Mlle de Cardoville s'avança vivement au devant de la Mayeux et lui
dit d'une voix émue en lui tendant les bras:
-- Venez... venez... il n'y a plus maintenant de grille qui nous
sépare!
À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais
laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle
et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de
reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à
répondre à l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec
une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras
charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lèvres
fraîches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement
sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans
pouvoir prononcer une parole.
Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène
avec un secret malaise; instruit du refus de dignité opposé par la
Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de
Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse
créature pour Agricol, dévouement qui s'était si valeureusement
reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite
n'aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d'augmenter encore
cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais
dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son
ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville; puis
enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère
certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de
la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux:
il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette
prévision.
* * * * *
Les coeurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des
instincts d'une grâce, d'une bonté charmantes. Ainsi, après que la
Mayeux eut versé d'abondantes et douces larmes de reconnaissance,
Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya
pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la
jeune ouvrière.
Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d'une
humiliation; car, hélas! humiliation et souffrance, tels sont les
deux abîmes que côtoie sans cesse l'infortune: aussi, pour
l'infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque
toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain
au puéril détail que nous allons donner pour exemple; mais la
pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit
mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses
larmes, si Mlle de Cardoville n'était pas venue les essuyer.
-- Vous êtes bonne... oh! vous êtes noblement charitable...
mademoiselle!
C'est tout ce que put dire l'ouvrière d'une voix profondément
émue, et encore plus touchée de l'attention de Mlle de Cardoville
qu'elle ne l'eût peut-être été d'un service rendu.
-- Regardez-la... monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha
vivement. Oui... ajouta la jeune patricienne avec fierté... c'est
un trésor que j'ai découvert... Regardez-la, monsieur, et aimez-la
comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces
coeurs... comme nous les cherchons.
-- Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chère demoiselle,
dit Rodin à Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrière.
Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite; à l'aspect de
cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune
fille tressaillit; chose étrange! elle n'avait jamais vu cet
homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même
impression de crainte, d'éloignement, qu'il venait de ressentir
pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait
détacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec
force... ainsi qu'à l'approche d'un grand péril; et, comme
l'excellente créature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait,
elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses
yeux attachés sur Rodin.
Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de
l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son
aversion instinctive contre l'ouvrière. Au lieu de baisser les
yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si
soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.
-- Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler
ses souvenirs et en s'adressant à la Mayeux; pardon, mais je
crois... que je ne me trompe point... n'êtes-vous pas allée, il y
a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie... ici près?
-- Oui, monsieur...
-- Plus de doute... c'est vous!... Où avais-je donc la tête?
s'écria Rodin. C'est bien vous... j'aurais dû m'en douter plus
tôt...
-- De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne.
-- Ah! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en
montrant du geste la Mayeux: Voilà un coeur, un noble coeur, comme
nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel
courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle
manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je,
avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la
supérieure du couvent avait eu l'indignité de lui offrir pour
l'engager à espionner une famille où elle lui proposait de la
placer!...
-- Ah!... c'est infâme! s'écria Mlle de Cardoville avec dégoût.
Une telle proposition à cette malheureuse enfant... à elle!...
-- Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n'avais pas de
travail... j'étais pauvre, on ne me connaissait pas... on a cru
pouvoir tout me proposer...
-- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'était une double indignité
de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu'il est
doublement beau à vous d'avoir refusé.
-- Monsieur... dit la Mayeux avec un embarras modeste.
-- Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou
blâme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur... Demandez à
cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je
vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que
Mlle de Cardoville en pense elle-même.
-- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui
honorent et qui récompensent, qui encouragent... et celles de
M. Rodin sont du nombre... Je le sais, oh! oui... je le sais.
-- Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout
l'honneur de ce jugement.
-- Comment cela, monsieur?
-- Cette chère fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol
Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire? Eh bien!
est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des
garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur
l'étiquette? ajouta Rodin en souriant.
-- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître
cette chère enfant, j'ai commencé à m'intéresser très vivement à
son sort du jour où son frère adoptif m'a parlé d'elle... Il
s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite
j'ai estimé la jeune fille capable d'inspirer un si noble
attachement.
Ces mots d'Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent
si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le
sait, l'infortunée aimait Agricol d'un amour aussi passionné que
douloureux et caché; toute allusion même indirecte à ce sentiment
fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où
Mlle de Cardoville avait parlé de l'attachement d'Agricol pour la
Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et
pénétrant de Rodin, fixé sur elle... Seule avec Adrienne, la jeune
ouvrière, en entendant parler du forgeron, n'eût éprouvé qu'un
sentiment de gêne passager; mais il lui sembla malheureusement que
le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire,
venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du
funeste amour dont elle était victime... De là l'éclatante rougeur
de l'infortunée, de là son embarras visible, si pénible
qu'Adrienne en fut frappée.
Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet
recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le
jésuite vit d'un côté une fille contrefaite, mais très
intelligente et capable d'un dévouement passionné; de l'autre, un
jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble,
sympathiques l'un à l'autre par beaucoup de points, ils doivent
s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un
amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est troublée sous mon
regard; aimerait-elle Agricol d'amour?» Sur la voie de cette
découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout.
Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait
à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la
Mayeux d'un signe d'intelligence:
-- Hein! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette
pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave
ouvrier pour elle?
La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause
d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de
donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au coeur de
l'infortunée, le bourreau reprit:
-- Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble!
Puis, après un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de
pourpre qu'elle était, devenait d'une pâleur mortelle et tremblait
de tous ses membres, le jésuite craignit d'avoir été trop loin,
car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt:
-- Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?
-- Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité
parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait à
paraître ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chère
fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frère. À
force de l'aimer... à force de s'assimiler à lui quand on le loue,
il lui semble qu'on la loue elle-même...
-- Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne
en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son
frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la
voyons... ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la
gronder bien fort.
Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l'explication donnée
par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que
toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir
pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles
s'effrayent, la Mayeux se persuada -- eut besoin de se persuader,
pour ne pas mourir de honte, -- que les dernières paroles de Rodin
étaient sincères, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle
ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle
trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.
-- Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu
habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me
comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.
-- Mes bontés, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien
fait pour vous. Mais, Dieu merci! dès aujourd'hui, je pourrai
tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre
courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité
dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles
préoccupations; en un mot, dès aujourd'hui, si cela vous convient,
nous ne nous quitterons plus.
-- Mademoiselle, c'est trop de bonté, dit la Mayeux d'une voix
tremblante, mais je...
-- Ah! rassurez-vous, dit Adrienne, en l'interrompant et en la
devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon désir un
peu égoïste de vous avoir auprès de moi, l'indépendance de votre
caractère, vos habitudes du travail, votre goût pour la retraite
et votre besoin de vous dévouer à tout ce qui mérite la
commisération; et même, je ne vous le cache pas, c'est en vous
donnant surtout les moyens de satisfaire ces généreuses tendances
que je compte vous séduire et vous fixer près de moi.
-- Mais qu'ai-je donc fait, mademoiselle, dit naïvement la Mayeux,
pour mériter tant de reconnaissance de votre part? N'est-ce pas
vous, au contraire qui avez commencé par vous montrer si généreuse
envers mon frère adoptif?
-- Oh! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous
sommes quittes... mais je vous parle de l'affection, de l'amitié
sincère que je vous offre.
-- De l'amitié... à moi... mademoiselle?
-- Allons! allons! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne
soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l'avantage de la
position; et puis, j'ai mis dans ma tête que vous seriez mon
amie... et, vous le verrez, cela sera... Mais, maintenant, j'y
songe... et c'est un peu tard... quelle bonne fortune vous amène
ici?
-- Ce matin, M. Dagobert a reçu une lettre dans laquelle on le
priait de se rendre ici, où il trouverait, disait-on, de bonnes
nouvelles relativement à ce qui l'intéresse le plus au monde...
Croyant qu'il s'agissait des demoiselles Simon, il m'a dit: «La
Mayeux, vous avez pris tant d'intérêt à ce qui regarde ces
enfants, qu'il faut que vous veniez avec moi; vous verrez ma joie
en les retrouvant: ce sera votre récompense...»
Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tête affirmatif
et dit:
-- Oui, oui, chère demoiselle, c'est moi qui ai écrit à ce brave
soldat... mais sans signer et sans m'expliquer davantage; vous
saurez pourquoi.
-- Alors, ma chère enfant, comment êtes-vous venue seule? dit
Adrienne.
-- Hélas, mademoiselle, j'ai été, en arrivant, si émue de votre
accueil que je n'ai pu vous dire mes craintes.
-- Quelles craintes? demanda Rodin.
-- Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j'ai supposé que
c'était vous qui aviez fait tenir cette lettre à M. Dagobert; je
le lui ai dit, il l'a cru comme moi. Arrivé ici, son impatience
était si grande qu'il a demandé dès la porte si les orphelines
étaient dans cette maison... il les a dépeintes. On lui a dit que
non. Alors, malgré mes supplications, il a voulu aller au couvent
s'informer d'elles.
-- Quelle imprudence!... s'écria Adrienne.
-- Après ce qui s'est passé lors de l'escalade nocturne du
couvent! ajouta Rodin en haussant les épaules.
-- J'ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre
n'annonçait pas positivement qu'on lui remettrait les orphelines,
mais qu'on le renseignerait sans doute sur elles, il n'a pas voulu
m'écouter, et m'a dit: «Si je n'apprends rien... j'irai vous
rejoindre... mais elles étaient avant-hier au couvent; maintenant
tout est découvert, on ne peut me les refuser.»
-- Et avec une tête pareille, dit Rodin en souriant, il n'y a pas
de discussion possible...
-- Pourvu, mon Dieu, qu'il ne soit pas reconnu! dit Adrienne en
songeant aux menaces de M. Baleinier.
-- Ceci n'est pas présumable, reprit Rodin, on lui refusera la
porte... Voilà, je l'espère, le plus grand mécompte qui
l'attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder à revenir avec
ces jeunes filles... Je n'ai plus besoin ici... d'autres soins
m'appellent. Il faut que je m'informe du prince Djalma; aussi,
veuillez dire quand et où je pourrai vous voir, ma chère
demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches... et
de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je
l'espère, ces recherches ont de bons résultats.
-- Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, où je vais
aller en sortant d'ici, rue d'Anjou, à l'ancien hôtel de
Beaulieu... Mais j'y songe, dit tout à coup Adrienne après
quelques moments de réflexion, il ne me paraît ni convenable, ni
peut-être prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince
Djalma dans le pavillon que j'occupe à l'hôtel de Saint-Dizier.
J'ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute
meublée, toute prête; quelques embellissements réalisables en
vingt-quatre heures en feront un très joli séjour... Oui, ce sera
mille fois préférable, ajouta Mlle de Cardoville après un nouveau
silence, et puis ainsi je pourrai garder sûrement le plus strict
incognito.
-- Comment! s'écria Rodin, dont les projets se trouvaient
dangereusement dérangés par cette nouvelle résolution de la jeune
fille, vous voulez qu'il ignore...
-- Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l'ami
inconnu qui lui vient en aide; je désire que mon nom ne lui soit
pas prononcé, et qu'il ne sache pas même que j'existe... quant à
présent du moins... Plus tard... dans un mois peut-être... je
verrai... les circonstances me guideront.
-- Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif désappointement,
ne sera-t-il pas bien difficile à garder?
-- Si le prince eût habité mon pavillon, je suis de votre avis, le
voisinage de ma tante aurait pu l'éclairer, et cette crainte est
une des raisons qui me font renoncer à mon premier projet... Mais
le prince habitera un quartier assez éloigné... la rue Blanche.
Qui l'instruirait de ce qu'il doit ignorer? Un de mes vieux amis,
M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant -- elle montra la
Mayeux -- sur la discrétion de qui je puis compter comme sur la
vôtre, vous connaissez seuls mon secret... il sera donc
parfaitement gardé. Du reste, demain nous causerons plus
longuement à ce sujet; il faut d'abord que vous parveniez à
retrouver ce malheureux jeune prince.
Rodin, quoique profondément courroucé de la subite détermination
d'Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et répondit:
-- Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chère
demoiselle, et demain, si vous le permettez, j'irai vous rendre
bon compte... de ce que vous daigniez appeler tout à l'heure ma
mission providentielle.
-- À demain donc... et je vous attendrai avec impatience, dit
affectueusement Adrienne à Rodin. Permettez-moi toujours de
compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il
faudra m'être indulgent, car je prévois que j'aurai encore bien
des conseils, bien des services à vous demander... moi qui déjà...
vous dois tant...
-- Vous ne me devrez jamais assez, ma chère demoiselle, jamais
assez, dit Rodin en se dirigeant discrètement vers la porte après
s'être incliné devant Adrienne.
Au moment où il allait sortir, il se trouva face à face avec
Dagobert.
-- Ah!... enfin j'en tiens un... s'écria le soldat en saisissant
le jésuite au collet d'une main vigoureuse.