Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre,
lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le
plus affectueux; ayant d'ailleurs conservé des habitudes galantes
de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante,
elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme
elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues
amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de
retours de simplicité cordiale, pendant lesquels Mme de Saint-
Dizier jouait merveilleusement bien la _bonne femme_, se joignait
à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle
se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant
Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait
autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours
noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son
visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et
auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui
mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression
de la plus aimable bienveillance.
Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur
timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de
Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles,
leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa
voix onctueuse et pénétrante:
-- C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?
Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom
honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec
embarras sans répondre.
Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse:
-- Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal
Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement
mesdemoiselles Simon.
-- Je ne m'étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que
la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux
filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser de
les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir
d'une des plus brillantes victoires de leur père.
À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un
regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert,
heureux et fier de cette louange à la fois adressée au maréchal et
à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance
avec la quêteuse.
Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré:
-- Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans
les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal,
implorer votre charité en faveur des victimes du choléra; je suis
l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle
que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec
une vive reconnaissance...
-- C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à
nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grâce.
-- Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce
dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.
Et, ayant échangé un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit
du salon et entra dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.
-- Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit
par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc
l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son
boursicaut...
Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la
princesse, qui s'assit:
-- Pardon, madame, si je dis Rose... tout court, en parlant d'une
des filles du maréchal Simon... mais j'ai vu naître ces enfants...
-- Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus
tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en
s'adressant à la princesse.
-- Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car
vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil
dévouement... dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers
Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui
qui le ressent...
-- Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en
flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voilà Rose avec son
magot.
En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant à la main une
bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse,
qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte
avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue
d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas
remarqué par Dagobert.
-- Nous voudrions, madame, dit Rose à Mme de Saint-Dizier, vous
offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons...
-- Comment!... de l'or? dit la dévote en voyant plusieurs louis
briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste
_offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare.
Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec
attendrissement:
-- Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre
toilette. Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas
trop présumé de votre coeur... Vous imposer de ces privations
souvent si pénibles pour les jeunes filles!
-- Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est
nullement une privation pour nous...
-- Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes
trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la
toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les
jouissances de la charité à tout autre plaisir...
-- Madame...
-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et
en prenant son air de _bonne femme_, ne soyez pas confuses de ces
louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en
mère... que dis-je! en grand'mère, je suis bien assez vieille pour
cela...
-- Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger
quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez,
madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.
-- Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote; mais ce qui
console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pitié
qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société... En ma
qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier
tant de nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur
contagion... car...
-- Entendez-vous, mesdemoiselles, s'écria Dagobert triomphant, et
en interrompant la princesse afin d'interpréter les paroles de
celle-ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au
désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante
malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains
cas, le dévouement devient une espèce de contagion... or, il n'y a
rien de pire que la contagion... et...
Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que
quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula
parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel
elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément
Dagobert des deux jeunes filles.
Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva et dit
à la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:
-- Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement!
aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie,
quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez
grand service à elles, à leur père et à moi... Je reviens à
l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.
Puis, passant auprès des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:
-- Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez
mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la
princesse.
Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme
et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de
profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les
instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin:
-- Je n'ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil
ami... ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes...
Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du
dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour
lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration...
-- Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que
nous avions compris vos paroles.
-- Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à
propos pour nous!... ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air
d'intelligence.
-- J'étais sûre que des coeurs comme les vôtres me comprendraient,
reprit la dévote; sans doute le dévouement a sa contagion, mais
c'est une généreuse, une héroïque contagion!... Si vous saviez de
combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour
témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir
d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au
Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les
classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle,
de charité chrétienne.
Ah! si vous voyiez dans ces ambulances établies pour donner les
premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle
émulation de dévouement! Pauvres et riches, jeunes gens et
vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux
malades, et regardent comme une faveur d'être admis au pieux
honneur de soigner... d'encourager... de consoler tant
d'infortunes...
-- Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes
courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s'adressant
à sa soeur d'un ton pénétré d'admiration.
-- Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j'ai été émue
jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire établie...
justement à quelques pas d'ici... tout près de votre maison. Une
des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures
du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une
femme de mes amies accompagnée de ses deux filles, jeunes,
charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la
mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes
du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.
Les deux soeurs échangèrent un regard impossible à rendre en
entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement
calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux
des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié leur émotion
profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la
pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de
cet incident, et aussitôt il avait enjoint à Mme de Saint-Dizier
d'agir en conséquence.
La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard
attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:
-- Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent
cette mission de charité, l'on compte les ministres du Seigneur...
Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous
parle... et qui est situé près d'ici... j'ai été, comme bien
d'autres, frappée d'admiration à la vue d'un jeune prêtre... que
dis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter
à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la
religion... Oh! oui, ce jeune prêtre est un être angélique... car
si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que
l'abbé Gabriel...
-- L'abbé Gabriel! s'écrièrent les jeunes filles en échangeant un
regard de surprise et de joie.
-- Vous le connaissez? demanda la dévote en feignant la surprise.
-- Si nous le connaissons, madame... Il nous a sauvé la vie...
-- Lors du naufrage où nous périssions sans son secours.
-- L'abbé Gabriel vous a sauvé la vie? dit Mme de Saint-Dizier en
paraissant de plus en plus étonnée; mais ne vous trompez-vous pas?
-- Oh! non, non, madame; vous parlez de dévouement courageux,
admirable: ce doit être lui...
-- D'ailleurs, ajouta Rose ingénument, Gabriel est bien
reconnaissable, il est beau comme un archange...
-- Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.
-- Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout
attendrie en le regardant, ajouta Rose.
-- Plus de doute... c'est bien lui, reprit la dévote; alors vous
comprendrez l'adoration qu'on lui témoigne et l'incroyable ardeur
de charité que son exemple inspire à tous. Ah! si vous aviez
entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait
de ces femmes généreuses qui avaient le noble courage, disait-il,
de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet
asile de souffrances!... Hélas! je l'avoue, le Seigneur nous
commande l'humilité, la modestie; pourtant, je le confesse, en
écoutant ce matin l'abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d'une
sorte de pieuse fierté; oui, malgré moi, je prenais ma faible part
des louanges qu'il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante
expression, semblaient reconnaître une soeur bien-aimée dans
chaque pauvre malade auprès de laquelle elles s'agenouillaient
pour lui prodiguer leurs soins.
-- Entends-tu, ma soeur? dit Blanche à Rose avec exaltation: comme
l'on doit être fière de mériter de pareilles louanges!
-- Oui, oui! s'écria la princesse avec un entraînement calculé, on
peut en être fière, car c'est au nom de l'humanité, c'est au nom
du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que
Dieu parle par sa bouche inspirée.
-- Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme
aux paroles de la dévote, nous n'avons plus notre mère; notre père
est absent... vous avez une si belle âme, un si noble coeur, que
nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à vous... pour demander
conseil...
-- Quel conseil, ma chère enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une
voix insinuante; oui... ma chère enfant, laissez-moi vous donner
ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien...
-- Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame,
reprit Blanche; puis elle ajouta: Nous avions une gouvernante:
elle nous a toujours témoigné le plus vif attachement; cette nuit,
elle a été frappée du choléra.
-- Oh! mon Dieu! dit la dévote, feignant le plus touchant intérêt;
et comment va-t-elle?
-- Hélas, madame, nous l'ignorons.
-- Comment! vous ne l'avez pas encore vue?
-- Ne nous accusez pas d'indifférence ou d'ingratitude, madame,
dit tristement Blanche; ce n'est pas notre faute, si nous ne
sommes pas déjà auprès de notre gouvernante.
-- Et qui vous empêche de vous y rendre?
-- Dagobert... notre vieil ami, que vous avez vu ici tout à
l'heure.
-- Lui!... pourquoi s'oppose-t-il à ce que vous remplissiez un
devoir de reconnaissance?
-- Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre
auprès d'elle?
Mme de Saint-Dizier regarda tour à tour les deux jeunes filles
comme si elle eût été au comble de l'étonnement, et dit:
-- Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous... vous dont
l'âme est si généreuse, qui me faites une pareille question!
-- Notre première pensée a été de courir auprès de notre
gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime
tant, qu'il tremble toujours pour nous...
-- Et puis, ajouta Rose, mon père nous a confiées à lui; aussi,
dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagère le danger
auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre
gouvernante.
-- Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la
dévote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagérées;
depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs
de mes amies font comme moi, et jusqu'à présent nous n'avons pas
ressenti la moindre atteinte de la maladie... qui d'ailleurs n'est
pas contagieuse; cela est maintenant prouvé... aussi, rassurez-
vous...
-- Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir
nous appelle auprès de notre gouvernante.
-- Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-être
d'ingratitude et de lâcheté; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec
componction, il ne s'agit pas seulement de mériter l'estime du
monde, il faut songer à mériter la grâce du Seigneur... pour
soi... et pour les siens... Ainsi, vous avez eu le malheur de
perdre votre mère, n'est-ce pas?
-- Hélas! oui, madame.
-- Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'elle
soit placée... au paradis, parmi les élus, car elle est morte en
chrétienne, n'est-ce pas? elle a reçu les derniers sacrements de
notre sainte mère l'Église? ajouta la princesse en manière de
parenthèse.
-- Nous vivions au fond de la Sibérie, dans un désert... madame,
répondit tristement Rose. Notre mère est morte du choléra... il
n'y avait pas de prêtres aux environs... pour l'assister...
-- Serait-il possible? s'écria la princesse d'un air alarmé. Votre
pauvre mère est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur?
-- Ma soeur et moi nous avons veillé auprès d'elle après l'avoir
ensevelie, en priant Dieu pour elle... comme nous savions le
prier... dit Rose les yeux baignés de larmes; puis Dagobert a
creusé la fosse où elle repose.
-- Ah! mes chères enfants, dit la dévote en feignant un
accablement douloureux.
-- Qu'avez-vous, madame? s'écrièrent les orphelines effrayées.
-- Hélas!... votre digne mère, malgré toutes ses vertus, n'est pas
encore montée au paradis parmi les élus.
-- Que dites-vous, madame?
-- Malheureusement, elle est morte sans avoir reçu les sacrements;
de sorte que son âme reste errante parmi les âmes du purgatoire,
attendant ainsi l'heure de la clémence du Seigneur... délivrance
qui peut être hâtée, grâce à l'intercession de prières que l'on
prononce chaque jour dans les églises pour le rachat des âmes en
peine.
Mme de Saint-Dizier prit un air si désolé, si convaincu, si
pénétré, en prononçant ces paroles; les jeunes filles avaient un
sentiment filial si profond, que, dans leur ingénuité, elles
crurent aux frayeurs de la princesse à l'endroit de leur mère, se
reprochant avec une tristesse naïve d'avoir ignoré jusqu'alors la
particularité du purgatoire. La dévote, voyant, à l'expression de
douloureuse tristesse qui se répandit aussitôt sur la physionomie
des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit
l'effet qu'elle attendait, ajouta:
-- Il ne faut pas vous désespérer, mes enfants; tôt ou tard le
Seigneur appellera votre mère dans son saint paradis; d'ailleurs,
ne pouvez-vous pas hâter l'heure de la délivrance de cette âme
chérie?
-- Nous, madame!... Oh! dites, dites, car vos paroles nous
effrayent pour notre mère.
-- Pauvres enfants, comme elles sont intéressantes! dit la
princesse avec attendrissement, en pressant les mains des
orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit-
elle; vous pouvez beaucoup pour votre mère: oui, mieux que
personne vous obtiendrez du Seigneur qu'il retire cette pauvre âme
du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis.
-- Nous, madame! Mon Dieu! et comment donc?
-- En méritant les bontés du Seigneur par une conduite édifiante.
Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui être plus agréables qu'en
accomplissant cet acte de dévouement et de reconnaissance envers
votre gouvernante: oui, j'en suis certaine, cette preuve de zèle
tout chrétien, comme dit le saint abbé Gabriel, compterait
efficacement auprès du Seigneur pour la délivrance de votre mère;
car dans sa bonté, le Seigneur accueille surtout favorablement les
prières des filles qui prient pour leur mère et qui, pour obtenir
sa grâce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.
-- Ah! ce n'est plus seulement de notre gouvernante qu'il s'agit
maintenant, s'écria Blanche.
-- Voilà Dagobert, dit tout à coup Rose en prêtant l'oreille et en
entendant à travers la cloison le pas du soldat, qui montait
l'escalier.
-- Remettez-vous... Calmez-vous... Ne dites rien de tout ceci à
cet excellent homme... dit vivement la princesse; il
s'inquiéterait à tort et mettrait peut-être des obstacles à votre
généreuse résolution.
-- Mais comment faire madame, pour découvrir où est notre
gouvernante? dit Rose.
-- Nous saurons tout cela... fiez-vous à moi, dit tout bas la
dévote; je reviendrai vous voir... et nous conspirerons
ensemble... oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de
l'âme de votre pauvre mère...
À peine la dévote avait-elle prononcé ces derniers mots avec
componction que le soldat rentra, l'air épanoui, rayonnant. Dans
son contentement, il ne s'aperçut pas de l'émotion que les deux
soeurs ne parvinrent pas à dissimuler tout d'abord.
Mme de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui
dit en se levant et allant vers lui:
-- Je n'ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur,
sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges
qu'elles méritent.
-- Ce que vous me dites là, madame, ne m'étonne pas... mais je
n'en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l'espère,
chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du
dévouement...
-- Soyez tranquille, monsieur, dit la dévote en échangeant un
regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit
tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant.
Ces mots satisfirent complètement Dagobert; et Mme de Saint-
Dizier, après avoir pris affectueusement congé des orphelines,
regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait à
quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l'issue de
l'entrevue.