Les chemins de fer ottomans.--Aspect de Philippopoli.--La ville et la
société.--L’instruction publique.--Progrès littéraires.--La mission
française.--L’armée.--Situation transitoire de la Roumélie.--L’avenir de
la Bulgarie.
Le lendemain matin, nous étions à la gare de Tatar-Bazarjik. Je dis
adieu, sans regret, aux _arabas_ et aux _arabadjias_. Ce mode de
transport pourrait être fort agréable dans un pays vraiment pittoresque,
comme la Suisse ou le Tyrol; mais sur les croupes dénudées de la _Sredna
Gora_, à travers ces plaines infécondes ou déjà moissonnées, à travers
ces villages sans clocher, sans caractère, qui se ressemblent tous, le
touriste ne gagne rien à voyager lentement. Sauf la splendide montée du
col de Ginci et quelques ravins aux environs de la Porte de Trajan, les
deux cent cinquante kilomètres que je viens de parcourir en voiture sont
moins intéressants que les steppes de la Petite Russie.
Les chemins de fer ottomans sont-ils bien supérieurs aux arabas? A coup
sûr, ils ne vont guère plus vite qu’elles. De Tatar-Bazarjik à
Constantinople, il y a moins loin que de Paris à Lyon; cette distance,
dans une plaine unie, sans rampes, sans tunnels, pourrait être franchie
en moins de douze heures; on en met trente-huit. Le train roule sans se
presser jusqu’à Andrinople, passe tranquillement la nuit devant cette
ville, et repart le lendemain à six heures pour arriver à Stamboul à
neuf heures du soir. Nous sommes en Roumélie, mais le chemin de fer est
administré par la compagnie ottomane. On parle français dans presque
toutes les gares; l’ignoble monnaie turque commence à faire son
apparition; elle a seule cours légal sur tout le réseau. Il semble qu’au
moment où l’on croyait ressaisir l’Europe, elle fuit devant vous.
Le premier aspect de Philippopoli est certainement fort original. La
ville s’aperçoit de loin dans une plaine jonchée de tumuli, bornée au
nord et à l’ouest par les massifs du Balkan et du Rhodope. Elle domine
l’horizon, juchée sur trois rochers que Lucien appelle quelque part les
trois Acropoles. Ils gardent encore aujourd’hui les noms que les Turcs
leur ont donnés: le plus haut est le _Djambas-tepeh_, ou mont des
Jongleurs; le second, plus voisin de la Maritsa, est le _Nebet-tepeh_
(la montagne de la Prophétesse); le troisième, séparé du premier par un
ravin profond et presque inhabité, est le _Sahat-tepeh_, ou mont de
l’Horloge; il porte en effet une tour en bois surmontée d’une horloge,
chose rare dans ces contrées. Près d’elle se dresse une pyramide
blanche; c’est le monument élevé à la mémoire des Russes qui ont
succombé pendant la dernière campagne. On chercherait vainement dans
cette ville, théoriquement soumise au sultan, le cénotaphe des Turcs
morts pour la défense de l’intégrité ottomane. Nous sommes ici en plein
dans le domaine de la fiction diplomatique, c’est-à-dire, au fond, de
l’absurdité.
La ville a trois noms; ils symbolisent en quelque sorte les trois
nationalités qui se la sont disputée depuis des siècles: les Grecs, dont
les pères l’ont fondée jadis, l’appellent Philippopoli; les Turcs,
Felibé; les Bulgares, Plovdiv. Sa physionomie n’est pas franchement
dessinée; la majorité de la population est évidemment bulgare, mais on y
parle beaucoup turc, et la colonie grecque est considérable. Elle
possède un journal rédigé en grec et en français qui, naturellement,
agite souvent le spectre du panslavisme. Les trois idiomes sont
d’ailleurs employés par l’administration municipale.
Depuis qu’elle est devenue capitale d’une province autonome, qu’elle est
à peu près sûre de ne pas voir revenir l’ère des massacres et des
bachi-bouzouks, Philippopoli tend à s’agrandir et à se civiliser. Près
du chemin de fer, un faubourg neuf est bâti de villas élégantes où
s’abritent la plupart des consulats; ceux d’Autriche et de Russie sont
seuls restés dans la haute ville. Ce dernier, que j’ai visité, occupe
une ancienne maison grecque toute peinte en bleu, toute festonnée de
verdure, du style le plus agréable. Le quartier du bazar, construit en
bois, couvert de toitures en charpentes, constitue un dangereux foyer
d’incendies et d’épidémies. Une longue rue flanquée de bâtisses à moitié
européennes, de magasins grecs, arméniens ou bulgares, descend jusqu’à
la Maritsa. Les flots rapides et bourbeux du fleuve sont naturellement
impropres à toute navigation. C’est lui, cependant, qui fournit à la
cité la seule eau dont elle puisse s’abreuver; on la recueille dans de
larges outres qu’on charge sur des chevaux conduits par les _sakadjas_
(marchands d’eau). Au temps jadis, de longs aqueducs amenaient ici les
sources des montagnes voisines; ils sont depuis longtemps détruits. La
civilisation a reculé pendant des siècles dans ces malheureuses
contrées. Dieu sait quel vigoureux effort il faudra pour lui faire
reprendre sa marche en avant. Tout révèle d’ailleurs le voisinage de
Constantinople et de la Méditerranée: les produits douteux de nos
distillateurs méridionaux s’étalent aux devantures des boutiques; notre
langue est parlée dans le _Grand Hôtel de Bulgarie_. Son influence se
fait sentir sur l’idiome bulgare, qui s’imprègne de néologismes
assurément inintelligibles pour les paysans et monstrueux pour le
philologue.
Depuis le quatrième siècle avant notre ère, où elle fut fondée par le
père d’Alexandre le Grand, Philippopoli a vu passer dans ses murs bien
des peuples et bien des armées; elle a été habitée tour à tour par les
Macédoniens, les Slaves et les Osmanlis; elle a vu défiler les croisés,
latins ou allemands, les conquérants turcs et les Russes libérateurs.
Son histoire serait toute une épopée. Cependant les monuments y sont
rares. Les archéologues en signalent quelques-uns; mais, faute d’un bon
guide, je n’ai pu réussir à les découvrir; les seuls dont j’ai constaté
l’existence sont ces tumuli silencieux qui dorment dans la plaine de la
Maritsa. La résidence du gouverneur général, le prince Vogoridi, est
installée dans le konak où trônait naguère le pacha; c’est un bâtiment
sans caractère, dont les murs mal badigeonnés baignent dans les eaux
jaunes du fleuve. L’Assemblée nationale siége dans un ancien hammam
turc, étonné de se voir transformé en Parlement. Cette Assemblée est,
assure-t-on, plus distinguée que celle de la principauté. A Sofia, les
paysans dominent; ici, ce sont les classes intelligentes, les capacités,
comme nous disions autrefois. Le voisinage de Constantinople, la
concurrence de l’élément hellénique, ont contribué à élever le niveau
intellectuel des Bulgares méridionaux. Je dois dire cependant que leurs
frères du Nord,--à Sofia du moins,--m’ont paru moins indolents, moins
orientaux et, qu’on me pardonne le mot, plus européens. Ce jugement
repose sur des impressions un peu rapides, et j’aurai peut-être occasion
de le modifier un jour.
Je n’ai pas trouvé à Philippopoli tout ce que j’y cherchais. Les villes
de ce genre ne sont pas faites pour être visitées par le touriste
pressé; tout ce qui pourrait l’intéresser se dérobe à sa curiosité. Les
rues n’ont pas encore de nom, les maisons pas de numéros. Or, toute la
haute ville constitue un dédale inextricable.
--Où demeurez-vous? demandais-je à un aimable compatriote qui venait
m’inviter à déjeuner.
--Je n’en sais rien moi-même. C’est quelque part près du marché. Mais je
viendrai vous chercher.
Un cocher que je prie, en bulgare, de me conduire à l’état-major général
(_generalni chtab_), me mène bravement au tribunal (_seudilichté_). Je
voudrais faire la connaissance des littérateurs, des journalistes
bulgares, des hommes d’État, de ceux du moins qui, malgré les chaleurs,
sont encore restés dans la ville; personne ne peut m’indiquer leur
adresse. Je cherche un poëte distingué, l’une des plus brillantes
espérances de la littérature bulgare, M. V...; on m’envoie chez son
frère, employé au konak. Quelques personnes ont l’obligeance de me faire
visite; mais comme elles me laissent des cartes sans adresse, je suis
dans l’impossibilité de leur rendre leur civilité. Impossible de
découvrir s’il y a un endroit, café, cercle, jardin, où se rassemble
l’élite de la société bulgare. Tout cela est terriblement oriental.
Je demande la grande poste; mon hôtelier m’indique fort clairement la
rue où je dois la trouver. Je parcours cette rue dans tous les sens;
impossible de rien découvrir. Renseignements pris, la grande poste se
trouve dans une cour, au haut d’un escalier, au fond d’un corridor.
On peut vivre à Philippopoli, on y vit même fort bien grâce au _Grand
Hôtel de Bulgarie_; mais si peu qu’on ait de curiosité intelligente, il
est impossible de la satisfaire. Je n’ai pu réussir à visiter une église
grecque ou bulgare; elles se dissimulent derrière des enceintes de
murailles. Il existe, m’assure-t-on, dans la haute ville, une classe de
familles commerçantes, riches et considérées, qui constituent une sorte
de patriciat analogue à celui de Venise. Cette classe dérobe
soigneusement ses foyers domestiques aux investigations de l’étranger.
J’ai vécu trois jours entiers à Philippopoli sans avoir l’occasion de
connaître «le pain et le sel» de l’hospitalité bulgare. Trois jours,
c’est peu, et mon jugement paraîtra peut-être précipité. Mais un jeune
savant russe qui m’avait précédé dans cette ville y avait résidé un mois
entier; il était en rapport quotidien avec les représentants des classes
dirigeantes; il n’avait pas été plus heureux que moi. Mes amis, les
hellénistes ou les philhellènes, trouvent un accueil beaucoup plus
empressé dans la colonie grecque. Ce qu’il y a de certain, c’est que la
vie publique et la vie sociale ne sont pas encore organisées dans la
capitale de la Roumélie.
Grâce à l’obligeance de notre excellent compatriote M. le
lieutenant-colonel Toustaint du Manoir, chef d’état-major des milices,
qui m’a donné un de ses gendarmes pour m’orienter dans la ville, j’ai pu
découvrir où logeait la direction de l’instruction publique. Le
directeur était absent, mais j’ai rencontré chez son remplaçant un
courtois accueil, et j’ai recueilli des documents fort intéressants.
Ici, comme à Sofia, tout est naturellement en voie de formation. Le
dernier pacha turc ne savait ni lire ni écrire! Bien avant
l’émancipation, malgré l’apathie hostile des Turcs et la mauvaise
volonté des Grecs, les Bulgares de Roumélie avaient eu l’idée d’ouvrir
des écoles. Un observateur sagace, M. Albert Dumont[46], a donné, il y a
une dizaine d’années, d’intéressants détails sur ce réveil national,
qu’il avait constaté au milieu de ses excursions archéologiques.
Aujourd’hui les Bulgares du Midi peuvent poursuivre sans obstacle leur
émancipation intellectuelle. Ils n’ont pas eu la bonne fortune de
s’assurer le concours d’un savant aussi érudit, aussi passionné pour
leur histoire que M. Jireczek. Ils ont des hommes chez qui le
patriotisme supplée à la science. Dans certains détails, la lourde main
de l’Osmanli se fait encore sentir; ainsi, la Roumélie est enveloppée
dans le réseau des douanes ottomanes; on n’y laisse pas pénétrer les
livres scientifiques où le mahométisme est discuté. Mais les Bulgares
n’ont pas besoin de ces livres pour savoir ce qu’ils doivent penser de
l’Islam.
[46] Voir son livre _le Balkan et l’Adriatique_, Paris, 1873.
J’ai trouvé la direction de l’instruction publique installée dans une
maison occupée jadis par un riche musulman. Cette maison, avec ses
vastes salons ornés de divans, son jardin à fontaine élégante, son
hammam en miniature, semblait plus faite pour les molles délices du
_kef_ que pour les sévères travaux de l’éducation populaire. Elle
renferme maintenant un commencement de bibliothèque,--trois ou quatre
mille volumes environ,--et une riche collection de médailles qui,
malheureusement, ne sont pas encore cataloguées.
M. le sous-directeur de l’instruction publique a bien voulu me remettre
toute une collection de documents officiels relatifs à son département.
Tous sont en bulgare, sauf une courte brochure en grec comprenant les
rapports des inspecteurs des écoles helléniques. La pièce la plus
importante de ce dossier, c’est le rapport adressé au gouverneur général
Son Altesse le prince Vogoridi, sur l’année scolaire 1880-1881. Ce
travail est moins considérable que celui de M. Jireczek, dont j’ai donné
plus haut l’analyse. Les circonstances ne sont pas tout à fait les mêmes
ici que dans la Bulgarie du Nord; il y avait moins à faire, et l’effort
a dû être moins énergique. D’autre part, on se trouve en présence
d’éléments ethnographiques plus complexes, notamment d’un élément grec
qui n’est pas disposé à se laisser bulgariser. Une statistique
officielle, publiée il y a deux ans, évalue le nombre des Rouméliotes à
815,951, dont 537,560 Bulgares, 154,700 Turcs, 42,569 Grecs. Ces
chiffres, au dire des personnes compétentes, sont au-dessous de la
réalité. On aurait, paraît-il, oublié de compter les enfants. Ce n’est
pas exagérer que d’évaluer aujourd’hui la population totale à plus d’un
million.
Pendant l’année scolaire 1880-1881, la Roumélie comptait 1,412 écoles
primaires avec 80,591 élèves, dont 23,789 filles. Les Bulgares
possédaient 841 écoles avec 48,000 élèves; les Turcs, 471 écoles avec
15,189 élèves; le reste était réparti entre les Grecs, les Arméniens et
les Juifs. En somme, d’après les calculs les plus probables, les deux
tiers des enfants de la principauté étaient déjà soumis à la loi de
l’obligation. N’oublions pas qu’il s’agit d’un pays moins peuplé que le
nôtre, où les communications sont plus mauvaises et les instituteurs
plus difficiles à recruter. Ici, comme en Bulgarie, on a dû approprier
ou construire la plus grande partie des maisons d’école. Le personnel
enseignant comprend environ un millier de Bulgares; chez les Turcs, ce
sont les imams et les muezzins des mosquées qui remplissent le rôle
d’éducateurs. Il n’y a point encore d’écoles normales. Les jeunes
maîtres suivent pendant les vacances des cours de pédagogie. Les
établissements scolaires sont inspectés non par des fonctionnaires
spéciaux, mais par des personnes notables, des médecins, des
ecclésiastiques, qui reçoivent une subvention de l’État. Il y a des
conseils cantonaux et départementaux. Les écoles secondaires sont au
nombre de quatre; elles ont été fondées pendant la période de
l’occupation russe; on compte deux gymnases réals (professionnels) pour
les garçons à Philippopoli et à Sliven, deux pour les filles, à
Philippopoli et à Stara-Zagora, que les Turcs appellent Eski-Zagra. J’ai
précisément sous les yeux le programme de l’établissement de Sliven.
C’est une petite brochure imprimée dans cette ville même, à l’imprimerie
du journal _le Drapeau bulgare_. Pour comprendre tout le progrès dont
témoigne cette plaquette, en apparence insignifiante, il faut se
rappeler qu’avant la guerre libératrice, les pays bulgares ne
possédaient qu’une seule imprimerie, celle du vilayet du Danube à
Roustchouk. Il y en a quinze aujourd’hui: quatre à Sofia, quatre à
Philippopoli, trois à Roustchouk, une à Tyrnovo, à Sistovo, à Varna, à
Sliven.
Une seule maison, Danov et Cie, a créé d’un seul coup trois librairies,
à Roustchouk, à Sofia, à Philippopoli. Sans doute les œuvres qu’elle
édite ne sont pas toutes d’une haute valeur; ce qu’il faut, avant tout,
aux Bulgares, ce sont des livres d’école, des manuels, des traductions.
Cependant la littérature proprement dite commence à se développer; on
écrit des drames, des nouvelles; tel poëte, M. Vazov par exemple, fait
preuve d’un réel talent. Deux revues, l’_Ordre_ (Red) et la _Science_
(Naouka), paraissent à Philippopoli; cette dernière est l’organe de la
Société littéraire bulgare, établie dans cette ville; elle reçoit du
gouvernement une subvention annuelle d’environ 7,000 francs. C’est
également à Philippopoli que s’imprime le plus important des journaux
bulgares, la _Maritsa_; elle a eu pendant quelque temps une partie
française, qui a été récemment supprimée.
L’enseignement supérieur n’existe pas plus en Roumélie qu’en Bulgarie.
On ne peut pas tout créer d’un coup. Une quarantaine de jeunes gens sont
instruits à l’étranger aux frais de l’État; une quinzaine d’entre eux
étudient à l’École normale d’Agram; j’ai recueilli, lors de mon séjour
dans cette ville, les meilleurs témoignages sur leurs aptitudes et leur
assiduité.
Parmi les écoles bulgares, il ne faut pas oublier celle que les
religieux français entretiennent à Philippopoli, et dont la maison mère
est à Andrinople. On compte en Roumélie une dizaine de milliers de
catholiques qui sont pour la plupart aux mains de prêtres italiens.
L’école française de Philippopoli est fort bien menée et rend à notre
nationalité de réels services. De temps immémorial, ces établissements
d’Orient ont été sous la protection de la France; c’est là une tradition
à laquelle il serait impolitique et même dangereux de renoncer.
L’Autriche et l’Italie sont là toutes prêtes à s’emparer d’une position
qui ne serait plus abritée par notre pavillon. Prétendre laïciser ces
écoles serait une absurdité pure et simple. Six religieux qui vivent en
commun dépensent moins qu’un laïque marié. Ce n’est pas en général pour
renoncer à la fortune qu’un Français intelligent va s’établir en Orient.
Dans ces pays lointains, la robe du moine, la cornette de la sœur de
charité, sont respectées de tous, même des musulmans. Les nuances
politiques, les discussions religieuses, qui nous divisent ici,
disparaissent là-bas, et ce qui plane au-dessus d’elles, c’est l’image
grandiose et respectée de la patrie française. Le prestige que nous
avions acquis auprès de l’Orient musulman, il faut le conserver auprès
de cet Orient slave auquel appartient l’avenir. Gardons-nous de
sacrifier à la rigueur des «principes» une influence séculaire. Nos
rivaux ne demandent qu’à profiter de nos fautes. L’opinion que j’exprime
ici est mûrement réfléchie; elle est partagée par l’immense majorité des
hommes qui connaissent l’Orient pour y avoir vécu plus longtemps que
moi. Il ne s’agit ici ni de cléricalisme ni de libre pensée. Il y va des
intérêts essentiels de notre pays.
La petite armée rouméliote ne saurait en aucune façon se comparer à
celle de la principauté. La diplomatie européenne, en divisant en trois
morceaux la Bulgarie du traité de San-Stefano, a eu surtout pour objet
d’éviter à Constantinople le dangereux voisinage d’un État qui n’eût été
que l’avant-garde de la Russie. Entre la principauté et ce qui reste de
l’ancienne Turquie, la Roumélie autonome joue en quelque sorte le rôle
d’un tampon protecteur, d’un État neutre, à la façon de la Belgique ou
de la Suisse. La Turquie a le droit d’occuper les passages des Balkans,
mais ses troupes n’ont pas celui de séjourner dans la province; elles ne
peuvent y pénétrer pour rétablir l’ordre qu’à la demande du gouverneur
général. Cette clause est de pure fiction; le gouverneur qui se
permettrait de l’appliquer serait immédiatement assassiné. Mais, d’autre
part, ni l’Europe ni le Sultan n’ont grande confiance dans la fidélité
des sujets _autonomes_. Aussi a-t-on réduit au strict minimum l’effectif
des forces militaires. Il n’y a point d’armée; il n’y a qu’une milice et
une gendarmerie. Cette milice compte douze bataillons, un escadron de
cavalerie, une demi-batterie d’artillerie, une compagnie de génie. On ne
doit pas appeler annuellement plus de quatre mille hommes. En mobilisant
les douze classes qui sont tenues au service, on arriverait à un total
d’environ quarante-six mille combattants. La Roumélie, si elle pouvait
appliquer le système bulgare, aurait facilement un effectif d’au moins
quatre-vingt mille hommes. Je suis sans inquiétude pour elle. Le jour où
elle aura des armes, elle saura bien improviser une armée. Jusqu’à
nouvel ordre, les bataillons n’ont pas de drapeau; ils n’eussent pas
accepté celui du Sultan, et l’on n’a pas voulu leur donner un drapeau
national. Quant aux quatre canons, ils sont parfaitement inoffensifs; la
demi-batterie n’a point de munitions. «Tous les ans, me disait un
officier rouméliote, nous recevons une lettre officielle de
Constantinople nous invitant à tirer des salves pour la fête du Sultan.
Nous répondons sur papier officiel que nous n’avons point de gargousses,
et l’affaire en reste là.»
Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que cette petite armée est, comme je
l’ai déjà fait remarquer, commandée en langue russe. Supposez que le
Sultan eût un jour l’idée invraisemblable de visiter _sa_ province de
Roumélie. La première des fêtes qu’on doit lui offrir, c’est
naturellement une parade militaire. Vous figurez-vous les milices
bulgares défilant devant le successeur d’Othman et commandées dans la
langue des vainqueurs de Chipka!
Un certain nombre d’officiers rouméliotes font en ce moment même leurs
études à Saint-Pétersbourg. Cependant, l’élément russe est moins
considérable ici que dans la Bulgarie du nord. Le commandant est un
Allemand, M. Strecker, qui, si je ne me trompe, a porté autrefois le
titre de pacha. Le chef d’état-major général est un Français, M. le
baron Toustaint du Manoir, ancien commandant des turcos qui a fait toute
sa carrière en Afrique. M. Toustaint du Manoir se louait fort du bon
esprit et des aptitudes de ses miliciens. Mais il est bien évident que,
dans l’état actuel des choses, les troupes rouméliotes ne sauraient se
comparer à celles de la principauté. Aux quatre mille hommes que j’ai
dits plus haut, il faut ajouter quinze cents gendarmes; ils sont,
paraît-il, commandés par un Anglais. C’est la Porte qui nomme les
officiers généraux et supérieurs; eût-elle pour ces postes importants
des Bulgares sous la main, elle se garderait bien de les choisir.
Cette petite armée rouméliote est le vivant symbole de la situation
fictive, absurde et transitoire, créée par le traité de Berlin. Il est
évident que la Roumélie n’est pas destinée à vivre longtemps. En
attendant, le régime actuel constitue évidemment un progrès sérieux sur
celui des bachi-bouzouks et même des pachas. De par le statut organique
que l’Europe lui a donné, la Roumélie jouit, sous un gouvernement
chrétien, d’un régime constitutionnel. Le gouverneur, nommé par le
Sultan d’accord avec les puissances, Aleko-Pacha, prince Alexandre
Vogoridi, appartient à une ancienne famille du pays. Son bisaïeul était
le fameux Sofroni, évêque de Vratsa, l’un des restaurateurs de la
nationalité bulgare. Élevé à l’étranger, le prince Vogoridi ignore la
langue de ses ancêtres et ne l’a point apprise depuis qu’il est à
Philippopoli; il ne saurait donc être suspect de panslavisme. Pendant de
longues années, il a été au service de la Porte et l’a même représentée
autrefois à Vienne. C’est une _persona grata_ auprès du Sultan, autant
du moins que peut l’être un fonctionnaire qui représente fatalement
l’émancipation des chrétiens et l’humiliation de l’Islam. Prince de
Samos, il n’est pas mal vu des Grecs dont il parle la langue et professe
la religion. En somme, vu les circonstances délicates que traverse la
Roumélie en ce moment, on ne pouvait faire un meilleur choix. Depuis
qu’il a changé le fez turc contre le kalpak bulgare,--cette question de
coiffure a failli provoquer un incident diplomatique,--le gouverneur a
su louvoyer habilement entre les divers éléments soumis à son autorité.
Aura-t-il beaucoup de successeurs? Il est permis d’en douter. Ni au nord
ni au sud des Balkans, les Bulgares ne dissimulent leur ferme intention
d’arriver à l’intégrité nationale. Ils ne peuvent oublier ceux de leurs
frères qui sont restés en Macédoine sous le joug détesté du Croissant.
Les relations entre les deux principautés bulgares sont d’ailleurs des
plus intimes. Elles échangent leurs hommes d’État, leurs officiers,
leurs fonctionnaires. Tel personnage qui a d’abord été directeur de
département à Philippopoli, devient ministre à Sofia et réciproquement.
Dernièrement encore, la Roumélie contractait un emprunt auprès de la
principauté. Un meeting réuni à Philippopoli mettait à son ordre du jour
la politique du prince Alexandre et posait en principe que les Bulgares
de Roumélie avaient le droit et le devoir de s’occuper des affaires de
la principauté.
Vienne une crise quelconque en Orient, et les trois tronçons imaginés
par le traité de Berlin profiteront de la première occasion pour
chercher à se réunir. En ce qui me concerne, je ne doute pas que l’union
ne se fasse au profit de la Bulgarie du nord, surtout si le prince
Alexandre sait intéresser à ses destinées, par un mariage politique,
l’une des grandes maisons régnantes de l’Europe. Dès maintenant, nous
pouvons saluer l’entrée d’un membre nouveau dans la grande famille des
États civilisés.