VIII. Le lever du rideau.

Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la

toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.

À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf

deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche

du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre

de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté

sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se

pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient

parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques

mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur

entretien.

-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille

et une salle si bien composée pour voir _Athalie?_

_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un

comédien, auprès du rugissement d'un lion?...

-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher

sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de

fer... Si la chaîne cassait?

-- À propos de chaîne brisée... voilà la petite Mme de Blinville,

qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de

face...

-- Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne

conjugale; elle est très en beauté cette année.

-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il

y a d'élégant est ici ce soir... Je ne dis par ça pour nous.

-- C'est une véritable salle des Italiens... quel air de joie et

de fête!

-- Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être

pas longtemps.

-- Pourquoi donc?

-- Et si le choléra vient à Paris?

-- Ah! bah!

-- Est-ce que vous croyez au choléra, vous?

-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.

-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas

ici sa figure verte!

-- On dit qu'il est à Londres.

-- Bon voyage!

-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si

vous voulez; moi, je trouve cela triste.

-- Je crois bien.

-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...

-- Qui donc?

-- Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et

sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs-

Élysées, ce soir ici...

-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.

-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...

-- Prêtez-moi votre lorgnette.

-- Hein!... qu'en dites-vous?

-- Ravissante... Éblouissante!

-- Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans,

trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et...

libre comme l'air.

-- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être

demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.

-- C'est à vous rendre fou ou enragé!

-- On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de

féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher

dignes des _Mille et une Nuits_.

_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours là.

-- Ah! si j'étais à sa place!

-- Moi, je serai d'une légèreté effrayante.

-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le

premier!

-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?

-- Étant libre comme l'air...

-- Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait

face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de

cette loge!

-- Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?

-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!

-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-là.

-- Parbleu! C'est Germigny.

-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si

belle compagnie!

-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent

Mlle de Cardoville?

-- Elle fait événement...

-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour

folle.

-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...

-- Où donc, où donc?

-- Là... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de

Cardoville.

-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.

-- C'est un homme de bois.

-- A-t-il les yeux fixes et ronds!

-- Et ce nez!

-- Et ce front!

-- C'est un grotesque.

-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet,

la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires

pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de-

chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans

l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune

gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du

théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre

parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être

doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement

peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se

détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait

cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en

cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la

forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux

verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à

courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on

le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait à demi

dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins

roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui

atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure

extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque

pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et

le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt

sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours

le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins,

contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs

mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal

laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi

irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis

formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de

la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants

glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait

ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au

lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on

comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok

par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment

attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!)

avec une confiance inexorable.

Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un

gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières

M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris

place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait

une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage

d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de

plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un

énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le

stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la

pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval,

placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et

simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très

élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait

venir d'un moment à l'autre.

Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant-

scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était

restée jusqu'alors complètement vide.

Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond

de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en

flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à

peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse

formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du

spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on

voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne,

qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés

là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une

grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi

complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur

pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés

qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant.

Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues

légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant,

cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte

dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité

généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour

sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne.

Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la

jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par

les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement

à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque

chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide

jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.

La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans

environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une

longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une

ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir

disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un

instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux

noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était

Faringhea.

Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de

curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme

Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation

d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant

entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme

d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de

cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé

d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de

pierreries... Ce jeune homme était Djalma.

Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la

loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se

pressait une foule immense... Bientôt, faisant quelques pas avec

une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit

nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la

porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas

voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.

Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de

son manteau... Cette personne était une charmante jeune fille

blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie

blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à

manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de

chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la

plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.

On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs,

ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne

cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un

énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de

Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua

bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège

avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être

le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle

fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de

roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la

chaise qu'elle occupait.

Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le

prince.

Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de

la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune

attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait

complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait,

pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il

n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...

Le juif errant - Tome II · 第 49 / 128 题