Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupées
par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites
cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité
à l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie
voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait
ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient
tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de cheminée aérait
et éclairait ce cabinet, où aboutissait l'orifice d'un conduit
acoustique disposé avec tant d'art, que les moindres paroles
arrivaient de la pièce voisine dans cette cachette aussi
distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement
ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir
tout ce qui se passait dans la chambre.
Le père d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit. Aussitôt
après la brusque entrée d'Agricol et la ferme réponse de Gabriel,
qui déclara vouloir parler à M. Hardy si celui-ci le faisait
mander, le père d'Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour
conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et
le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si
funestes aux projets de la compagnie, le père d'Aigrigny était
allé consulter Rodin.
Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait
la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit
l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le
père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives
au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre
dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron,
Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla
aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père
d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à
l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.
Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de
l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.
D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était
plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu
le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à
peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé
par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance
de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol
amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de
son ancien patron.
Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui
avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse
médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa
convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore
d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant
d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes
osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des
touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était
sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle
vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres
peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi
rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide,
un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du
visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on
distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée
d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait
d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la
hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire;
de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur
ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se
préserver de la bise du nord.
Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la
lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.
Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol
venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener
auprès de son ancien patron.
Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois
profonde et courroucée, lui dit à voix basse:
-- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron
restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et
partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets!
Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si
maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à
lui, M. Hardy nous échappe, que faire!... que faire!... Ah! mon
père... c'est à désespérer de l'avenir!
-- Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune
lenteur à exécuter mes ordres.
-- Et dans ce cas!
-- Je réponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi-
heure j'aie les papiers en question.
-- Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car,
d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas... et...
Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son
oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se
passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père
d'Aigrigny de garder le silence.