LA BOSNIE SERA A NOUS.

Le roi, arrivé à quelque distance de la ville, fut prévenu de cette

incartade peu diplomatique. Il s’empressa de tourner bride et fit

annoncer aux habitants d’Oujitsa qu’il n’irait point les visiter.

Ceux-ci eurent beau lui envoyer une députation, prier, supplier, le roi

resta inflexible: «Je reviendrai, répondit-il, quand vous serez plus

sages.»

Le métier de roi a parfois de dures exigences. L’une des plus cruelles

que Milan Ier ait eu à subir, c’est certainement ce vasselage autrichien

qui lui est imposé par les circonstances. Ses conseillers l’acceptent

avec une gaieté de cœur plus apparente peut-être que réelle. La masse de

la nation est-elle d’accord avec son gouvernement? Oui, si l’on en croit

certaines manifestations officielles de l’opinion publique; non, sans

doute, si l’on fait parler à cœur ouvert ceux qui doivent, pour des

raisons politiques, mettre une sourdine à leur pensée[30]. Royaume

indépendant, la Serbie est aujourd’hui dans une situation plus précaire

que n’était naguère la principauté vassale, même au temps où les

forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle avait alors le plus

précieux des biens, l’espérance. Aujourd’hui, elle a dû y renoncer, du

moins jusqu’à nouvel ordre. En attendant que les événements lui

permettent de reprendre la marche brusquement interrompue de son

développement normal, le petit royaume ne doit point s’endormir dans un

lâche abandon. Qu’il se recueille, qu’il se civilise, qu’il travaille

sans relâche. Instruction publique, industrie, commerce, voies de

communication, tout est encore à créer. Si les hommes d’État serbes ne

peuvent plus faire de grande politique, s’ils sont réduits à se traîner

à la remorque d’un puissant voisin, ils peuvent du moins préparer à

leurs successeurs une patrie plus intelligente, plus éclairée, plus

riche, que celle qu’ils ont reçue de leurs rudes ancêtres, plus digne

des hautes destinées que l’avenir lui réserve et qui tôt ou tard ne

sauraient lui échapper.

[30] J’écrivais ceci dans la _Nouvelle Revue_ en avril 1882. Quatre

mois après, les élections pour la Skoupchtina, la chute du ministère

Pirotchanats, une insurrection redoutable confirmaient mes

prévisions.

La Save, le Danube et le Balkan · 第 17 / 32 题