I
Vers le commencement de juillet 1870, après une journée de soleil sans
nuages, la petite ville picarde de Verval-sur-Orle, si calme et si
riante, s'ouvrait à l'air tiède du crépuscule, où déjà flottait
une caressante fraîcheur. Et, tandis que les flammes du couchant
s'éteignaient en lentes dégradations de lumière, en vastes nappes
orangées, en glacis d'un vert tendre et limpide, en fines ombres
violettes, la lune montait à l'orient dans l'éther pur, baignant d'une
sereine blancheur les coteaux boisés, les champs de blé et de seigle,
les prairies, les jardins, les maisons à demi cachées dans le feuillage.
Des souffles apportaient de la foret prochaine l'odeur des troènes
fleuris, et, sur l'eau vive miroitant parmi les branches, faisaient
bruire les saules nains et les hauts peupliers, jusqu'aux rampes du pont
de pierre qui, là-bas, s'arquait, massif et brun, entre les deux rives,
un peu en aval du confluent de l'Orle et de la Sorelle.
Tout, dans cette bourgade champêtre, respirait la paix, l'harmonie, la
confiance, la fécondité. Le ciel se mêlait à la terre dans une intimité
mystérieuse; et l'âme épanouie de ce pays généreux palpitait avec
douceur sous l'immense et léger dôme d'azur.
Mais la sérénité de cet admirable soir ne semblait pas avoir la moindre
influence sur François Rouillon, qui, seul, préoccupé, insensible à
l'arôme des lys, indifférent au charme de l'obscurité transparente et
de la lumière lactée, allait et venait silencieusement, entre les
plates-bandes et sous les tilleuls de son jardin, sans pouvoir apaiser
la fièvre qui le brûlait. C'était un homme de moyenne taille, qui devait
avoir de trente-cinq à quarante ans, bien bâti, robuste, la poitrine
ample, les épaules carrées, le cou gros et court, la tête ronde comme
un boulet, les traits énergiques, l'air intelligent mais dur, le front
large mais bas, avec des yeux de braise ardente sous un fouillis
de sourcils épais et de cheveux d'un brun roux qui bouclaient
naturellement.
Il avait dîné à la hâte, s'était rasé soigneusement, avait changé de
vêtements en prêtant une attention inaccoutumée à sa toilette; puis, au
moment de sortir, avait hésité, était descendu au jardin, et là, depuis
un quart d'heure, marchait au hasard. Soit commencement de lassitude,
soit redoublement d'anxiété, il s'arrêta près des vitrages de la petite
serre, sous la verdure délicate des jasmins étoilés. Un moment il resta
immobile. Il leva machinalement les yeux vers la lune, d'où tombait
cette splendeur pâle qui éclairait le paysage comme une aube, ramena ses
regards vers la terre, aperçut près de là un banc de bois, s'y assit et
s'absorba dans ses pensées.
Mais voici que, tout d'un coup, derrière les espaliers et les haies, du
côté de l'église, monta gaîment vers le ciel, en fusées claires, parmi
les cris de joie et les éclats de rire, un choeur de fraîches voix
enfantines chantant la vieille ronde du Moulin:
_Meunier, tu dors!
Ton moulin, ton moulin, va trop vite.
Meunier, tu dors!
Ton moulin, ton moulin va trop fort._
«Parbleu! fit notre homme en relevant la tête, ces enfants ont l'air de
s'adresser à moi, bien que je ne sois meunier que par aventure. Ils ont
raison. Je dors, je rêve, quand je devrais agir. Assez réfléchi! Je ne
vis plus. Me voilà le jouet d'une femme. Et le diable sait ce qu'il y
a de terrible dans le bon petit coeur de la plus ingénue! Le doute me
devient intolérable. Dès ce soir, il me faut une réponse décisive. Quoi
qu'il arrive, au moins serai-je fixé! Si c'est non, j'en prendrai mon
parti, et j'arracherai vite cette mauvaise herbe qui m'envahit tout
entier. Mais, bah! j'aurai Lucile. Je les tiens tous. Allons.»