu froid dans le dos. D'un trait
de plume, il peut nous mettre sur le pavé.
--Vous me conseillez donc de l'épouser, et vous pensez que je n'y aurai
aucune répugnance?
--Dame! c'est un parti superbe, inespéré; et que pourrais-tu lui
reprocher, Lucile? répondit Fraisier avec volubilité, comme s'il
éprouvait inconsciemment le besoin de pallier à ses propres yeux ce
qu'il y avait d'égoïste et d'un peu vil dans sa pensée et dans sa
conduite.
--Ce que je lui reproche, père, je vais vous le dire. C'est qu'il vous
a prêté de l'argent pour vous tenir en son pouvoir, pour vous ôter
la faculté de lui refuser ma main, pour me contraindre d'être à lui.
Prétendrez-vous qu'il n'ait pas fait ce calcul? Je sens, je suis sûre
qu'il l'a fait. Eh bien! c'est lâche. Je ne puis aimer un tel homme.
Fût-il vingt fois plus riche, il ne me serait pas moins odieux.
--Comment? tu lui sais mauvais gré de m'avoir aidé, et tu lui fais un
crime de t'adorer! Lucile, c'est de la folie. Tu ne le connais pas. On
t'aura dit du mal de lui. On le jalouse, à cause de sa fortune rapide.
Mais François Rouillon est un honnête homme, je te l'affirme; et il
n'est point du tout un homme à mépriser. Tu reviendras à de meilleurs
sentiments sur son compte. Il faut être juste, au moins.
--Père, j'ai toujours respecté vos volontés. Pardonnez-moi si je résiste
aujourd'hui. Il y va de toute ma vie. Quel que puisse être le caractère
de M. Rouillon, j'ai pour lui une antipathie insurmontable. Il me
rendrait malheureuse, et je ne le rendrais pas heureux. Ce mariage ne
doit pas se faire.»
Fraisier était anéanti. Qu'allaient-ils devenir tous? Que dirait, que
ferait Rouillon?
«Malheureuse! s'écria le pauvre homme, tu veux donc notre ruine!»
Mme Fraisier intervint:
«Constant, laisse Lucile s'expliquer avec moi. Tu vois bien qu'elle est
énervée ce soir. Demain, nous causerons tous les trois à tête reposée.»
Fraisier se leva sans répondre et se mit à marcher de long en large,
désorienté, furieux, perplexe. Puis, machinalement, il alla fermer
le magasin, sortit en ruminant des projets confus; et bientôt il se
retrouvait au café, où on l'attendait pour finir et régler une partie
interrompue. Le démon du jeu reprit possession de ce faible cerveau.
«Sa mère lui fera entendre raison,» se dit-il.
Et il remit au lendemain les affaires sérieuses.