XXII. Suite des aveux.

Cette pensée d'abord si pénible: que Mlle de Cardoville était

instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientôt dans le

coeur de la Mayeux, grâce aux généreux instincts de cette rare et

excellente créature, en un regard touchant, qui montrait son

attachement, toute sa vénération pour Adrienne.

-- Peut-être, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que

l'adorable bonté de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais

fait un aveu que je n'aurais fait à personne, un aveu que, tout à

l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe... C'eût été du

moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville,

mais malheureusement me voici privée du triste bonheur de confier

à ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si

généreuse que soit sa pitié pour moi, si intelligente que soit son

affection, il ne lui est pas donné, à elle si belle, si admirée,

il ne lui est pas donné de jamais comprendre ce qu'il y a

d'affreux dans la position d'une créature comme moi, cachant au

plus profond de son coeur meurtri un amour aussi désespéré que

ridicule. Non... non; et malgré la délicatesse de son attachement

pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans

le savoir, car les _maux frères _peuvent seuls se consoler...

Hélas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissée mourir?

Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de la Mayeux aussi

rapides que la pensée. Adrienne l'observait attentivement: elle

remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrière, jusqu'alors

de plus en plus rassérénés, s'attristaient à nouveau, et

exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effrayée de

cette rechute de sombre accablement, dont les conséquences

pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible,

était pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville

reprit vivement:

-- Mon amie... ne pensez-vous donc pas comme moi... que le chagrin

le plus cruel... le plus humiliant même, est allégé... lorsqu'on

peut l'épancher dans un coeur fidèle et dévoué?

-- Oui... mademoiselle, dit amèrement la jeune ouvrière; mais le

coeur qui souffre, et en silence, devrait être seul juge du moment

d'un pénible aveu... Jusque-là il serait plus humain peut-être de

respecter son douloureux secret... si on l'a surpris.

-- Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je

choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien

pénible confidence... c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous

vous rattacherez, j'en suis sûre, d'autant plus à l'existence, que

vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse... de

vos consolations... de votre pitié...

À ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever à demi,

s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.

Elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait; loin de songer à

forcer ou à surprendre sa confiance, sa protectrice venait,

disait-elle, lui faire un aveu pénible et implorer ses

consolations, sa pitié... à elle... la Mayeux.

-- Comment! s'écria-t-elle en balbutiant, c'est vous,

mademoiselle, qui venez...

-- C'est moi qui viens vous dire: «Je souffre... et j'ai honte de

ce que je souffre...» Oui... ajouta la jeune fille avec une

expression déchirante, oui... de tous les aveux, je viens vous

faire le plus pénible... j'aime!... et je rougis... de mon amour.

-- Comme moi... s'écria involontairement la Mayeux en joignant les

mains.

-- J'aime... reprit Adrienne avec une explosion de douleur

longtemps soutenue; oui, j'aime... et on ne m'aime pas... et mon

amour est misérable, est impossible... il me dévore... il me

tue... et je n'ose le confier à personne... ce fatal secret...

-- Comme moi... répéta la Mayeux, le regard fixe. Elle... reine...

par la beauté, par le rang, par la richesse, par l'esprit... elle

souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse

créature... elle aime... et on ne l'aime pas...

-- Eh bien!... oui... comme vous... j'aime... et l'on ne m'aime

pas, s'écria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire

qu'à vous seule je pouvais me confier... parce qu'ayant souffert

des mêmes maux, vous seule pouviez y compatir?

-- Ainsi... mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et

revenant de sa profonde surprise, vous saviez...

-- Je savais tout, pauvre enfant... mais jamais je ne vous aurais

parlé de votre secret si moi-même... je n'avais pas eu à vous en

confier un plus pénible encore... Le vôtre est cruel, le mien est

humiliant!... Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville

avec un accent impossible à rendre, le malheur efface, rapproche,

confond ce que l'on appelle... les distances... Et souvent ces

heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses

douleurs, hélas! bien au-dessous des plus humbles et des plus

misérables, puisqu'à ceux-là ils demandent pitié... consolation.

Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de

Cardoville reprit d'une voix émue:

-- Allons, soeur, courage, courage... aimons-nous, soutenons-nous;

que ce triste et mystérieux lien nous unisse à jamais.

-- Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous

savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et

ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai

plus vous regarder sans rougir.

-- Pourquoi? parce que vous aimez passionnément M. Agricol, dit

Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte à vos

yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de

souffrir, de me résigner, de cacher mon amour au plus profond de

mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour désormais impossible, l'a

connu, cet amour... et il l'a méprisé... pour me préférer une

femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour

moi... si les apparences ne me trompent pas sur elle... Aussi,

quelquefois j'espère qu'elles me trompent. Maintenant, dites...

est-ce à vous de baisser les yeux?

-- Vous, dédaignée... pour une femme indigne de vous être

comparée?... Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'écria la

Mayeux.

-- Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans

orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur... Alors je

me dis: «Non, celle que l'on me préfère a sans doute de quoi

toucher l'âme, l'esprit et le coeur de celui qui me dédaigne pour

elle.»

-- Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rêve...

si de fausses apparences ne vous égarent pas, votre douleur est

grande!

-- Oui, ma pauvre amie... grande... oh! bien grande; et pourtant,

maintenant, grâce à vous, j'ai l'espoir que peut-être elle

s'affaiblira, cette passion funeste; peut-être trouverai-je la

force de la vaincre... car, lorsque vous saurez tout, absolument

tout, je ne voudrai pas rougir à vos yeux... vous, la plus noble,

la plus digne des femmes... vous... dont le courage, la

résignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.

-- Ah! mademoiselle... ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai

tant à rougir de ma faiblesse.

-- Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire,

quelque chose de plus touchant, de plus héroïquement dévoué que

votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montré la

plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris à

aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir enduré, sans

jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant

plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir

n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait-

on à vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste

nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y

songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous,

que d'humiliations, que de chagrins dévorés en secret!...

-- Hélas! mademoiselle, qui a pu vous dire...

-- Ce que vous n'aviez confié qu'à votre journal, n'est-ce pas? Eh

bien, sachez donc tout... Florine, mourante, m'a avoué ses

méfaits. Elle avait eu l'indignité de vous dérober ces papiers,

forcée d'ailleurs à cet acte odieux par les gens qui la

dominaient... mais ce journal, elle l'avait lu... et comme tout

bon sentiment n'était pas éteint en elle, cette lecture où se

révélaient votre admirable résignation, votre triste et pieux

amour, cette lecture l'avait si profondément frappée, qu'à son lit

de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi

la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que

la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'eût causé

votre fuite.

-- Hélas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.

-- Oui, oui, reprit amèrement Adrienne; ceux qui faisaient agir

cette malheureuse savaient bien où portait le coup... ils n'en

sont pas à leur essai... ils vous réduisaient au désespoir... ils

vous tuaient... Mais, aussi... pourquoi m'étiez-vous si dévouée?

pourquoi les aviez-vous devinés? Oh! ces robes noires sont

implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en

frissonnant.

-- Cela épouvante, mademoiselle.

-- Rassurez-vous, chère enfant; vous le voyez, les armes des

méchants tournent souvent contre eux: car, du moment où j'ai su la

cause de votre fuite, vous m'êtes devenue plus chère encore. Dès

lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, après de

longues démarches, ce matin seulement, la personne que j'avais

chargée du soin de découvrir votre retraite est parvenue à savoir

que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi,

il m'a demandé à m'accompagner.

-- Agricol! s'écria la Mayeux en joignant les mains; il est

venu...

-- Oui, mon enfant; calmez-vous... Pendant que je vous donnais les

premiers soins... il s'est occupé de votre soeur; vous le verrez

bientôt.

-- Hélas!... mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait

sans doute...

-- Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur

de vous retrouver auprès de ce bon et loyal frère.

-- Ah!... mademoiselle... qu'il ignore toujours... ce qui me

causait tant de honte que j'en voulais mourir... Soyez béni, mon

Dieu! il ne sait rien...

-- Non; ainsi, plus de tristes pensées, chère enfant; pensez à ce

digne frère, pour vous dire qu'il est arrivé à temps pour nous

épargner des regrets éternels... et à vous... une grande faute...

Oh! je ne vous parle pas des préjugés du monde, à propos du droit

que possède une créature de rendre à Dieu une vie qu'elle trouve

trop pesante... je vous dis seulement que vous ne deviez pas

mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient

encore besoin de vous.

-- Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol était marié à

la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sûre, son

bonheur... À qui pouvais-je être utile?

-- À moi d'abord, vous le voyez... et puis, qui donc vous dit que

M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son

bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas éprouvé

par de rudes atteintes? Et alors même que ceux qui vous aiment

auraient dû être à tout jamais heureux, leur bonheur était-il

complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-être

reprochée, ne leur aurait-elle pas laissé des regrets sans fin?

-- Cela est vrai, mademoiselle, répondit la Mayeux, j'ai eu

tort... un vertige de désespoir m'a saisie, et puis... la plus

affreuse misère nous accablait... nous n'avions pas pu trouver de

travail depuis quelques jours... nous vivions de la charité d'une

pauvre femme que le choléra a enlevée... Demain ou après, il nous

aurait fallu mourir de faim.

-- Mourir de faim... et vous saviez ma demeure...

-- Je vous avais écrit, mademoiselle; ne recevant pas de réponse,

je vous ai crue blessée de mon brusque départ.

-- Pauvre chère enfant, vous étiez, ainsi que vous le dites, sous

l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi

n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant

douté de moi. Comment vous blâmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la

pensée d'en finir avec la vie?

-- Vous, mademoiselle! s'écria la Mayeux.

-- Oui... j'y songeais... lorsqu'on est venu me dire que Florine,

agonisante, voulait me parler... je l'ai écoutée; ses révélations

ont tout à coup changé mes projets; cette vie sombre, morne, qui

m'était insupportable, s'est éclairée tout à coup; la conscience

du devoir s'est éveillée en moi; vous étiez sans doute en proie à

la plus horrible misère, mon devoir était de vous chercher, de

vous sauver. Les aveux de Florine me dévoilaient de nouvelles

trames des ennemis de ma famille isolée, dispersée, par des

chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir était

d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-être, de les

rallier contre l'ennemi commun. J'avais été victime d'odieuses

manoeuvres; mon devoir était d'en poursuivre les auteurs, de peur

qu'encouragées par l'impunité, ces robes noires ne fissent de

nouvelles victimes... Alors, la pensée du devoir m'a donné des

forces, j'ai pu sortir de mon anéantissement; avec l'aide de

l'abbé Gabriel, prêtre sublime, oh! sublime... l'idéal du vrai

chrétien... le digne frère adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris

courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant!

l'accomplissement de ces devoirs, l'espérance incessante de vous

retrouver, ont apporté quelque adoucissement à ma peine; si je

n'en ai pas été consolée, j'en ai été distraite... votre tendre

amitié, l'exemple de votre résignation feront le reste, je le

crois... j'en suis sûre... et j'oublierai ce fatal amour...

Au moment où Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides

dans l'escalier, et une voix jeune et fraîche qui disait:

-- Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!... comme j'arrive à propos!

Si je pouvais au moins lui être bonne à quelque chose!

Et presque aussitôt, Rose-Pompon entra précipitamment dans la

mansarde.

Agricol suivit bientôt la grisette, et, montrant à Adrienne la

fenêtre ouverte, tâcha par un signe de lui faire comprendre qu'il

ne fallait pas parler à la jeune fille de la fin déplorable de la

reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de

Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur,

d'indignation, de fierté, en reconnaissant la jeune fille qu'elle

avait vue à la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui

seule était la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis

cette funeste soirée.

Puis... sanglante raillerie de la destinée! c'était au moment même

où Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour

dédaigné, qu'apparaissait à ses yeux la femme à qui elle se

croyait sacrifiée. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait été

profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non

seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille

aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au théâtre lors de

l'aventure de la panthère noire, mais elle avait de graves raisons

de désirer ardemment cette rencontre, si imprévue, si improbable;

aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et

triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne.

Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la

mansarde; mais non seulement il lui coûtait d'abandonner la Mayeux

dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison à ce

brusque départ, mais une inexplicable et fatale curiosité la

retint malgré sa fierté révoltée. Elle resta donc. Elle allait

enfin voir, si cela se peut dire_, de près_, entendre et juger

cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale à

qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prêté tant de

physionomies différentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma

pour cette créature.

Le juif errant - Tome II · 第 74 / 128 题