Le brigandage.--La grand’route.--Ichtiman.--Tatar-Bazarjik.
Pendant mon séjour à Sofia, j’avais eu d’abord l’intention de visiter en
détail la Bulgarie du Nord; je comptais me rendre par Orkhanié à Plevna,
de là à Tyrnovo, l’ancienne capitale, enfin à Roustchouk, où j’aurais
rejoint le chemin de fer de Varna. Plusieurs circonstances me décidèrent
à changer d’itinéraire; d’abord,--je l’avouerai, dût-on m’accuser de
lâcheté,--la difficulté des voyages, l’organisation défectueuse des
postes, les fâcheux renseignements que je recueillis sur l’état des
auberges où j’aurais à demander l’hospitalité. J’étais venu avec
l’intention de faire une excursion en Bulgarie; il s’agissait maintenant
d’une expédition pour laquelle je n’étais pas outillé, et qui réclamait
plus de temps que je n’en avais à ma disposition. Par-dessus le marché,
le journal officiel annonçait que des bandes de brigands turcs avaient
paru dans un certain nombre de districts de la principauté. Chaque jour
des télégrammes nous apportaient le récit de leurs exploits[42]. Une
partie de la principauté était mise en état de siége; les ministres de
l’intérieur et de la guerre, deux généraux russes, qui devaient savoir à
quoi s’en tenir, m’engageaient à être prudent et à ne point m’aventurer
au delà d’un certain rayon. On m’offrait, il est vrai, une escorte de
gendarmes, mais je n’aime point voyager en si pompeux équipage. Certains
de mes amis,--des libéraux bien entendu,--m’engageaient à ne prêter foi
ni aux télégrammes officiels ni même aux assurances des membres du
gouvernement. «Le brigandage n’était, disaient-ils, qu’une manœuvre
électorale»; si l’on proclamait l’état de siége dans certains districts,
c’était uniquement pour avoir un prétexte de peser sur les populations à
la veille des élections qui devaient renouveler l’Assemblée nationale.
[42] Ces exploits n’ont pas encore cessé au moment où j’écris ces
lignes.
Brigandage à part, il n’est pas toujours commode pour un touriste isolé
de voyager en Bulgarie. Le paysan est méfiant; il flaire dans tout
étranger qui vient pour étudier le pays un espion, un agent anglais ou
autrichien. Peu de temps avant moi, un Russe de mes amis était allé
flâner au pied des Balkans; il portait, pour se garantir du soleil, un
chapeau à double visière de mode britannique et était muni de la carte
de l’état-major autrichien. Des paysans l’avaient arrêté: «Tu es un
espion, lui disaient-ils, tu portes un chapeau anglais et tu as dans ta
valise des papiers allemands.» Que répondre à cela? Le Russe eut
grand’peine à se tirer d’affaire. Toutes réflexions faites, je me
décidai pour une excursion à Philippopoli. Il n’était d’ailleurs pas
sans intérêt de visiter, l’une après l’autre, les deux capitales, et
d’étudier tour à tour la situation du peuple bulgare dans la principauté
vassale et dans la Roumélie autonome.
De Sofia à Philippopoli, les communications ne sont guère plus aisées
que de Sofia au Danube. Les postes des deux États ne correspondent pas
entre elles; il faut, bon gré, mal gré, recourir à l’industrie errante
des arabadjias et coucher deux fois en route: la première à Ichtiman, la
seconde à Tatar-Bazarjik, où l’on rejoint le réseau des chemins de fer
ottomans qui dessert Philippopoli, Andrinople et Stamboul. Le voyage est
médiocrement intéressant.
Au sortir de Sofia, la route s’élève lentement, laisse à gauche un grand
cimetière musulman, planté de pierres non dégrossies, et passe entre
deux mamelons couronnés de redoutes construites par les Turcs lors de la
dernière guerre. Elles n’ont d’ailleurs servi à rien; le Balkan une fois
tourné par Gourko, elles sont tombées sans coup férir aux mains des
Russes. A droite, le mont Vitoucha élève sa croupe disgracieuse et
pelée. A ses pieds, les monastères de Dragolevci et de Bojana se
dissimulent derrière des massifs de verdure. J’ai visité celui de
Dragolevci; il possède une église, ou plutôt une chapelle bulgare du
quinzième siècle. Elle est ornée de fresques assez curieuses,
malheureusement gâtées par l’humidité. Tout le personnel du couvent se
composait d’un unique moine qui paraissait mener une vie assez douce; en
son absence, les domestiques nous offrirent une hospitalité qui
ressemblait peu à celle de l’abbaye de Thélème.
A dix kilomètres environ de Sofia, on franchit l’Isker, un torrent
fougueux en hiver, presque sec en été; c’est l’Œcus des anciens. On l’a
longtemps rattaché au bassin de la Maritsa; on a découvert qu’il
traverse le Balkan dans une gorge fort pittoresque, mais inaccessible
aux humains, et qu’il va se jeter dans le Danube au delà de Nicopoli.
Derrière le mont Vitoucha apparaît le Rilo, célèbre par son monastère,
qui a été pendant des siècles le sanctuaire inviolé de la religion
orthodoxe et de la nationalité bulgare. A l’horizon bleuit la masse
imposante du Rhodope, où vivent encore aujourd’hui les Bulgares
musulmans, les Pomaks. C’est chez ces Pomaks qu’un patriote trop
ingénieux a prétendu retrouver la légende d’Orphée mise en vers
bulgares.
La route que nous suivons a vu passer bien des peuples et bien des
armées. C’est elle qui allait jadis de Byzance à Singidunum; le chemin
de fer qui doit la suivre réunira prochainement Belgrade à
Constantinople. Elle est bordée de nombreux tumuli dont Hérodote
constate déjà l’existence; là reposent les anciens peuples de la Thrace.
Une route romaine, dont on reconnaît par endroits le pavage, est encore
nommée route de Trajan. Nous retrouvons plus loin le souvenir du grand
empereur; après tant de siècles, il semble encore planer sur ces
contrées.
Cette plaine de Sofia est d’ailleurs aussi nue que celle qui s’étend du
Danube à la Stara Planina; les terres sont peu cultivées; la plupart
restent en jachères; les arbres fruitiers semblent inconnus. Les
villages sont fort éloignés de la grand’route, qui semble vouloir les
éviter systématiquement. Des paysans groupés autour d’une meule en
construction animent pour un instant le paysage morne et silencieux.
Parfois, d’un groupe une fillette se détache, court à la tête du cheval
et l’asperge d’une poignée de grains. C’est un symbole de prospérité,
une sorte de bénédiction mythique léguée par le paganisme. La cérémonie
se termine, bien entendu, par la demande d’un léger _bakchich_ que le
voyageur ainsi béni aurait mauvaise grâce à refuser. Le mot _bakchich_
est un de ceux que les Turcs ont négligé d’emporter; il restera
longtemps dans le pays, même, je crois, après que les anciens
dominateurs auront repassé l’Hellespont. Cette manière de le réclamer
est d’ailleurs naïve et gracieuse.
La route traverse les villages insignifiants de Ieni-Han (la Nouvelle
Auberge) et de Vakarell. C’est à Vakarell, à 800 mètres d’altitude
environ, que se trouve la ligne de partage des eaux de la mer Noire et
de l’Archipel. Un poste de gendarmes rouméliotes nous annonce la
frontière de l’_autonomie_; c’est ainsi que les Bulgares désignent la
province (autonomia-ta), par opposition à la principauté. Quelques
vignes commencent à apparaître sur les coteaux. Nous descendons dans la
plaine d’Ichtiman. Ici se trouve la douane de l’empire ottoman. Le
service en est fait, bien entendu, par des employés bulgares, polis et
convenables, et moins faciles à corrompre que leurs collègues osmanlis.
Mon passe-port français est examiné pour la forme par un bon gendarme
qui, bien entendu, n’en déchiffre pas un traître mot. Le premier édifice
qui frappe les yeux, en entrant dans le village, c’est l’école. Elle est
toute neuve et bien bâtie. Malheureusement, nous sommes dans la saison
des vacances; il eût été intéressant d’assister à une classe bulgare.
Les Turcs ont aussi leur école auprès de la mosquée; c’est cette
éducation confessionnelle qui rend toute conciliation impossible entre
les chrétiens et les musulmans. Le village, sauf quelques édifices
publics, est construit tout entier en bois; au milieu de la rue
principale se groupent deux ou trois hans qui s’intitulent fièrement
hôtels. Celui d’_Italie_ est bien supérieur à celui de Klisoura, qui m’a
laissé de si mauvais souvenirs. Il possède jusqu’à trois chambres, qui
donnent sur une salle à manger assez propre. L’usage des draps blancs
est encore inconnu, et il est plus prudent de coucher sur les chaises
que dans les lits; mais la salle commune est ornée d’un lavabo auquel
les voyageurs peuvent faire successivement leurs ablutions. On peut même
obtenir un semblant de dîner. Sur une table traîne un registre graisseux
où les touristes inscrivent leurs noms et leurs pensées. Quelque joyeux
Gaudissart a passé par là, et a noté dans un langage imagé le souvenir
de ses insomnies et des causes qui les ont provoquées. La plupart de ces
certificats sont en grec. On commence à sentir l’approche du monde
hellénique; notre hôtesse est Grecque, et la _Sphaira_ d’Athènes est le
seul journal où le voyageur affamé de nouvelles puisse apprendre les
destinées d’Arabi-Pacha.
Ichtiman est vite vu. La rue principale,--qui est en même temps la
grand’route,--est d’une propreté suffisante; les ruelles latérales sont
de véritables cloaques. Les maisons des paysans sont généralement
situées au milieu d’un enclos formé de clayonnages plus infranchissables
que des murs. Sur certaines de ces palissades est fiché un crâne de
cheval qui sèche et blanchit au soleil; la tête du noble animal passe
pour détourner les maléfices. Une superstition analogue se rencontre en
Moldavie et même en Allemagne. Un conte de Boccace nous atteste qu’elle
n’était pas inconnue dans l’Italie du moyen âge.
L’église orthodoxe se dérobe, comme toujours, dans un enclos isolé. Le
portail et la muraille, qui regarde l’ouest, sont décorés de fresques
curieuses représentant des scènes de l’Ancien Testament. Elles sont
peintes avec une naïveté qui n’exclut pas une audacieuse fantaisie. Il y
a loin de cet art tout matériel à celui d’un Fra Angelico.
Un peu au delà d’Ichtiman nous rencontrons le petit hameau de
Kapudjik[43]. C’est là que s’élevaient autrefois les fortifications
romaines qui gardaient l’entrée des plaines fertiles où coule la
Maritsa. C’est là que se dressait l’arc de triomphe connu sous le nom de
Porte de Trajan. Il existe encore des vieillards qui ont vu cette ruine
auguste; elle a été rasée en 1835 par Chozrev-Pacha, un Turc qui passait
pour civilisé. L’altitude du défilé est peu considérable, mais la route
est fort inégale et bordée de ravins escarpés; la végétation est en
général maigre, et l’ensemble est bien inférieur à celui du col de
Ginci. Blanqui déclare avoir passé ici «la grande et formidable barrière
du Balkan» et décrit ces régions avec une sorte de terreur. Il est vrai
qu’elles étaient en ce temps-là infestées de brigands. La chaussée a
sans doute été améliorée depuis 1840; quant aux brigands, ils ont
complétement disparu. Nous n’avons rencontré que de paisibles bergers
bulgares. A diverses reprises nous avons aperçu les débris des travaux
entrepris avant la dernière guerre pour la construction du chemin de fer
de Belgrade à Constantinople: des remblais à moitié écroulés, des
pierres taillées et non assemblées, des monceaux de rails rongés par la
rouille. Dieu sait quand ces travaux seront repris! En tout cas, il y
aura ici de sérieuses difficultés à vaincre.
[43] En turc, la Porte.
Le défilé une fois franchi, l’immense plaine de Roumélie se déroule
devant nos yeux. La vigne et les arbres fruitiers commencent à paraître;
une brise chaude annonce l’influence du climat maritime succédant
brusquement au climat continental. A en croire mon compagnon de voyage,
un jeune et intelligent Bulgare du Midi, la Roumélie serait le paradis
de sa nation. La terre y serait plus fertile, la population plus dense,
les hommes plus intelligents, la civilisation plus avancée que dans la
Bulgarie du Nord. Je m’abandonne à des illusions qu’une halte un peu
longue au premier village a bientôt, hélas! dissipées.
Ce village est celui de Vetrena, que les anciennes cartes désignent sous
le nom turc de Ieni-Keui. Lamartine y tomba malade à son retour d’Orient
et y resta près d’un mois. C’est là qu’il découvrit l’existence des
Bulgares et qu’il eut l’occasion d’apprécier leurs solides qualités: «Le
pays qu’ils habitent serait bientôt un jardin délicieux, écrivait-il, si
l’oppression aveugle et stupide de l’administration turque les laissait
cultiver avec un peu plus de sécurité. Ils ont la passion de la terre.
Ils méprisent et haïssent les Turcs; ils sont complétement mûrs pour
l’indépendance et formeront, avec les Serbes leurs voisins, la base des
États futurs de la Turquie d’Europe.» Paroles prophétiques que les
diplomates du congrès de Berlin ont peut-être trop oubliées!
Lamartine, malgré sa longue et douloureuse maladie, n’a point gardé
rancune à Ieni-Keui; il déclare que c’était «un ravissant séjour d’été».
Je l’ai traversé précisément au mois d’août, par une chaleur étouffante;
je l’ai trouvé fort laid, et je lui ai en vain cherché les charmes que
lui prêtait l’imagination du poëte. Le moindre hameau du pays de Caux
est cent fois plus «ravissant».
La plaine de Roumélie s’étend maintenant à l’infini devant nous; à
l’ouest émergent les masses sombres du Rhodope; dans la vallée
commencent à scintiller les eaux argentées de la Maritsa. La chaussée
est assez bien entretenue, mais raboteuse; le plus souvent l’_arabadjia_
fait passer son attelage sur les jachères qui bordent la route. Et ce
sont sans relâche des tumuli verdoyants sous lesquels dorment les
peuples des temps anciens! Il semble que ce pays soit un cimetière de
nations. Quand les Russes ont occupé la Bulgarie, ils ont eu le tort de
ne pas se faire suivre,--comme nous en Égypte,--d’une expédition
scientifique. Bien peu de ces monuments primitifs ont encore livré leur
secret; et les Bulgares, à peine sortis eux-mêmes des ombres de la mort,
ont aujourd’hui bien autre chose à faire que de fouiller des tombeaux.
Tatar-Bazarjik nous apparaît enfin au milieu des saules et des
peupliers. C’est moins une ville qu’un grand village; sur les bords de
la Maritsa, des troupeaux de buffles et de pourceaux se vautrent dans
des mares fétides. Un campement tsigane est installé sous les arbres et
fait la cuisine en plein air. Sur une aire soigneusement aplanie, de
solides paysans font fouler les gerbes de blé par les pieds de leurs
chevaux. L’usage des fléaux leur est complétement inconnu... Tout à coup
un sifflet de locomotive se fait entendre. Nous allons donc rentrer en
Europe.
L’arabadjia nous annonce que la ville possède un nouvel hôtel
très-distingué. Il traverse la ville au galop et nous dépose à l’_Hôtel
de la Maritsa_, à l’angle même du pont qui franchit le fleuve illustre,
mais fangeux, où roula jadis la tête d’Orphée:
... Marmorea caput a cervice revulsum
Gurgite cum medio portans Œagrius Hebrus
Volveret, Eurydicen vox ipsa et frigida lingua,
Ah! miseram Eurydicen anima fugiente vocabat,
Eurydicen toto referebant flumine ripæ[44].
[44] _Géorgiques_, livre IV.
A quinze ans, quand je lisais Virgile, je me figurais autrement le
fleuve sacré. Ce n’est, hélas! qu’un cours d’eau bourbeux, où roule une
onde jaunâtre, et qu’on peut presque traverser à pied. De l’autre côté
du pont, sous les grands saules, des tentes sont dressées: c’est la
petite armée rouméliote qui s’exerce aux manœuvres d’été. J’ai visité ce
camp et l’ai trouvé fort bien tenu; les soldats, vêtus de blanc et
coiffés du kalpak bulgare, ont aussi bonne mine que leurs camarades de
la principauté.
En voyant arriver une araba, deux voyageurs et la voiture de bagages qui
nous suit depuis Sofia, le _handjia_, pardon! l’hôtelier, se précipite
et s’empresse de nous faire les honneurs de son établissement. Comparé à
celui d’Ichtiman, c’est presque un palais. Il est tout nouvellement
construit, blanchi à la chaux, et paraît fort propre au premier aspect,
mais c’est toujours un _han_, ce n’est pas un hôtel. Les chambres sont
groupées autour d’une grande pièce centrale qui sert de salle à manger:
«C’est ici que se réunit la bonne société de Tatar-Bazarjik, nous dit
gravement l’hôte. On y donne des bals pendant l’hiver.» Vous
figurez-vous le voyageur obligé de traverser la cohue dansante pour
regagner son lit et troublé dans son sommeil par le bruit des violons!
Au milieu de la salle, j’aperçois une sorte de buffet sur lequel sont
dressées deux boîtes de sardines, flanquées d’une bouteille de sauterne
et d’une bouteille de saint-estèphe. Encouragé par ce luxueux appareil,
je me risque à demander des draps propres. On me répond qu’il n’y en a
plus, que d’ailleurs la chambre n’a pas servi depuis six semaines, et
qu’il n’y a couché que des Allemands. Nous ne sommes pas encore au
_Grand-Hôtel_! Et pourtant, quelle différence entre le confort relatif
d’aujourd’hui et celui du temps où Blanqui dut coucher à Tatar-Bazarjik
dans une écurie, et changer de linge sous les yeux indiscrets des
Ottomans! Il est décidément prudent, en ce pays, de faire comme le sage
de l’antiquité, et de porter tout avec soi, même son lit.
Je dois rendre une justice à notre hôtelier, c’est que son saint-estèphe
était vraiment potable. Du vin de France, même frelaté, quelle chose
exquise, quand on a pratiqué pendant quelque temps les vins naturels de
Bulgarie!
Mon compagnon de voyage, mis en goût par l’aspect de tant de choses
délicates, se risque à demander un siphon. Le garçon ne comprend pas; on
lui explique ce que c’est que de l’eau de Seltz, et on l’envoie en
chercher chez le pharmacien, qui pourrait en avoir. Il revient au bout
de quelques minutes avec un paquet d’une poudre blanche et effervescente
qu’il jette dans l’eau et fait précipitamment avaler au voyageur altéré.
Ce n’était pas précisément de la poudre de Seltz, mais une composition
chimique d’un nom presque identique et d’un effet tout différent. Je
laisse à penser si mon pauvre compagnon soupa mal et dormit peu. Tandis
qu’il maudissait l’erreur dont il était la victime, je passais ma soirée
au café de l’hôtel. Il y avait un billard, des liqueurs variées, des
monceaux de _Rahat lokoum_[45], sur lesquels s’abattaient des nuées de
mouches.
[45] Sorte de pâte sucrée, fort à la mode en Turquie.
Les impressions de voyage diffèrent singulièrement suivant les
voyageurs. Lamartine, qui fut reçu à Tatar-Bazarjik en 1833 par un
prince turc (?), déclare que c’est «une jolie ville»; Blanqui, venu huit
ans plus tard, la donne pour un véritable cloaque. La vérité me paraît
être entre ces deux appréciations: pour une ville turque, Tatar-Bazarjik
est bien pavée, convenablement bâtie, et suffisamment propre; pour une
ville européenne, elle laisse beaucoup à désirer. Elle tend chaque jour
de plus en plus à le devenir; sur une population de quatorze mille
habitants, elle ne comprend aujourd’hui que trois mille musulmans. Mes
longues flâneries à travers ses rues ne m’ont rien fait découvrir de
bien intéressant; les mosquées sont sans caractère, l’église orthodoxe,
entourée d’une sorte de _campo santo_, est l’une des moins mal bâties de
l’ex-empire ottoman.
J’ai en vain cherché les Tatars dont le nom de la ville semblait
indiquer l’existence. J’ai fini par trouver dans l’histoire
l’explication de ce nom mystérieux. Le sultan Bajazet II établit ici, en
1485, des Tatars de Bessarabie. Quant au mot _bazarjik_ (marché), il
s’explique par le commerce important dont la nouvelle colonie fut
autrefois le centre. Elle était le nœud de routes qui allaient d’un côté
à Belgrade, de l’autre à Raguse et à Salonique. Au seizième siècle, elle
était purement musulmane; un voyageur allemand de cette époque y signale
en tout trente familles chrétiennes.