Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons
sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient
dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et
presque irréfragable: comment supposer la moindre intelligence
entre l'abbé d'Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci,
dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait
aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus
loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même? Quelle
arrière-pensée supposer au jésuite? tout au plus de chercher à
s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune
fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette
supposition, en déclarant que ce n'était pas à mademoiselle de
Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'était dévoué, mais à la
jeune fille au coeur fier et généreux? Et puis enfin, ainsi que le
disait Rodin lui-même, intéressé au sort d'être un misérable, ne
se fût intéressé au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier,
bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se
joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin;
pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble
enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l'esprit.
-- Monsieur, dit-elle à Rodin, j'avoue toujours aux gens que
j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se
justifient et m'excusent si je me trompe.
Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et
paraissant supputer mentalement les soupçons qu'il avait pu lui
inspirer, il répondit après un moment de silence:
-- Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes
propositions à votre brave et digne régisseur? Mon Dieu! je...
-- Non, non, monsieur... dit Adrienne en l'interrompant, vous
m'avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu'aveuglé sur
le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des
instructions auxquelles la délicatesse répugnait... Mais comment
se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez
auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?
-- C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre
d'une manière fâcheuse, ma chère demoiselle; car un homme de
quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a
évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou
basse...
-- Ceci, monsieur, est généralement vrai...
-- Et personnellement vrai... quant à moi.
-- Ainsi, monsieur, vous avouez?...
-- Hélas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai
depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une
position sortable.
-- Et cette passion... monsieur?
-- Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu... c'est la paresse...
oui, la paresse... l'horreur de toute activité d'esprit, de toute
responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents
livres que me donnait l'abbé d'Aigrigny, j'étais l'homme le plus
heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa
pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je
rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon poêle, je
dînais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien
inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui
contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les
utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon
intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées,
il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la
terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures;
après quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais
allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci
de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de
ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme
une machine stupide: Eh! eh!... pourtant... si je voulais!...
-- Certes, ... vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à
une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la
philosophie pratique de Rodin.
-- Oui... je le crois, j'aurais pu arriver..., mais dès que je le
pouvais... à quoi bon? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui
rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour
le vulgaire... c'est qu'ils se contentent souvent de dire: _si je
voulais!_
_-- _Mais enfin, monsieur... sans tenir beaucoup aux aisances de
la vie, il est un certain bien-être que l'âge rend presque
indispensable, auquel vous renoncez absolument...
-- Détrompez-vous, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin
en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut
absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon
morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel
gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de
mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque
je puis faire quelques économies.
-- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous
vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la
bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement
à l'épreuve.
-- J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'à
ce que j'aie délié jusqu'au dernier fil la noire trame du père
d'Aigrigny; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe;
trois ou quatre jours suffiront je l'espère à cette besogne. Après
quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma
province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a
peu de temps déjà quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette
offre; mais je n'avais pas voulu quitter le père d'Aigrigny,
malgré les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous
donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs,
nourri et logé... Comme je suis un peu sauvage, j'aurai préféré
être logé à part... mais, vous sentez bien, on me donne déjà
tant... que je passerai pardessus ce petit inconvénient.
Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Rodin en faisant ces
petites confidences ménagères, et surtout abominablement
mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon
disparaître.
-- Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois
ou quatre jours vous aurez quitté Paris?
-- Je l'espère bien, ma chère demoiselle, et cela... ajouta-t-il
d'un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons... mais ce qui
me serait bien précieux, reprit-il d'un ton grave et pénétré en
contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au
moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gré
d'avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse
de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille
de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre
condition...
-- Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas
obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j'ai adressées
à votre supériorité d'esprit... J'aimerais mieux de l'ingratitude.
-- Eh! mon Dieu... je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle; à
quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir... Non, je ne vous
flatte pas... je vous comprends, voilà tout... et ce qui va vous
sembler bizarre, c'est que votre aspect complète l'idée que je
m'étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre
entretien avec votre tante; ainsi quelques côtés de votre
caractère, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement
éclairés.
-- En vérité, monsieur, vous m'étonnez de plus en plus...
-- Que voulez-vous? je vous dis naïvement mes impressions; à cette
heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour
passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités
raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre
courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles,
auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux
encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot
d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une
créature à eux dévolue, de par les lois qu'ils ont faites à leur
image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce
inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné
reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas
s'estimer mille fois heureuse d'être la servante de ces petits
pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las
de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement,
songent comme on dit_, à faire une fin_, ce qu'ils entreprennent
en épousant une pauvre jeune fille qui désire, elle, au contraire,
_faire un commencement!_
Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de
Rodin, si elle n'eût pas été singulièrement frappée de l'entendre
s'exprimer dans des termes si appropriés à elle... lorsque pour la
première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne
oubliait ou plutôt ignorait qu'elle avait affaire à un de ces
jésuites d'une rare intelligence, et ceux-là unissent les
connaissances et les ressources mystérieuses de l'espion de police
à la profonde sagacité du confesseur: prêtres diaboliques, qui, au
moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques
lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait
un corps, d'après quelques fragments zoologiques.
Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'écoutait avec une curiosité
croissante. Sûr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua
d'un ton indigné:
-- Et votre tante et l'abbé d'Aigrigny vous traitaient d'insensée
parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces
tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage,
vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de
l'indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté!
-- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment
mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières?
-- D'abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien
avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions
tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit
finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air
d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les
mêmes?
-- Je ne vous comprends pas... monsieur... De quel but voulez-vous
donc parler?...
-- Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants
poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma chère
demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-
être de la haute mission qu'ils sont appelés à remplir. Ainsi, par
exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus
raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos
sens... croyez-vous ne céder qu'à l'attrait du beau, qu'à un
besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille fois non... car
alors vous ne seriez qu'une créature incomplète, odieusement
personnelle, une sèche égoïste d'un goût très recherché... rien de
plus... et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce
serait hideux.
-- Monsieur, ce jugement si sévère... le portez-vous donc sur moi?
dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà
malgré elle.
-- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour
le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit
le jésuite; ainsi, raisonnons un peu: éprouvant le besoin
passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le
manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?
-- En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.
-- Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément
acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent
ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?
-- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit
Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou
devinée, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre
d'orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur,
pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa
véritable place.
-- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de
ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les
procurent. Et ce n'est pas tout: me voilà, moi, par exemple, ni
meilleur ni pire qu'un autre, mais habitué à vivre de privations
dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations
de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma
chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être... vous rendent
plus forcément compatissante que toute autre pour l'infortune...
Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et
secourir ceux qui en souffrent.
-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir
sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je
suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces
idées, qui m'ont été si durement reprochées par Mme de Saint-
Dizier et par l'abbé d'Aigrigny. Oh! parlez... parlez, monsieur...
je ne puis vous dire avec quel bonheur... avec quelle fierté je
vous écoute.
Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant
d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un
gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en
arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour
mieux contempler Rodin, qui reprit:
-- Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n'avoir été
comprise ni par votre tante ni par l'abbé d'Aigrigny? Quel point
de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés,
tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle
preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos
monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus
damnable? C'était votre résolution de vivre désormais seule et à
votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre
avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et
pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de
liberté? Non! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute
contrainte? Non! Par l'unique désir de vous singulariser? Non! car
alors, je vous aurais durement blâmée.
-- D'autres raisons m'ont en effet guidée, je vous l'assure, dit
vivement Adrienne, devenant très jalouse de l'estime que son
caractère pourrait inspirer à Rodin.
-- Eh! je le sais bien, vos motifs n'étaient et ne pouvaient être
qu'excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée,
pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reçus? non,
vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier
ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle.
Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde?
non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie
exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin
mal employer votre liberté? non, mille fois non! pour faire le
mal, on recherche l'ombre, l'isolement; posée, au contraire, comme
vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau
vulgaire seront constamment braqués sur vous... Pourquoi donc
enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare,
qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre âge?
Voulez-vous que je vous le dise, moi... ma chère demoiselle? Eh
bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au
coeur pur, à l'esprit droit, au caractère ferme, à l'âme
indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle
humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie
d'esclave en révolte, vie fatalement vouée à l'entière
responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien
constater qu'une femme complètement livrée à elle-même peut égaler
l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et
en dignité... Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est
noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l'espère!
Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous
placera toujours haut et bien, croyez-moi...
Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux éclat,
ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle
redressait sa tête charmante par un mouvement d'orgueil
involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme
diabolique, elle s'écria:
-- Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour
analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme
plus clairement que je n'y lis moi-même, pour donner une nouvelle
vie, un nouvel élan à ces idées d'indépendance qui depuis si
longtemps germent en moi? qui êtes-vous donc enfin pour me relever
si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience
d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à
celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?... Encore
une fois, qui êtes-vous, monsieur?
-- Qui je suis, mademoiselle! répondit Rodin avec un sourire
d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux
bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi
de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans
son réduit, où il se permet alors d'élucubrer ses idées à lui; un
brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de
part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but
plus profond peut-être qu'on ne le pense communément... Aussi, ma
chère demoiselle, je vous le disais tout à l'heure, vous et moi
nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en
continuant d'obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-
moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours
heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que
vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les
merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, épurez
encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances; dominez
par l'esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid
troupeau d'hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va
vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur
cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez,
stigmatisez ces prétentions niaises et sordides; soyez reine de ce
monde et digne d'être respectée comme une reine... Aimez...
brillez... jouissez... c'est votre rôle ici-bas; n'en doutez pas!
toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un
jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le
plaisir... vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse
prétendre une âme grande et belle... Aussi peut-être... dans
quelques années d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de
plus en plus belle et fêtée... moi, de plus en plus vieux et
obscur; mais, il n'importe... une voix secrète vous dit
maintenant, j'en suis sûr, qu'entre nous deux, si dissemblables,
il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais
rien ne pourra détruire!
En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému
qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'était approché d'elle sans
qu'elle s'en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant
ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente
circonvolution de reptile; il avait parlé avec tant d'élan, tant
de chaleur, que sa face blafarde s'était légèrement colorée, et
que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le
pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts,
ronds et fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne; celle-
ci, penchée, les lèvres entr'ouvertes, la respiration oppressée,
ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite; il ne
parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu'éprouvait cette belle
jeune fille, si élégante, à l'aspect de ce vieux petit homme,
chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si
vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du
serpent sur l'oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette
impression étrange.
La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu'alors Mlle de
Cardoville n'avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts; elle
s'y était livrée parce qu'ils étaient inoffensifs et charmants.
Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d'entendre un
homme doué d'un esprit supérieur, non seulement la louer de ces
tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais
l'en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin
se fût seulement adressé à l'amour-propre d'Adrienne, il eût
échoué dans ses menées perfides, car elle n'avait pas la moindre
vanité; mais il s'adressait à tout ce qu'il y avait d'exalté, de
généreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait
encourager, admirer en elle, était réellement digne
d'encouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dupe
de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets?
Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité
vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci
avait dites à dessein, ne s'expliquant pas l'action singulière que
cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une
compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet âge, de
cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire,
Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle:
-- Un homme de votre mérite et de votre coeur, monsieur, ne doit
pas être à la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de
vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux; je sens
que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très
utiles à l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en
vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez
donné des marques d'intérêt que je ne puis oublier sans
ingratitude... Une position bien modeste, mais assurée, vous a été
enlevée... permettez-moi de...
-- Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en
interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour
vous une profonde sympathie; je m'honore d'être en communauté
d'idées avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous
aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe: à cause de
tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète
indépendance.
-- Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre
obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous
offrir.
-- Oh! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que
votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et
douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous...
Un jour peut-être... vous saurez pourquoi.
-- Un jour?
-- Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis,
supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire
alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si
vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en
serai que plus à l'aise pour vous blâmer si je vous trouve à
blâmer.
-- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc
interdite?
-- Non... non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh! croyez-
moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter
d'une manière digne de vous et de moi.
Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit
à Adrienne:
-- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui
demande à vous parler; comme, d'après les nouveaux ordres de M. le
docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez... je viens
vous demander s'il faut la laisser monter... Elle est si mal mise
que je n'ai pas osé.
-- Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au
signalement donné par la gardienne; qu'elle monte!...
-- M. le docteur a aussi donné l'ordre de mettre sa voiture à la
disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler?
-- Oui... dans un quart d'heure, répondit Adrienne à la gardienne,
qui sortit. Puis s'adressant à Rodin:
-- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici
Mlles Simon?
-- Je ne le pense pas, ma chère demoiselle; mais quelle est cette
jeune ouvrière bossue? demanda Rodin d'un air indifférent.
-- C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqué
pour venir m'arracher de cette maison... monsieur, dit Adrienne
avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente
créature; jamais pensée, jamais coeur plus généreux n'ont été
cachés sous des dehors moins...
Mais s'arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près
réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux,
Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite,
assez étonné de cette soudaine réticence:
-- Non... cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve
combien la noblesse de l'âme, la supériorité de l'esprit, font
prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard
ou à la richesse.
Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux
entra dans la chambre.