SOFIA ET LA BULGARIE.

Pourquoi Sofia est devenue capitale.--Aspect de la ville, les mosquées,

la bibliothèque, les églises.

En jetant les yeux sur une carte de la principauté, telle que l’a faite

le traité de Berlin, on s’étonne au premier aspect de la situation

singulière qu’occupe sa capitale. Elle est en quelque sorte perdue dans

un recoin ignoré du sud-ouest, également éloignée du Danube et de la mer

Noire. Le centre que la géographie et l’histoire semblaient imposer au

choix des Bulgares, c’est la ville de Tyrnovo, l’ancienne résidence de

leurs tsars, située presque à égale distance du Timok et du Pont-Euxin,

du Danube et du Balkan. Si les patriotes ont choisi Sofia, ce n’est pas

sans raison. La principauté ne comprend que deux millions de Bulgares

sur quatre ou cinq qui peuplent la péninsule balkanique; elle n’est que

l’amorce, le noyau de l’état définitif qui réunira un jour les Bulgares

à demi affranchis de la Roumélie orientale et les Bulgares restés sous

le joug de la servitude ottomane. Elle est située sur le trajet du

chemin de fer qui réunira tôt ou tard Belgrade à Constantinople et à

Salonique. Abritée des vents chauds du midi par la masse colossale du

mont Vitoucha (2,500 mètres), elle jouit d’un climat sain et agréable;

elle n’a point de cours d’eau, il est vrai; mais ce détail est peu

important dans un pays où,--sauf le Danube,--nulle rivière n’est

navigable. Son passé n’est d’ailleurs pas sans gloire: sous le nom de

Serdica, elle a été jadis la capitale d’une tribu thrace, celle des

Serdes; ce nom revit encore dans celui que lui donnent les Bulgares,

Srédets; elle a vu naître non loin d’elle les empereurs Maximin et

Galère; au quatrième siècle, elle a été le siége d’un concile. Conquise

au début du neuvième par les Bulgares, elle a été à diverses reprises la

résidence de leurs princes; plus tard elle est devenue la capitale du

Beglerbeg de Roumélie. Des chaussées, fort bonnes pour ces régions, la

mettent en communication avec Nich, Lom, Viddin, Plevna, Salonique,

Philippopoli.

Sous le régime turc, elle était naturellement peu florissante. Blanqui,

notre compatriote, qui la visita en 1841, la dépeint «bâtie en bois,

sale et infecte», et donne un tableau saisissant des humiliations

auxquelles les chrétiens y étaient exposés. Aujourd’hui, elle se

transforme, et sera bientôt une cité occidentale. Elle a dès maintenant

une double physionomie: d’un côté, la ville turque avec ses rues

étroites plantées de saules et bordées de boutiques en bois, peuplée de

Juifs espagnols, d’Arméniens, d’Osmanlis... et même de Bulgares; de

l’autre, la cité nouvelle, avec ses rues larges, ses maisons en pierre

de taille, son parc élégant, son _Grand-Hôtel_, et le nouveau palais du

prince qui coûtera trois millions et ferait honneur à n’importe quelle

résidence. Les étrangers commencent à arriver; à côté d’un restaurateur

allemand, on rencontre un bazar français et une imprimerie slave tenue

par des Tchèques. Sofia, d’ici à quelques années, aura vraiment fort bon

air. Elle a été occupée par les Turcs en 1383; elle n’a été affranchie

par les Russes qu’en 1878. Après cinq cents ans de servitude, la voici

qui renaît à la civilisation.

Le plus ancien de ses édifices, c’est l’église à moitié ruinée de

Sainte-Sophie, qui lui a, dit-on, donné son nom. C’est une église

byzantine à coupole harmonieuse; elle est aujourd’hui située hors de la

ville, ce qui semble indiquer que la ville elle-même s’est déplacée sous

la domination ottomane. Les Turcs, naturellement, en avaient fait une

mosquée; depuis de longues années elle est abandonnée; le minaret s’est

écroulé, et la ruine est redevenue chrétienne. Couverte de mousses et

d’herbes folles, sa coupole se dresse solitaire au milieu d’une place

silencieuse. A deux pas, on construit le nouveau gymnase qui préparera

la jeunesse bulgare à de meilleures destinées.

Parmi les nombreuses mosquées, une seule est restée ouverte aux fidèles

musulmans; elle est entourée d’une galerie couverte; ses murs sont ornés

d’arabesques assez élégants, où les tons bleus dominent, et parmi

lesquels se déroulent des versets du Coran. Auprès de cet édifice, on

rencontre un hammam plus fréquenté aujourd’hui par les giaours que par

les Osmanlis. Il est alimenté par une source sulfureuse thermale de

trente-cinq degrés environ. L’établissement actuel est peu confortable

et d’une saleté repoussante. Passé dix heures du matin, il est dangereux

de s’y baigner. La municipalité de Sofia se propose de capter les eaux

bienfaisantes, de les amener dans les nouveaux quartiers et de créer un

établissement thermal à la manière de l’Occident. Les sources d’eaux

chaudes sont nombreuses au pied du Vitoucha. Sofia leur devra peut-être

un jour sa prospérité.

La plupart des mosquées tombent en ruine: l’une a perdu l’éteignoir de

fer-blanc qui coiffait son minaret; l’autre a sa coupole qui s’effondre.

Dans l’une des mieux conservées, la rédaction d’un journal bulgare avait

naguère établi ses bureaux. Une autre sert de prison. On l’appelle la

_Mosquée Noire_. La plus belle de la ville, la grande mosquée aux neuf

coupoles, _Bouyouk Djami_, appartient aujourd’hui au ministère de

l’instruction publique. C’est dans son enceinte que sont établis

l’imprimerie de l’État, la bibliothèque nationale et le musée. Ceci

tuera cela. Du temps des Turcs, la typographie était, bien entendu,

absolument ignorée à Sofia. L’Imprimerie nationale, habilement dirigée

par un Bulgare, M. Kirkov, occupe une soixantaine d’ouvriers. Elle

possède une machine à vapeur et a reçu les derniers perfectionnements

techniques; j’y ai vu des œuvres de luxe d’un goût très-délicat; une

partie des ouvriers sont, il est vrai, des étrangers, des Croates pour

la plupart, mais tous les apprentis sont Bulgares; ils montrent beaucoup

d’assiduité et d’intelligence. D’ici à quelques années ils seront en

état de remplacer leurs maîtres.

La bibliothèque publique occupe l’autre moitié de la grande mosquée;

elle compte déjà douze mille volumes; elle est tenue avec un ordre

excellent et ouverte tous les jours, même le dimanche. L’Assemblée

nationale bulgare lui alloue un subside annuel de quinze mille francs.

On commence également à recueillir les éléments d’un musée, pour lequel

le sol historique de l’ancienne Mésie fournira de nombreux trésors

archéologiques. Mon guide m’a montré, non sans émotion, parmi les objets

bulgares, un canon de _bois_ qui a servi pendant les dernières

insurrections. Je voudrais qu’on ne négligeât pas de recueillir au musée

tous les objets d’art musulman qui offrent quelque intérêt. J’ai

constaté plus d’une fois que les trottoirs de Sofia étaient pavés avec

des _turbés_ (pierres tombales) couverts d’arabesques délicats ou

d’inscriptions. Plusieurs coffres renferment de nombreux manuscrits

arabes, turcs et persans, apportés ici par un des derniers

_mutessarifs_; quelques-uns proviendraient, dit-on, de Samarcande. Ils

ne sont encore ni classés ni décrits. Je signale cette collection aux

orientalistes.

La salle de travail de la bibliothèque est ornée de portraits du prince

régnant et de l’empereur Alexandre II. On ne saurait imaginer combien le

souvenir du tsar libérateur est populaire ici. Il semble planer sur

toute la Bulgarie. A Sofia même, un monument a été récemment élevé en

son honneur; c’est une pyramide de pierre blanche, du meilleur goût. Le

soubassement porte cette inscription en langue slavonne:

AU TSAR LIBÉRATEUR: SEIGNEUR, GLOIRE SOIT

NON A MOI, MAIS A TON NOM.

Sofia possède plusieurs églises chrétiennes; la principale est la

cathédrale orthodoxe; elle n’a, comme tous les édifices construits sous

la domination turque, ni clocher ni coupole; mais elle est remarquable

par l’élégance de ses proportions. Je la préfère de beaucoup à la

cathédrale de Belgrade, où l’on sent trop l’influence du style jésuite

autrichien. L’intérieur est décoré avec goût; j’ai surtout remarqué le

trône du métropolitain surmonté d’un baldaquin en chêne sculpté: c’est

l’œuvre d’un paysan autodidacte. Je parlais tout à l’heure de la

lourdeur du peuple bulgare; elle est loin d’exclure tout instinct

artistique. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur

les costumes populaires: les tabliers des femmes, les vestes blanches

des jeunes gens, sont brodés d’ornements fort délicats. Les jeunes

filles entrelacent avec goût dans leurs cheveux les fleurs et les

sequins, qu’elles remplacent trop souvent, hélas! par des boutons de

porcelaine. J’ai assisté, non loin de Sofia, dans le village de

Kniajevo, à la danse nationale du _choro_; un jeune musicien de quatorze

ou quinze ans jouait des airs traditionnels sur une flûte de roseau avec

une justesse et un rythme parfaits. Le _choro_ bulgare, plus compliqué

que le kolo serbe, est d’une rare élégance. Un maître de ballets y

trouverait des motifs délicats qui charmeraient certainement le public

blasé de nos scènes lyriques. Il n’y a pas encore de théâtre en

Bulgarie; mais on commence à donner des représentations d’amateurs. La

société de Sofia y prend un vif intérêt.

La presse a pris un développement rapide depuis l’émancipation. Sofia

possède plusieurs journaux politiques, dont l’un publie des articles en

russe et même en français. L’_Agence Havas_ y entretient un

correspondant. Il y a jusqu’à une feuille turque! Il a fallu

l’affranchissement des chrétiens pour donner aux musulmans le droit

d’imprimer leurs idées en leur langue!

La Save, le Danube et le Balkan · 第 23 / 32 题