La domination française en Illyrie.--Un mot de l’empereur François
Ier.--Le poëte Vodnik.--Nodier et le _Télégraphe illyrien_.--Sympathies
pour la France.--Les Slovènes et les Croates.
Laybach a été sous la domination française (1809-1813) la capitale des
provinces illyriennes qui comprenaient une partie de la Carinthie, la
Carniole, l’Istrie, Goriça, la Croatie civile et militaire, la Dalmatie.
Sauf dans la Dalmatie, conquise depuis le traité de Presbourg, le régime
français n’a duré que quatre ans dans ces contrées. J’ai été étonné des
bons souvenirs qu’il y a laissés; les historiens slaves que j’ai
consultés sur cette période sont unanimes à constater les services que
l’administration française rendit à ces pays si longtemps écrasés par
l’oppression allemande et par les priviléges féodaux. Sans doute on
regrettait bien que les Français ne fussent pas assez dévots et
n’eussent pas pour le clergé la considération à laquelle il croyait
pouvoir prétendre; mais on admirait l’ordre qu’ils avaient introduit
dans le pays, la justice et les impôts égaux pour tous, les grands
travaux publics entrepris avec énergie, achevés avec rapidité. Notre
langue était apprise avec enthousiasme par une jeunesse réfractaire au
rude idiome germanique. «Les Français n’ont régné que quatre ans chez
nous, écrit M. Trdina dans son histoire du peuple slovène; il n’y avait
personne à Laybach qui ne sût parler leur langue. S’ils étaient restés
trente ans chez nous, les Slovènes seraient sans doute devenus
Français[5].» Encore aujourd’hui, le paysan se souvient du gendarme
français; l’impôt qui remplaça pour lui toutes les redevances féodales a
gardé un nom français: _Placzati franke_, payer des francs. Curieuse
réminiscence dans un pays où la monnaie officielle est, comme on sait,
le florin.
[5] Je retrouve des témoignages analogues dans deux ouvrages croates:
l’_Histoire de Croatie_, par M. le professeur SMICIKLAS, Agram,
1819; l’_Histoire de la ville de Karlovac_ (Karlstadt), par M.
LOPASIC, Agram, 1879.
Mes hôtes de Laybach me montraient avec une sympathie presque
reconnaissante les magnifiques allées de marronniers et de sycomores
dont leur ville est entourée, et ils se plaisaient à me faire remarquer
qu’elles avaient été plantées par les soldats de Marmont, qui fut ici
gouverneur général. Ils me citaient à ce propos une plaisante anecdote.
Quand, après le départ des troupes napoléoniennes, l’empereur François
Ier vint visiter les provinces d’Illyrie, il s’étonna de l’état
florissant où il retrouvait un pays si longtemps occupé par l’ennemi.
--Qui a construit ce pont? demandait l’Empereur à son guide.
--Sire, ce sont les Français.
--Qui a planté ces arbres?
--Sire, ce sont les Français.
--Qui a fait empierrer cette route?
--Les Français.
--En vérité, dit l’Empereur en souriant, c’est dommage qu’ils ne soient
pas restés plus longtemps.
Il existe dans la littérature slovène un remarquable document qui
atteste quel enthousiasme avait su inspirer Napoléon. C’est l’ode du
poëte Vodnik sur l’Illyrie ressuscitée, ode qui fut publiée en 1813 dans
le journal officiel de la domination française, le _Télégraphe
illyrien_:
«Napoléon a dit: Réveille-toi, Illyrie! Elle s’éveille, elle soupire:
Qui me rappelle à la lumière? O grand héros, est-ce toi qui me
réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves. Notre race
sera glorifiée, j’ose l’espérer. Un miracle se prépare, je le prédis.
Chez les Slovènes pénètre Napoléon. Une génération nouvelle s’élance
de la terre. Appuyé d’une main sur la Gaule, je donne l’autre à la
Grèce pour la sauver. A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de
l’Europe est l’Illyrie. On appelait Corinthe l’œil de la Grèce,
l’Illyrie sera le joyau du monde!»
J’ai trouvé à la bibliothèque de Laybach la collection aujourd’hui
rarissime[6] de ce _Télégraphe illyrien_ qui a eu l’honneur d’avoir
Charles Nodier pour rédacteur. Ce journal, rédigé tour à tour en
français et en italien, parut alternativement à Trieste et à Laybach.
C’est un document des plus précieux pour l’histoire de la politique
napoléonienne. Le nom de Nodier n’y apparaît guère qu’en 1812; un
certain nombre de feuilletons anonymes peuvent certainement lui être
attribués. Ainsi Nodier s’occupe avec un vif intérêt de la poésie
populaire des Slaves et exprime le désir de la voir recueillie par des
collectionneurs compétents. C’est dans ces études qu’il a évidemment
puisé l’inspiration de quelques-unes de ses œuvres les plus originales:
_Jean Sbogar_, _Smarra_. J’ai parcouru les quatre années du _Télégraphe_
dans cette même bibliothèque dont Nodier avait été autrefois le
conservateur, et où il a sans doute travaillé plus d’une fois. La
brièveté de mon séjour à Laybach ne m’a malheureusement pas permis de
dépouiller cette collection comme je l’aurais voulu. J’ai noté au
passage dans le dernier numéro publié à Trieste, en septembre 1813, une
proclamation de Fouché, alors gouverneur général: «Je ne vois pas
d’autre danger pour l’Illyrie,--écrivait le duc d’Otrante,--que dans la
pusillanimité et l’imbécile disposition où l’on est de croire à toutes
les fables qu’on répand sur les prétendues forces de l’ennemi. Jusqu’à
présent, il n’a pas paru sur notre territoire six cents soldats!» Un
mois après cette fanfaronnade, l’Illyrie napoléonienne avait cessé
d’exister. Deux ans plus tard, Fouché était ministre de Louis XVIII. En
1820, il mourait exilé dans cette même ville de Trieste où il avait
représenté l’Empereur en qualité de gouverneur général.
[6] Elle manque à Paris à la Bibliothèque nationale.
A côté de la collection du _Télégraphe_, la bibliothèque en renferme une
qui n’est pas moins curieuse, c’est celle des _Novice_, journal
populaire rédigé par Vodnik depuis 1797, le premier organe publié chez
les Slaves du sud en langue nationale. L’hôtel de ville contient dans
ses archives un grand nombre de documents qu’il serait certainement
curieux d’examiner. Dans la salle du conseil, j’ai noté un détail qui
surprendrait singulièrement le touriste ignorant de l’histoire locale.
Les noms des bourgmestres sont inscrits dans des cartouches qui courent
tout autour de la muraille. A l’année 1813, on lit celui de M. Codelli,
_maire_. Ce mot français détonne comme une fanfare dans cette salle
pacifique où les délibérations municipales avaient lieu naguère en
allemand et se tiennent aujourd’hui en slave.
Du reste, les sympathies des Slovènes pour la France paraissent avoir
survécu aux circonstances éphémères qui avaient mis en rapport le petit
peuple et la «grande nation». J’ai eu occasion de le constater dans une
réunion moitié publique, moitié intime, organisée à la Société de
lecture (_Citavnica_) par quelques patriotes, la veille de mon départ.
Dans cette fête de famille dont mon humble personne était le prétexte,
mais dont je tiens à reporter tout l’honneur à mon pays, des toasts
chaleureux furent portés non-seulement au voyageur--_rara avis_--qui
pouvait les comprendre et répondre dans la langue du pays, mais aussi à
la France, à la ville de Paris, à l’amitié des peuples latins et slaves,
menacés tous les deux par un ennemi commun.
Dans une improvisation vraiment éloquente, M. Vosniak, député au
parlement de Vienne, se fit l’interprète des sympathies que sa race
entretient pour la nôtre, et des antipathies qu’elle ressent pour la
race germanique. «Comparons, disait-il, l’histoire des Allemands, des
Slaves et des Français. Nous n’avons vu jusqu’ici l’Allemagne faire la
guerre que pour satisfaire les intérêts les plus égoïstes. L’Allemand ne
se contente pas de vouloir vivre libre chez lui; il prétend aussi
s’établir chez les autres; il revendique notre sol; il veut nous imposer
sa langue et ses mœurs. Quand a-t-on vu les Allemands faire la guerre
pour une idée, délivrer un peuple asservi sans rien lui demander, comme
la France qui naguère affranchissait l’Italie, comme la Russie qui vient
d’arracher nos frères bulgares au joug musulman?»
Cette réunion cordiale avait lieu le 13 juillet 1882, le jour même où la
municipalité de Paris réunissait dans un banquet les représentants des
grandes villes de l’Europe. Le maire de Laybach, rappelant cette
circonstance, buvait à la ville de Paris, aux glorieux souvenirs
qu’éveille l’anniversaire de la prise de la Bastille, à ceux qu’a
laissés dans ces contrées la domination française, qui, bien qu’imposée
par un tyran, apportait avec elle tous les bienfaits de notre
révolution. Je regrette de ne pouvoir reproduire en entier toutes les
chaleureuses et cordiales paroles échangées dans cette soirée, qui
restera l’un des meilleurs souvenirs de ma vie. Un concert vocal
improvisé par une société d’artistes distingués me permit d’apprécier
tout le charme et toute la délicatesse des chansons slovènes. Ces
mélodies, tour à tour mélancoliques et joyeuses, sont considérées comme
les plus belles perles de la musique populaire slave; elles sont encore
peu connues chez nous. Plus d’une d’entre elles a cependant pénétré dans
nos répertoires sous un déguisement étranger; on m’a cité telle mélodie
d’un maestro illustre qui n’est qu’une chanson slovène accommodée à la
française.
En somme, les Slovènes sont loin encore de posséder en Autriche toutes
les libertés auxquelles la Constitution donne droit, toutes celles
auxquelles leur instinct national les fait aspirer. Disloqués entre
quatre ou cinq provinces différentes, ils ne forment pas un groupe assez
puissant pour pouvoir agir efficacement, comme les Tchèques de Bohême ou
les Polonais de Galicie. Ils n’ont pu obtenir ni la justice, ni
l’enseignement supérieur en langue nationale.
Cependant leurs griefs contre les Allemands ne les empêchent pas d’être
de bons et loyaux Autrichiens. Ils sont sincèrement attachés à la
dynastie; ils ne le sont pas moins au catholicisme, qui est l’un des
traits saillants de la tradition autrichienne. Ils ne comprennent guère
l’enthousiasme que certains slavomanes professent pour la religion
orthodoxe. Mais ils sentent très-bien qu’ils sont solidaires des
destinées de la race slave, et rien de ce qui se passe chez leurs
congénères ne les laisse indifférents; ils suivent avec passion les
destinées de la Russie, celles des Tchèques qui sont à la tête du
mouvement fédéraliste et celles de leurs voisins méridionaux, les Slaves
du Balkan. L’un des premiers chefs de l’insurrection bosniaque a été un
Slovène, un ouvrier typographe de Laybach, l’artilleur Hubmayer. Mais,
parmi les Slaves méridionaux, ceux vers lesquels ils se sentent le plus
attirés, ce sont leurs voisins immédiats, les Croates. Les deux peuples
sont tous deux foncièrement catholiques; tous deux pratiquent l’alphabet
latin et ont la même orthographe; leurs langues offrent de nombreuses
analogies. Tous les gens éclairés lisent également l’un et l’autre
idiome.
La Slovénie a même donné à la Croatie l’un de ses plus grands poëtes,
Stanko Vraz. Elle lui fournit encore aujourd’hui des savants et des
professeurs. Ces rapports scientifiques seraient bien plus intimes si
les jeunes Slovènes pouvaient aller étudier à l’université d’Agram; mais
la loi cisleithane ne reconnaît aucune valeur aux diplômes
transleithans. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! dit Pascal.
Les deux peuples ont d’ailleurs en Istrie et en Dalmatie à lutter contre
un ennemi commun, l’Italien. C’est dans le patriotisme des Croates et
des Slovènes que se trouve le meilleur appui de l’Autriche menacée par
les manœuvres des irrédentistes. Jusqu’ici, avec le système dualiste,
les rapports des deux nations sœurs conservent nécessairement un
caractère tout platonique. Les Croates font partie de la couronne de
saint Étienne et envoient des députés au parlement de Pesth; les
Slovènes sont englobés dans la Cisleithanie, dans «les autres pays de Sa
Majesté», et se font représenter au Reichstag de Vienne. Ils ne peuvent
guère se rencontrer sur le terrain politique que dans la réunion
annuelle des deux délégations. Les circonstances dans lesquelles ils se
manifestent leurs sympathies sont d’ordre purement artistique ou
littéraire. Ce sont des concours de musique ou de gymnastique, des
visites de corps que l’on se fait de l’une à l’autre capitale, des fêtes
en l’honneur de tel écrivain ou poëte national. En somme, c’est surtout
par des articles de journaux, des chansons, des discours ou des toasts
que les deux peuples expriment leurs fraternelles aspirations. Pour
l’observateur attentif, il y a déjà là des symptômes qui jettent
quelques lueurs sur l’avenir.