IV

Il avait eu d'autres raisons, qu'il ne disait pas, pour agir avec cette

âpreté féroce.

Madeleine était devenue un obstacle à des projets nouvellement formés.

Sans le vouloir ni le savoir, Lucile Fraisier avait fait le miracle de

remuer jusqu'au fond du coeur cet intraitable égoïste.

En passant, en voisinant, par une pente insensible, il s'était laissé

aller au charme pur et pénétrant de la délicate jeune fille, hier encore

une enfant sans conséquence. Et maintenant, il l'aimait comme un fou,

cette petite blonde de dix-neuf ans, si simple et si gracieuse, et qu'un

rien parait admirablement, et que, chaque jour, à toute heure, il voyait

là, gaie, sereine, familière, vaillante, répandant avec douceur autour

d'elle un rayonnement d'espérance, un parfum de paradis.

Il ne se lassait pas de la regarder, assise près du comptoir, les

paupières baissées sur son ouvrage. Relevait-elle les yeux, il pouvait

à peine soutenir la clarté de ce regard jeune, qui le déconcertait, qui

l'éblouissait, comme l'aurore éblouit une bête nocturne.

Dès qu'elle n'était plus là, il retrouvait, d'ailleurs, toute sa

lucidité.

A loisir, avec science et amour, il avait préparé le filet où il devait

prendre cette précieuse demoiselle.

Une profonde habileté n'était pas nécessaire. Constant Fraisier, beau

parleur, joueur passionné, tempérament flâneur et frivole, menait

ses affaires d'une façon déplorable. Sa femme et sa fille faisaient

merveille; mais lui, ce panier percé, il avait toujours besoin d'argent.

Rouillon vint à son aide, par hasard, en bon garçon, pour l'obliger,

entre deux petits verres et deux carambolages.

Il lui prêta d'abord quelques billets de cent francs; puis, sans trop se

faire prier, mais en prenant les meilleures garanties, quelques billets

de mille francs.

Bref, il avait actuellement entre ses mains les destinées de la famille.

Il pouvait, en un clin d'oeil, poursuivre, exécuter, ruiner son

débiteur. Et sous le sentiment sérieux qui le rendait parfois si timide

et si gauche, il éprouvait, à se sentir maître de la situation, un

plaisir cruel de chat jouant avec la souris.

V

Le café n'était pas loin. Au bout de quelques minutes, Linette ramena

son père.

«Vous avez à me parler, Rouillon?» dit Fraisier, visiblement inquiet.

«Rassurez-vous, mon ami! fit rondement le visiteur. Je viens avec les

meilleures intentions du monde.»

Lucile se retirait, emmenant sa petite soeur par la main.

«Je vais coucher Linette,» dit-elle à sa mère. Elle salua Rouillon.

Il eut le plus vif désir de la retenir. Ne valait-il pas mieux parler

immédiatement devant elle, dissiper d'un seul coup toute incertitude,

emporter l'affaire d'assaut?

Mais, sous son regard limpide, il sentit un trouble étrange le

paralyser; il bégaya: «Mademoiselle... Mademoiselle!...», ne put ajouter

une syllabe et la laissa partir.

Il eut vite repris son aplomb; et, pour sa revanche, sans préambule,

sans ambages, d'une voix brève, avec autorité, en homme sûr de n'avoir à

craindre aucune contradiction, il demanda à Fraisier la main de Lucile.

Malgré son air d'indifférence et sa disparition hâtive, Lucile ne

s'était pas trompée sur le but de cette visite mystérieuse. En pareil

cas, la fille la plus innocente devient très perspicace. Aussitôt sa

soeur déshabillée et couchée, elle descendit l'escalier à tâtons,

s'avança sur la pointe des pieds dans l'ombre, et, prête à fuir dès la

moindre alerte, écouta.

«Je suis très honoré de votre demande, répondait son père à Rouillon,

très honoré et très heureux, mon ami! Si tout dépendait de moi, ce

serait déjà conclu, vous n'en doutez pas. Mais je ne puis engager Lucile

sans son aveu; je la préviendrai, je la consulterai. Il faut observer

les formes. Les femmes y sont très sensibles.

--Eh bien! consultez-la tout de suite.

--Quel amoureux vous faites! Vous menez ça comme une charge de

cavalerie.

--Je ne plaisante pas.

--Je l'espère bien. Mais voyons! puis-je l'interroger là, devant vous,

ce soir même, brusquement, crûment, sans répit ni pudeur?

--Pourquoi différer? Le temps n'est pas seulement de l'argent; c'est

aussi du bonheur. La vie est-elle si longue, qu'on doive en perdre la

meilleure part à se morfondre dans l'attente?

--Rouillon, ami Rouillon, un peu de mansuétude, un peu de patience!

N'allez pas plus vite que les violons. Ecoutez, je connais Lucile. Il ne

faut pas l'effaroucher. Ce que j'en dis, c'est pour votre bien.

--Soit! fit Rouillon, réfléchissant que Fraisier avait grand intérêt au

mariage, y aiderait de tout son pouvoir et serait pour lui un excellent

avocat. Je me résigne. Quand reviendrai-je?

--Dimanche, après déjeuner, si vous êtes libre.

--C'est convenu.»

Rouillon se leva. Mais il semblait ne pouvoir s'en aller. Il parla d'une

nouvelle entreprise qu'il avait en vue. Il se plaignit des bruits de

guerre, si désastreux pour le commerce! Il n'en finissait plus, faisant

un pas pour s'en aller, s'arrêtant et renouant la conversation.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 10 / 154 题