XXXIII. Le réduit.

Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupées

par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites

cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité

à l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie

voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait

ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient

tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de cheminée aérait

et éclairait ce cabinet, où aboutissait l'orifice d'un conduit

acoustique disposé avec tant d'art, que les moindres paroles

arrivaient de la pièce voisine dans cette cachette aussi

distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement

ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir

tout ce qui se passait dans la chambre.

Le père d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit. Aussitôt

après la brusque entrée d'Agricol et la ferme réponse de Gabriel,

qui déclara vouloir parler à M. Hardy si celui-ci le faisait

mander, le père d'Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour

conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et

le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si

funestes aux projets de la compagnie, le père d'Aigrigny était

allé consulter Rodin.

Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait

la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit

l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le

père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives

au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre

dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron,

Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla

aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père

d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à

l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.

Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de

l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.

D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était

plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu

le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à

peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé

par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance

de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol

amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de

son ancien patron.

Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui

avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse

médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa

convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore

d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant

d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes

osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des

touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était

sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle

vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres

peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi

rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide,

un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du

visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on

distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée

d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait

d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la

hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire;

de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur

ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se

préserver de la bise du nord.

Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la

lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.

Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol

venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener

auprès de son ancien patron.

Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois

profonde et courroucée, lui dit à voix basse:

-- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron

restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et

partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets!

Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si

maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à

lui, M. Hardy nous échappe, que faire!... que faire!... Ah! mon

père... c'est à désespérer de l'avenir!

-- Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune

lenteur à exécuter mes ordres.

-- Et dans ce cas!

-- Je réponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi-

heure j'aie les papiers en question.

-- Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car,

d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas... et...

Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son

oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se

passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père

d'Aigrigny de garder le silence.

Le juif errant - Tome II · 第 90 / 128 题