Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la
toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.
À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf
deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche
du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre
de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté
sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se
pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient
parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques
mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur
entretien.
-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille
et une salle si bien composée pour voir _Athalie?_
_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un
comédien, auprès du rugissement d'un lion?...
-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher
sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de
fer... Si la chaîne cassait?
-- À propos de chaîne brisée... voilà la petite Mme de Blinville,
qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de
face...
-- Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne
conjugale; elle est très en beauté cette année.
-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il
y a d'élégant est ici ce soir... Je ne dis par ça pour nous.
-- C'est une véritable salle des Italiens... quel air de joie et
de fête!
-- Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être
pas longtemps.
-- Pourquoi donc?
-- Et si le choléra vient à Paris?
-- Ah! bah!
-- Est-ce que vous croyez au choléra, vous?
-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.
-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas
ici sa figure verte!
-- On dit qu'il est à Londres.
-- Bon voyage!
-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si
vous voulez; moi, je trouve cela triste.
-- Je crois bien.
-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...
-- Qui donc?
-- Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et
sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs-
Élysées, ce soir ici...
-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.
-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...
-- Prêtez-moi votre lorgnette.
-- Hein!... qu'en dites-vous?
-- Ravissante... Éblouissante!
-- Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans,
trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et...
libre comme l'air.
-- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être
demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.
-- C'est à vous rendre fou ou enragé!
-- On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de
féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher
dignes des _Mille et une Nuits_.
_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours là.
-- Ah! si j'étais à sa place!
-- Moi, je serai d'une légèreté effrayante.
-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le
premier!
-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?
-- Étant libre comme l'air...
-- Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait
face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de
cette loge!
-- Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?
-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!
-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-là.
-- Parbleu! C'est Germigny.
-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si
belle compagnie!
-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent
Mlle de Cardoville?
-- Elle fait événement...
-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour
folle.
-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...
-- Où donc, où donc?
-- Là... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de
Cardoville.
-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.
-- C'est un homme de bois.
-- A-t-il les yeux fixes et ronds!
-- Et ce nez!
-- Et ce front!
-- C'est un grotesque.
-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet,
la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires
pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de-
chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans
l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune
gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du
théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre
parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être
doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement
peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se
détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait
cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en
cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la
forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux
verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à
courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on
le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait à demi
dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins
roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui
atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure
extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque
pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et
le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt
sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours
le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins,
contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs
mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal
laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi
irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis
formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de
la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants
glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait
ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au
lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on
comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok
par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment
attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!)
avec une confiance inexorable.
Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un
gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières
M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris
place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait
une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage
d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de
plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un
énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le
stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la
pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval,
placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et
simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très
élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait
venir d'un moment à l'autre.
Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant-
scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était
restée jusqu'alors complètement vide.
Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond
de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en
flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à
peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse
formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du
spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on
voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne,
qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés
là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une
grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi
complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur
pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés
qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant.
Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues
légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant,
cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte
dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité
généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour
sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne.
Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la
jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par
les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement
à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque
chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide
jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.
La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans
environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une
longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une
ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir
disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un
instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux
noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était
Faringhea.
Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de
curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme
Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation
d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant
entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme
d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de
cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé
d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de
pierreries... Ce jeune homme était Djalma.
Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la
loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se
pressait une foule immense... Bientôt, faisant quelques pas avec
une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit
nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la
porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas
voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.
Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de
son manteau... Cette personne était une charmante jeune fille
blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie
blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à
manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de
chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la
plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.
On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs,
ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne
cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un
énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de
Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua
bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège
avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être
le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle
fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de
roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la
chaise qu'elle occupait.
Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le
prince.
Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de
la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune
attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait
complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait,
pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il
n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...