Quant à la relation du second voyage, qui nous intéresse plus
spécialement ici, elle est, comme on sait, la seule dont nous possédions
la rédaction française originale; il en existe une édition, imprimée à
Paris en 1545, en un volume de 48 feuillets petit in-8°, d'une
telle rareté que les bibliographes n'en connaissent en Europe qu'un
exemplaire. Une reproduction scrupuleuse & figurée de cet exemplaire
unique a tenté le zèle d'un éditeur fort habitué à la recherche & au
maniement des livres curieux; & voilà comment a pris naissance l'édition
d'amateur en tête de laquelle doit se placer l'introduction dont nous
écrivons en ce moment la dernière page.
Ce volume introuvable, qui échappait à toutes les recherches, était si
peu connu, que l'on n'avait même qu'une très-fausse idée de ce qu'il
contenait, & la Société littéraire & historique de Québec en 1843, aussi
bien que M. Ternaux-Compans en 1841, le considéraient comme la rédaction
française originale de la relation du premier voyage, au lieu du second;
pour celui-ci, on n'en connaissait d'autre publication que celle de
Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France (Livre III, chapitres
vi à viii, xii à xviii, & xxii à xxvii) où le voyage de Cartier se
trouve morcelé & entrecoupé de fragments disloqués du voyage de
Champlain.
Mais il existe à Paris, à la Bibliothèque impériale, trois exemplaires
manuscrits de cette même relation de Cartier, sous les n°s 5589, 5644 &
5653: M. Ternaux-Compans ayant eu communication des deux premiers, en
tira une copie, qu'il fit imprimer en 1841 en tête du second volume
de ses Archives des voyages (pages 5 à 66). De son côté la Société
littéraire & historique de Québec: ayant fait prendre copie du troisième
manuscrit, & l'ayant collationné avec les deux autres, ainsi qu'avec les
extraits de Lescarbot, l'a reproduite dans son volume de 1843 (pages 24
à 69).
L'édition originale de 1545 ne saurait être présentée comme exempte
d'incorrections, tant s'en faut: les coquilles typographiques y sont
fréquentes, & l'éditeur d'aujourd'hui aurait peut-être eu lieu d'hésiter
à se montrer si rigoureusement fidèle à la reproduire avec toutes
ses imperfections accidentelles, s'il n'eût trouvé un remède à
l'inconvénient de cette reproduction servile, dans l'attention de
relever avec soin, en appendice à la réimpression actuelle, les
corrections indispensables, avec les variantes non seulement des
manuscrits, mais aussi des fragments de Lescarbot & des éditions de
Ternaux-Compans & de la Société de Québec, dont les lectures ne sont pas
toujours préférables aux leçons de l'édition de 1545.
Cet expédient nous a paru donner à l'édition que voici l'avantage
de conserver intacte, suivant le goût impérieux des bibliomanes, la
physionomie surannée de l'édition primitive, tout en mettant à la
disposition de ceux qui n'attachent à la forme qu'une importance
secondaire, les éléments d'un texte plus correct & plus fidèle que tous
les autres.
Neuilly-sur-Seine, ce 12 août 1863.
[Page 1]
BRIEF RECIT, & succincte narration, de la navigation faicte es ysles
de Canada, Hochelage & Saguenay & autres, avec particulieres meurs,
langaige, & cerimonies des habitans d'icelles: fort delectable à veoir.
[Illustration]
Avec privilege.
On les vend à Paris au second pillier en la grand salle du Palais, &
en la rue neufve Nostredame à l'enseigne de lescu de france, par Ponce
Rosset dict Faucheur, & Anthoine le Clerc frères. 1545.
A MONSEIGNEVR
Le Prevost de Paris ou son lieutenant civil. supplient
treshumblement Ponce Rosset dict le Faucheur, & Anthoine le Clerc freres
& libraires de ceste ville de Paris, qu'il vous plaise leur donner la
permission de imprimer & vendre, ung livre, intitulé Briefve & succincte
narration de la navigation, faicte es ysles de Canada & autres choses
y contenues: Pour lequel imprimer leur convient faire gros fraiz &
despens, dont ilz pourroient estre frustrez, ensemble de leurs labeurs,
s'il estoit permys à tous de l'imprimer. Ce considéré il vous plaise &
ordonner que desfences soient faictes à tous libraires & imprimeurs de
la ville & prevoste de Paris, de ne imprimer icelluy livre, ny de en
vendre d'autre que de l'impression desdictz supplians, jusques à quatre
ans finiz & acrompliz, sur peine de confiscation desdictz livres &
d'amende arbitraire, Et vous ferez bien.
Il est permys ausdictz suppliens, avec les desfences à tous autres, de
ne imprimer le dict voyage pour le temps & espace de trois ans. Faict le
dernier jour de Febvrier, Mil cinq cens quarante quatre.
Ainsi signé, I. Morin.
[Page 2].
_AU ROY Treschretien_.
_Considerant, O mon tres-redoubté prince, les grandz bien & don de grace
qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures: Et entre lex
autres de mettre & asseoir le soleil, qui est la vie & congnoissance de
toutes icelles, et sans lequel nul ne peult fructifier ni generer en
lieu & place ou il a son mouvement, & declination contraire, & non
semblable es autres planettes. Par lesquelz mouvement & declinaison,
toutes creatures estans sur la terre en quelque lieu & place qu'elles
puissent estre, en ont, ou en peuvent avoir en lan dudict soleil, qui
est 365 jours et six heures, Autant de veue oculaire les ungs que les
autres, non qu'il soit tant chault & ardant es ungs lieux, que es autres
par ses raiz & reverberations, ny la division des jours & nuictz
en pareille esgalleté: Mais suffit qu'il ayt de telle forte & tant
temperement que toute la terre est ou peult estre habitee en quelque
zone, climat, ou paralelle que ce soit: Et icelles avecques les eaues,
arbres, herbes, & toutes autres creatures de quelques genres ou especes
qu'elles soient par l'influence d'iceluy soleil, donner fruictz &
generations selon leur nature par la vie & nourriture des creatures
humaines. Et si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus, en
alleguant ledict des saiges philosophes du temps passé, qui ont escript
& faict division de la terre par cinq zones, dont ilz dient & afferment
trois inhabitées. Cest assavoir la zone torride, qui est entre les deux
tropiques ou solstices, qui passe par le zenic des testes des habitans
[Page 3] d'icelle: Et les deux zones artique & entartique pour la grande
froideur qui est en icelle, à cause du peu d'eslevation qu'ilz ont
dudict soleil & autres raisons: le confesse qu'ilz ont escript de la
maniere, & croy fermement qu'ilz le pensent ainsi, & qu'ilz le treuvent
par aucunes raisons naturelles, ou ilz prenoient leur fondement, &
d'icelluy se contenfoient seulement sans aveuturer n'y mectre leurs
personnes es dangiers, esquelz ilz eussent peu ancheoir à cercher
l'experience de leur dire, Mais je dictz pour ma replique que le prince
d'iceulz philosophes a laissé parmy les escriptures ung mot de grande
consequence, qui dict que,_ Experientia est rerum magistra_; par
l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre de adresser à la veue de
vostre magesté royalle, cestuy propos en maniere de prologue, de ce
myen petit labeur: Car suyvant vostre royal commandement. Les simples
mariniers de present non ayans eu tant de craincte d'eulz mectre à
l'advanture d'iceulx perilz & dangiers qu'ilz ont eu, & ont desir
de vous faire treshumble service à l'augmentation de la saincte foy
chrestienne, ont congneu le contraire d'icelle opinion des philosophes
par vraye experience. Je allegue ce que devant, parce que je regarde
que le soleil qui chascun jour se lieve à l'orient, & se reconce à
l'occident, faict le tour & circuit de la terre, donnant lumiere &
chaleur à tout le monde en vingt quatre heures, qui est ung jour
naturel, sans aucune interruption de son mouvement & cours [Page 4]
naturel. A l'exemple duquel je pense à mon foible entendement, & sans
autre raison y alleguer, qu'il plaist à Dieu par sa divine bonté que
toutes humaines creatures estans & habitans soubz le globe de la terre,
ainsy qu'elles ont veue, & congnoissance d'icelluy soleil ayt & ayent
pour la temps avenir congnoissance & creance de nostre saincte foy: Car
premierement icelle nostre saincte foy a esté semée & plantee à la terre
saincte, qui est en Asye à l'orient de nostre Europe: Et depuis par
succession de temps apportee & divulguee jusques à nous, & finalement à
l'occident de nostredicte Europe à l'exemple du dict soleil portant sa
chaleur & clarté d'orient en occident comme dict est. Et pareillement
aussy avons veu icelle nostre saincte foy, par plusieurs fois à
l'occasion des meschans heretiques & faulz legislateurs, eclipses en
aucuns lieux: & depuis soubdainement reluyre & monster sa clerté plus
appertement que auparavant. Et maintenant encores à present voyons comme
les meschans lutheriens apostatz & imitateurs de Mahomet, de jour en
autre s'efforcent de icelle opprimer, & finablement du tout estaindre,
si Dieu & les vrays suppostz d'icelle n'y donnent ordre par mortelle
justice, ainsy qu'on veoit faire chascun jour en voz pays & royaulme,
par le bon ordre & police que y avez mys. Pareillement aussi veoit on,
comme au contraire d'iceulx enfans de Sathan les paovres chrestiens &
vrays pilliers de l'Esglise catholique s'efforcent d'icelle augmenter &
accroistre, ainsi que a faict le catholique Roy d'Espaigne, es [Page 5]
terres qui par son commandement ont esté descouvertes en l'occident de
ses pais & royaulmes, lesquelles auparavant nous estoient incognues,
estranges, & hors de nostre foy: Comme la neufve Espaigne, Lisabelle,
terre ferme, & autres ysles ou on a trouvé innumerable peuple, qui a
esté baptisé & reduict en nostre tres saincte foy.
Et maintenant en la presente navigation faicte par vostre royal
commandement en la descouverture des terres occidentales, estans soubz
les climats & paralelle de voz pays & royaulme, non auparavant à vous
n'y à nous congneuz, pourrez veoir & scavoir la bonté & fertilité
d'icelles, innumerable quantité de peuples y habitans la bonté &
paisibleté d'iceulx, Et pareillement la fecondité du grant fleuve qui
descend & arrose le permy d'icelles voz terres, qui est le plus grant
sans comparaison que on sache jamais avoir veu. Les quelles choses
donnent à ceulx qui les ont veues, certaine esperance de l'augmentation
future de nostre dicte saincte foy & de voz seigneuries & nom tres
chrestien, ainsi qu'il vous plaira veoir par cestuy present petit livre:
Auquel sont amplement contenues toutes choses dignes de memoire,
que avons veues, & qui nous sont advenues tant en faisant ladicte
navigation, que estans & faisans sejour en vosdictz pays & terres_.
Le dimenche jour & feste de la Penthecoste seziesme jour de [Page 6]
May, en lan mil cinq cens trente cinq du commandement du cappitaine &
bon vouloir de tous, chascun se confessa, & recusmes tous ensemblement
nostre createur en lesglise cathédrale de sainct Malo. Apres lequel
avoir reçu, feusmes nous presenter au cueur de ladicte eglise, devant
reverend pere en Dieu monsieur de sainct Malo, lequel en son estat
episcopal nous donna sa benediction.
Et le mercredy ensuivant dix neufiesme jour de May, le vent vint bon
& convenable, & appareillasmes avec trois navires, Scavoir la grand
Hermine du port, environ cent a six vingtz tonneaulz, ou estoit le
cappitaine general, & pour maistre Thomas frosmond, Claude du pond
briand, filz du seigneur de Montreueil & eschansson de monseigneur le
Daulphin, Charles de la Pommeraye, Jehan poullet & autres gentizlhommes.
Le second navire, nommé la petite Hermine du port, environ soixante
tonneaulz; Estoit cappitaine soubz le dict cartier Mace jalobert, &
maistre Guillaume le mariè. Et au tiers navire nommé l'Emerillon du port
de environ quarante tonneaulz, en estoit cappitaine Guillaume le breton,
& maistre Jacques maingart. Et navigasmes avec bon temps jusques au 20,
jour dudict moys de May, que le temps se tourna en yre & tourmente, qui
nous a duré en ventz contraire & serraisons, autant que navires qui
passassent jamais la mer, eussent sans amendement: Tellement que le
vingt cinqiesme jour de Juing par le dict mauvais temps & serraison,
nous entreperdismes tous trois, sans que nous ayons eu nouvelles les
ungs des autres jusques à la terre neufve; la ou nous avions lymité nous
trouver tous en ensemble, & depuis nous estre entreperduz, avons esté
avec la nef generalle par la mer de tous ventz contraires, jusques au
septiesme jour du moys de Juillet, que nous arrivasmes à la dicte terre,
neufve, & prismes terre à l'isle aux oyseaulx: laquelle est à quatorze
lieues de la grand terre, quelle ysle est si tresplaine d'oyseaulx, que
tous les navires de France y pourraient facilement charger, sans que on
s'apperceust que l'on en eust tiré, & la en prinsmes deux barques pour
partie de noz victailles: Icelle ysle est en leslevation du pole en. 49
degrez, 40 mynutes. Et le huictiesme dudict moys, nous appareillasmes
de ladicte ysle, & avec bon temps vinsmes au hable du blanc [Page 7]
sablon estant à labbaye des chasteaulx le XVe jour dudict moys, qui
est le lieu ou nous debuoyns rendre: Auquel lieu feusmes attendans noz
compaignons jusques au vingt sixiesme dudict moys, lequel jour ilz
arrriverent tous deux ensemble: Et la nous acoustrasmes & prismes eaues,
boys & aultres choses necessaires, & appareillasmes & feismes voylle
pour passer oultre le vingt neufiesme jour dudict moys à l'aube du jour,
& feismes porter le long de la coste du Nort Gisant, est Nordest, &
Ornaist, Surnaist jusques environ les huict heures de soir que meismes
les voylles bas, le travers de deux ysles qui l'avancent plus hors
que les autres que nous nommasmes les ysles Sainct Guillaume. Et sont
environ vingt lieues oultre le hable de Brest: Le tout ladicte coste
depuis les chasteaulz jusques icy gist est Nordest & Ornaist Surnaist
rengee de plusieurs ysles & terres toutes hachee & pierreuse, sans
aucune terre ny boys, fors en aucunes vallees. Le lendemain penultime
jour du dudict moys feismes courir à Ornaist pour avoir congnoissance
d'autres ysles qui nous demouroient environ douze lieues & demye. Entre
lesquelles ysles se faict une couche vers le Nort toute à ysles & grande
voye apparoisantes y avoir plusieurs bons hables, & les nommasmes les
ysles Saincte Marthe; hors lesquelles environ une lieue & demye, à la
mer y a une basse bien dangereuse ou il y a quatre ou cinq testes
qui demeurent le travers desdictes bayes en la rotte d'Est & Onaist
desdictes ysles Saincte Marthe, environ sept lieues: Lesquelles ysles
nous vinsmes querir ledict jour, environ une heure apres midy; & depuis
ledict jour jusques à l'orloge vyrente feismes courir environ quinze
lieues le travers d'ung cap d'ysles basses, que nous nommasmes les ysles
Sainct Germain, au suest duquel environ trois lieues y a une autres
basse fort dangereuse. Et pareillement entre le dict cap Sainct Germain
& Saincte Marthe, y a ung banc hors des dictes ysles environ deux lieues
sur lequel n'y a que quatre brasses. Et pour le dangier de la dicte
coste mismes les voylles bas, & ne feismes porter la dicte nuict.
Le lendemain dernier jour de Juillet, feismes courir le long de la dicte
coste qui gist Est & Onaist cart de Suest, qui est toute rengee d'isles
& basses & coste fort dangereuse; laquelle contient depuis le dict cap
des ysles Sainct Germain, jusques à la fin des ysles environ dix sept
lieues & demye. Et a la fin desdictes ysles, y a une fort belle terre
basse plaine de grandz arbres & haultz: & est icelle coste toute [Page 8]
rengee de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable, jusques
au cap de Thiennot que se rabast, au Nor onaist qui est environ sept
lieues des dictes ysles. Lequel cap congnoissons du precedent voyage. Et
parce feismes porter toute la nuict à Onaist Noronaist jusques au jour
que le vent vint contraire, & feusmes charcher ung havre ou mismes noz
navires, qui est ung bon petit havre, oultre ledict cap Thiennot environ
sept lieues & demye, & est entre quatre ysles sortentes à la mer, noud
le nommasmes le havre Sainct Nicolas, & sur la plus prochaine ysle
plantasmes une croix de boys pour merche. Et fault amener la dicte croix
au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort, & trouverez
de perfond six brasses, & se fault donner garde de deux basses qui
demeurent des deux costez à demye lieue hors. Toute ceste dicte coste
est fort dangereuse & plaine de basses: nonobstant qu'il semble y avoir
plusieurs bons hables n'y a que basses & plateys. Nous feusmes au dict
hable depuis le dict jour jusques au Dimenche vii° jour d'Aoust: Auquel
jour appareillasmes & vinsmes querir la terre deca vers le cap de
Rabast, qui est distant du dict hable, environ xx lieues Gisans Nort
Nordest & Susur Onaist. Et le lendemain le vent vint contraire: Et parce
que ne trouvasmes nulz hables à la dicte terre de Su. feismes porter
vers le Nort oultre le precedent hable de environ dix lieues, ou nous
trouvasmes une moult belle & grande baye, plaine d'ysles & bonnes
entrees & passaige de tous les ventz qu'il scavoit faire: Et pour
congnoissance d'icelle baye y a une grand ysle comme ung cap de terre,
qui s'avance plus hors que les autres; Et sur la terre environ deux
lieues, y a une montaigne faicte comme ung tas de bled, nous nommasmes
la dicte baye la baye sainct Laurens.
Le douziesme jour du dict moys nous partismes de la dicte baye sainct
Laurens & feismes porter à Onaist, & vinsmes querir ung cap de terre
devers le Su qui gist environ l'Onaist ung cart de Sur Onaist du
dict hable Sainct Laurens environ vingt cinq lieues. Et par les deux
sauvaiges que avions prins le premier voyage, nous fut dict que cestoit
de la dicte terre devers le Su, & que cestoit une ysle, & que par le Su
d'icelle estoit le chemin à aller de Honguedo ou nous les avions prins
lan precedent à Canada: Et que à deux journees du dict cap & ysle
commenceroit le royaulme de Saguenay à la terre devers le Nort allant
vers le dict Canada, le travers du dict cap environ trois [Page 9]
lieues y a de profond cent brasses & plus. Et n'est memoire de jamais
avoir tant veu de ballaynes que nous vismes celle journee le travers
dudict cap.
Le lendemain jour nostredame d'Aoust quinziesme dudict moys, nous
passasmes le destroict la nuict de devant, & le lendemain eusmes
congnoissance de terres qui nous demouroient vers le Su: qui est une
terre à haultes montaignes à merveilles, Donc le cap susdict de la dicte
ysle que nous avons nommee l'ysle de l'Assumption, & ung cap de dictes
haultes terres gisent Est Nordest & Onaist sur Onaist, & y a entre eulx
vingt cinq lieues, Et veoit on les terres du Nord encores plus haultes
que celles du Su à plus de trente lieues. Nous rangeasmes le dictes
terres du Su depuis ledict jour jusques au mardy que le vent vint
Onaist, & meismes le cap au Nord pour aller querir lesdites haultes
terres que voyons, & nous estans là trouvasmes lesdictes terres unyes &
basses vers la mer, & les montaignes devers le Nort par sus lesdictes
haultes terres gisant icelles terres, Est, & Onaist ung cart de Sur
Onaist. Et par les sauvaiges que avions, nous a esté dict que cestoit
le commencement du Saguenay & terre habitable. Et que de la venoit le
cuyvre rouge qu'ilz appellent caignetdaze. Il y a entre les terres du Su
& celles du Nort, environ trente lieues, & plus de deux cens brasses
de perfond & nous ont lesdictz Sauvaiges certiffié estre le chemin &
commencement du grant Silenne de Hochelaga & chemin de Canada; lequel
alloit tousjours en estroissent jusques à Canada, puis que l'on treuve
l'aue doulce qui va si loing que jamais homme n'auroit esté jusques
au bout qu'ilz eussent ouy, & que autre passaige n'y avoit que par
bateaulx. Et voyant leur dire & qu'ilz affermoient n'y avoir autre
passaige, ne voulut ledict cappitaine passer oultre jusques a avoir veu
le reste de ladicte terre & coste devers le Nort, qu'il avoit obmis de
veoir depuis la Baye saint Laurens pour aller veoir la terre du Su pour
veoir s'il y avoit aucun passaige.
_Comment nostre cappitaine feist retourner les navires en arriere,
jusques a avoir congnoissance de la Baye sainct Laurens pour veoir s'il
y avoit aucun passaige vers le Nort_.
Le mercredy 18e jour d'Aoust, nostre cappitaine feist retourner ses
navires en arriere, & mestre le cap à l'autre bort. Et rangeasmes
ladicte coste du Nort qui gist Nordest & Sur Ornaist faisant ung demy
arc, qui est une terre fort haulte non tant comme celle de Su: [Page 10]
Et arrivasmes le jeudy ensuyvant à sept ysles fort haultes: lesquelles
nous nommasmes les ysles Rondes, qui sont à environ quarante lieues des
terres du Su, & s'avancent hors à la mer trois ou quatre lieues, le
travers desquelles y a ung commencement de basses terres plaines de
beaux arbres; lesquelles terres nous rengeasmes le vendredi avec nos
barques, le travers desquelles y a plusieurs bancqs de sablon ä plus de
deux lieues à la mer, fort dangereux, lesquelz descuevrent de basse mer,
& au bout d'icelles basses terres qui contiennent environ dix lieues,
y a une riviere d'eaue doulce, sortant à la mer, tellement que à plus
d'une lieue d'elle est aussi doulce que eaue de fontaine. Nous entrasmes
en ladicte riviere avecq noz barques, & ne trouvasmes à l'entree
d'icelle que brasse & demye. Il y a dedans ladicte riviere plusieurs
poissons, qui ont forme de chevaulx, lesquels vont à la terre de nuict,
& de jour à la mer, ainsi qu'il nous feut dict par nos deux sauvaiges:
Et de ces dictz poissons veismes grand nombre dedans la dicte riviere.
Le lendemain 2le jour dudict moys au matin à l'aube du jour feismes
voylle & feismes porter le long de la dicte coste, tant que nous eusmes
congnoissance de la reste de la dicte coste du Nort, que n'avions veu, &
de l'ysle de l'Assumption, que nous avions esté querir au partir de la
dicte terre: & lors que nous feusmes certains que ladicte coste estoit
rengee, et qu'il n'y avoit nul passaige, retournasmes à nos navires qui
estoient esdictz sept ysles où il y a bonne radde à dix huict & vingt
brasses de sablon: auquel lieu avons esté sans pouoir sortir n'y faire
voylle pour la cause des bruynnes & ventz contraires qui faisoient
jusques au xxiiii° jour dudict moys que sommes arrivez à ung hable de la
coste du Su, qui est à environ quatre vingt lieues des dictz sept ysles,
qui est le travers de trois ysles plattes, qui sont par le parmy du
fleuve. Et environ le my chemin des dictes ysles & ledict hable devers
le Nort, y a une fort grande riviere, qui est entre les haultes & basses
terres, qui faict plusieurs bancqs à la mer à plus de trois lieues,
qui est ung pais fort dangereux & sont de deux brasses & moins, & à la
creste de iceulz bancqs trouverez xxv & xxx brasses bort à bort, toute
icelle coste du Nort, gist, Nort, Nordest, & Su sur Onaist.
Le hable devantdict ou posasmes qui est à la terre du Su, est hable de
marie & de peu de valleur, nous les nommasmes les Ysleaux [Page 11]
sainct Jehan, parce que nous y entrasmes le jour de la decollation
dudict faict, Et au paravant que arriver audit hable, y a une ysle à
Best d'icelluy environ cinq lieues, ou il n'y à point de passaige entre
terre & elle que par bateaux; le dict hable des ysleaux sainct Jehan
asseche toutes les marees, & y maryne l'eaue de deux brasses: Le
meilleur lieu à mettre navires est vers le Su d'ung petit yslot qui est
au parmy du dict hable bort au dict yslot.
Nous appareillasmes du dict hable le premier jour de septembre pour
aller vers Canada, & environ quinze lieues du dict hable à l'Onaist,
Sur, Onaist y a trois ysles au parmy du fleuve, le travers desquelles y
a une riviere fort perfonde & courante, qui est la riviere & chemin du
royaulme & terre de Saguenay, ainsi que nous a esté dict par nos
deux sauvages du pais de Canada. Et est icelle riviere entre haultes
montaignes de pierre nue, sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y
croist grand quantité d'arbres & de plusieurs sortes qui croissent sur
la dicte pierre nue comme sur bonne terre, de sorte qui y avons veu
arbre suffisant à master navire de trente tonneaulx, aussi vert qu'il
soit possible de veoir lequel estoit sur ung rocq sans y avoir aucune
faveur de terre, à l'entrée d'icelle riviere trouvasmes quatre barques
des sauvages, les quelz venoient vers nous en grand peur & craincte, de
sorte qu'il en recueillit une, & lautre approcha pres qu'ilz peurent
entendre l'un de nos sauvages, qui se nomma & feist sa congnoissance, &
les feist venir seurement.
Le lendemain deuxiesme jour du dict septembre, resortismes hors de la
dicte riviere pour faire le chemin vers Canada, & trouvasmes la mares
fort courante & dangereuse, parce que devers le Su de la dicte riviere
y a deux ysles, & l'entour desquelles, à plus de trois lieues n'y a que
deux brasses semees de gros perrons, comme tonneaulz & pippes, & les
marees de ce puantes par entre lesdictes ysles, de sorte que cuydasmes y
perdre nostre gallyon, sinon le secours de noz barques & à la creste
des dictz plateys, y a de perfond trente brasses & plus. Passe ladicte
riviere du Saguenay & les dictes ysles, environ cinq lieues vers le Sur
Onaist, y a une autre ysle vers le Nort, de laquelle y a de fort haultes
terres le travers desquelles cuydasmes poser l'ancre pour estaller
l'obbe, & ny peusmes trouver le fonds à six vingtz brasses a ung traict
d'arc de terre, de sorte que feusmes contrainctz retourner vers la dicte
ysle, ou passames à trente cinq brasses, & beau fondz. [Page 12]
Le lendemain matin feismes voylle, & appareillasmes pour passer oultre,
& eusmes congnoissance d'une sorte de poissons, desquelz il n'est
memoire d'homme avoir veu n'y ouy: Les dictz poissons sont aussi gros
comme marsouyns sans avoir aucun estre, & sont assez faictz par le corps
& teste de la facon d'ung levrier, aussi blancs que neige, sans avoir
aucune tache: & en y a fort grand nombre dedans la dicte riviere qui
vivent entre la mer & l'eaue doulce: Les gens du pais les nomment
Adhothuys: & nous ont dict qu'ilz sont fors bons à menger, & nous ont
affirmé n'y en avoir en tout le dict fleuve qu'en cet endroit.
Le sixiesme jour dudict moys avec bon vent feismes courir à mont le dict
fleuve environ quinze lieues, & vinsmes poser à une ysle qui est bort
à la terre du Nort, qui faict une petite baye & couche de terre: à
laquelle y a ung nombre inestimable de grandes tortues, qui sont es
environs d'icelle ysle, Pareillement par iceulz du pais, se faist es
environs de la dicte ysle grand pescherie de Adhothuys. Il y a aussi
grant courant es environs de ladicte ysle comme devant Bordeaux de flo,
& ebbe. Icelle ysle contient environ trois lieues de long & deux de
large: & est une moult bonne terre & grasse, plaine de beaulx & grandz
arbres de plusieurs sortes: & entre autres y a plusieurs couldres
franches que trouvasmes fort chargees de noisilles aussi grosses & de
meilleur saveur que les nostres, mais ung peu plus dures. Et parce la
nommasmes l'ysle es Couldres.
Le septiesme jour dudict moys jour nostredame, apres avoir ouy la messe,
nous partismes de ladicte ysle pour aller à mont ledict fleuve, &
vinsmes à quatorze ysles qui estoient distantes de ladicte ysle es
couldres de sept à huict lieues, qui est le commencement de la terre
& province de Canada: desquelles en y a une grande qui a environ dix
lieues de long & cinq de large, en laquelle y a gens demourrans qui font
grand pescherie de tous les poissons qui sont dedans le dict fleuve
selon leur saison. Nous estans posez & a l'encre entre icelle grande
ysle, & la terre du Nort, alasmes à terre & portasmes les deux sauvaiges
que avions prins le precedent voyage:
Et trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquelz commencerent à fuyr, & ne
vouloient aprocher jusques ad ce que nosdictz deux hommes commencerent
ä parler, & leur dire qu'ilz, estoient Taignoagny & dom Agaya. Et lors
qu'ilz eurent congnoissance d'eulx commencerent a demener [Page 13]
joye danfans & faisans plusieurs cerimonies; & vindrent parler des
principaulz à noz basteaux, lesquelz nous apportoient force anguilles, &
aultres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil qui est le pain
de quoy ilz vivent en la dicte terre, & plusieurs gros melons. Et icelle
journée vindrent à nos navires plusieurs barques du pays chargées de
gens tant hommes que femmes pour veoir & faire chaire à nos dictz deux
hommes, les quelz feurent tous bien receuz par nostre cappitaine, qui
les festoya de ce qu'il peust, & pour faire sa congnoissance leur donna
aucuns petis presens de peu de valleur, de quoy se contenterent fort.
Le lendemain le seigneur de Canada nommè Donnacona en nom, & l'appellent
pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de
plusieurs gens davant noz navires. Puis enfeist retirer arriere dix, &
vint seulement avec deux à bort desdictz navires, accompaigné de seize
hommes, & commenca ledict Agouhanna le travers du plus petit de noz
trois navires a faire une predication & preschement à leur mode, en
demenant son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui este une
cerimonie de joye & asseurance, Et lors qu'il fut arrivé à la nef
generalle ou estoient les dictz Taignoagny & son compaignon, parla le
dict seigneur à eulx, & eulx à luy, & luy commencerent a compter ce
qu'ilz avoient veu en France, & le bon traictement qu'il leur avoit esté
faict, dequoy tut fort joyeulx, & pria nostre cappitaine luy bailler
ses bras pour les baiser & accoller qui est leur mode de faire chere en
ladicte terre. Lors nostre cappitaine entra en la dicte barque du dict
Agouhanna, & commanda apporter pain & vin pour faire boire & menger
ledict seigneur & sa bande, ce qui fut faict, dequoy furent fort
contens. Et pour lors ne fut aultre present faict audict seigneur
attendant lieu & temps. Apres lesquelles choses ainsi faictes, se
departirent les ungs des aultres, & prindrent congé, & se retira le dict
Agouhanna en ses barques pour se retirer & aller en son lieu. Et feist
le dict cappitaine apprester ses barques pour passer oultre, & aller
avant le dict fleuve avec le flo, pour cercher hable & lieu de sauveté
pour mettre les navires, & feusmes oultre le dict fleuve environ dix
lieues coustoyant la dicte ysle. Et au bort d'icelles trouvasmes ung
asseurg d'eaulx fort beau & plaisant. Au quel lieu y a une petitie
riviere & hable de barre marinant de deux à trois brasses, que [Page 14]
trouvasmes lieu à nous propice pour mettre nosdictes navires à sauveté.
Nous nommasmes le dict lieu saincte Croix, par ce que le dict jour y
arrivasmes. Aupres d'iceluy lieu y a ung peuple, dont est seigneur le
dict Donnacona, & y est la demeurance qui se nomme Stadacone, qui est
aussi bonne terre qu'il soit possible de veoir & bien fructiferente,
pleine de fort beaulx arbres de la nature & sorte de France. Comme
chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfz, cedres, vignes, aubespines, qui
portent le fruict aussi gros que prunes de damas, & aultres arbres:
soubz les quels croist de aussi beau chanvre que celuy de France, qui
vient sans semence ny labour. Apres avoir visite ledict lieu, & trouvé
estre convenable, se retira ledict cappitaine, & les aultres dedans les
barques pour retourner es navires. Et ainsi que sortismes hors de la
dicte riviere trouvasmes au devant de nous l'ung des seigneurs dudict
peuple de Stadacone accompaigné de plusieurs gens tant hommes, femmes
que enfans: lequel seigneur commenca a faire ung preschement à la facon
& mode du pays, qui est de joye & asseurance, & les femmes dansoient
& chantoient sans cesse estans en l'eaue jusques es genoulx, Nostre
cappitaine voyant leur bonne amour & bon vouloir, feist approcher la
barque ou il estoit, & leur donna des couteaulx, & petites patenostres
de voirre, de quoy menerent une merveilleuse joye, de sorte que nous
estans departis d'avec eulx distant d'une lieue ou environ, les oyons
chanter, danser, & mener joye de nostre benne.
_Comme nostre cappitaine retourna es navires & alla veoir l'ysle, la
grandeur & nature d'icelle, & comme il feist mener les dict navires à la
riviere saincte Croix_.
Apres que nous feusmes arrivez avec noz barques ausdictz navires &
retournez de la rivyere saincte Croix, le cappitaine commanda apprester
lesdictes barques pour aller à terre à la dicte ysle veoir les arbres
qui sembloient fort beaulx a veoir, & la nature de la terre d'icelle
ysle. Ce que fut faict, & nous estans à ladicte ysle la trouvasmes
plaine de fors beaulx arbres de la sorte des nostres. Et pareillement y
trouvasmes force vignes, ce que n'avyons veu par cy devant à toute la
terre, & par ce la nommasmes l'ysle de Bacchus. Icelle ysle [Page 15]
tient de longueur environ douze lieues, & est fort belle terre a veoir,
mais est plaine de boys sans y avoir aucun labouraige, fors qu'il y a
aucunes petites maisons ou ilz font pescherie, comme par cy devant est
faicte mention.
Le lendemain partismes avec nosdictz navires pour les mener audict lieu
de saincte Croix, & y arrivasmes le 14 dudict moys. Et vindrent au
devant de nous le lesdictz Donnacona Taignoagny & Dom agaya avec vingt
cinq barques chargez de gens qui venoient dudict lieu dont estions
partis, & alloient audict Stadacone ou est leur demourance, & vindrent
tous a noz navires faisans plusieurs signes de joye, fors noz deux
hommes que avions apportez, Scavoir Thaignoagny & Dom agaya, lesquelz
estoient tous changez de propos, & de couraiges, & ne vouloient entrer
dedens nos dictz navires, nonobstant qu'ilz en feussent plusieurs fois
priez: dequoy eusmes aucune deffiance d'eulx. Le cappitaine leur demanda
s'ilz vouloient aller comme ilz luy avoient promis avec lui à Hochelaga,
& ilz respondirent que oy: & qu'ilz estoient deliberez y aller: lors
chascun se retira.
Le lendemain 15, ledict cappitaine feust à terre avec plusieurs pour
faire planter ballises & merches pour plus seurement mettre les navires
à sauveté. Auquel lieu se rendirent au-devant de nous plusieurs gens
du pays & entre aultre le dict Donnacona noz deux hommes & leur bande,
lesquelz se tindrent apart soubz une poincte de terre qui est sur le
bort d'ung fleuve, sans ce que aucun d'eulx vint environ nous, comme les
aultres qui n'estoient de leur bande faisoient. Apres que le cappitaine
fut adverty qu'ilz y estoient, commanda à partie de ses gens aller
avecques luy, & furent vers eulx soubz ladicte pointe, & trouverent les
dictz Donnacona, Taignoagny, Dom agaya & plusieurs aultres: & apres
se estre entre saluez, se avanca ledict Taignoagny de parler, & dit
à nostre cappitaine que ledict seigneur Donnacona estoit marry, dont
ledict cappitaine & ses gens portoient tant de batons de guerre, par
ce que de leur part n'en portoient nulz. A quoy leur respondist ledict
cappitaine que pour leur marrisson ne laisserons a les porter, & que
c'estoit la coustume de France, & qu'il le scavoit bien, mais pour
toutes leurs parolles ne laisserent le dict cappitaine & Donnacona
a faire grand chere ensemble. Lors aperceusmes que ce que disoit le
Taignoagny ne venoit que de luy & son compaignon. Et avant de partir
dudict lieu, lesdictz Donnacona & cappitaine feirent une [Page 16]
asseurance de sorte merveilleuse, car tout le peuple dudict seigneur
Donnacona gecterent & feirent trois cris à plaine voix, que cestoit
chose horrible a ouyr, & a tant prindrent congié les ungs des aultres, &
nous retirasmes à bort pour celuy jour, & le lendemain 16, dudict moys
nous meismes les deux plus grandz navires dedens ledict hable & riviere,
ou il y a de plaine mer trois brasses & de bas d'eaue demy brasse, & fut
laissé le gallyon dedens la radde pour mener au dict Hochelaga. Et tout
incontinent que lesdictes navires furent audict hable & asseur, se
trouverent devant les dictes navires Donnacona, Taignoagny, Domagaya, &
plus de cinq cens personnes hommes, femmes, que petis enfans, et entra
ledict seigneur avec dix ou douze des plus grandz personnaiges du pays,
lesquelz furent par ledict cappitaine & autres festoyes, & leur
fut donné aucuns petis presens, & fut par Taignoagny dict à nostre
cappitaine, que ledict seigneur estoit marry dont il alloit à Hochelaga,
& que ledict seigneur ne vouloit que luy que ploit y allast par ce que
la riviere ne valloit riens, & leur fust respondu par ledict cappitaine
que pour tout ce ne laisseroit y aller s'il luy estoit possible; par ce
qu'il avoit commandement du roy son maistre de aller le plus avant qu'il
pourroit: mais si le dict Taignoagny y voulant aller comme il avoit
promis, qu'on luy feroit present, dequoy il seroit content & grand
chere, & qu'ilz ne feroient que aller & venir seulement audict
Hochelaga, puis retourner. A quoy respondist le dit Taignoagny, qu'il
n'y yroit point. Lors se retirerent a leurs maisons. Et le lendemain, l7
dudict moys, le dict Donnacona & les aultres revindrent comme devant, &
apporterent force anguilles & aultres poissons, dequoy se faict grand
pescherie audict fleuve, comme sera cy apres dict. Lors qu'ilz furent
arrivez devant lesdictes navires, commencerent a chanter & danser comme
avoient de coustume. Et apres qu'ilz eurent ce faict, feict ledict
Donnacona mettre tous ses gens d'ung costé, & feist ung cerne sur le
sable, & y feist mettre nostre cappitaine & ses gens: & lors commenca
une harengue, tenant une fille d'environ l'aage de dix à douze ans en
l'une de ses mains, puis la vint presenter à nostre cappitaine, & tout
incontinent tous les gens dudict seigneur se prindrent a faire trois
criz & hurlemens en signe de joye & alliance. Puis de rechef presenta
deux petis garsons de moindre aage l'un apres l'aultre, desquelz feirent
telz criz & cerimonies que devant. Duquel present ainsi faict par
le dict seigneur fut par nostre cappitaine remercié. Lors [Page 17]
Taignoagny dict au cappitaine que la fille estoit la propre fille de la
seur dudict seigneur, & l'ung des garsons frere de luy qui parloit, Et
qu'on les luy donnoit sur l'intention qu'il n'allast point à Hochelaga.
A quoy luy re respondist nostre cappitaine, que si on les luy avoit
donnez sur ceste intention, que on les reprint, & que pour riens ne
laisseroit y aller par ce qu'il avoit commandement de ce faire. Sur les
quelles parolles Dom agaya compaignon dudict Taignoagny, dict audict
cappitaine que ledict seigneur luy avoit donné les dictz enfans par
bonne amour, & en signe d'asseurance, & qu'il estoit content aller
avec luy audict Hochelaga, de quoy eurent grosses parolles lesdictz
Taignoagny & Dom agaya. Lors aperceusmes que ledict Taignoagny ne
valloit riens, & qu'il ne songeoit que trahison & malice tant par ce
que aultres mauvais tours que luy avions veu faire. Et sur ce ledict
cappitaine feist mettre lesdictz enfans dedans les navires, feist
apporter deux espées, ung grand bassin d'arain plain, & ung ouvré pour
laver mains, & en feist present audict Donnacona, lequel fort s'en
contenta & remercia nostre cappitaine, Et commanda ledict Donnacona
a tous ses gens chanter & danser, & pria ledict Donnacona nostre
cappitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que lesdictz
Taignoagny & Dom agaya lui en avoient faict teste, & aussi que jamais
n'en avoient veu, ny ouy. A quoy le cappitaine respondist qu'il le
vouloit bien, & commanda que on tirast une douzaine de barges avec leurs
boulletz le travers du boys qui estoit jouxte lesdictes navires & gens.
Dequoy furent tous si estonnez qu'ilz pensoient que le ciel feust cheu
sur eulx, & Ce prindrent a hucher & hurler si tres fort, que sembloit
que enfer y feust vuide, & davant qu'ilz se retirassent, le dict
Taignoagny feist dire par interposés personnes, que les compaignons du
gallyon, lequel estoit demouré ä la radde, avoient tué deux de leurs
gens de coups d'artillerie: dont tous se retirerent à grand haste, ainsi
que si les eussions voulu tuer. Ce que ne se trouva verité: Car durant
ledict jour ne fut dudict gallyon tiré artillerie.
_Comment lesdictz Donnacona, Taignoagny, & aultres songerent une
finesse, & feirent habiller trois hommes en guise de diables, faignans
estre venuz de par Cudriagny leur dieu pour nous empescher d'aller
audict Hochelaga_. [Page 18]
Le lendemain. 18. dudict moys pour nous cuyder tousjours empescher
d'aller à Hochelaga, songerent une grand finesse qui feust telle, ilz
habillerent trois hommes en la facon de trois diables, lesquelz avoient
cornes aussi longues que le bras, & estoient vestus de peaulx de chien
noirs & blancs. Et avoient le visaige painct aussi noir que charbon, &
les feirent mettre dedans une de leurs barques à nostre non sceu; &
leur bande vint comme ilz avoient de coustume au prez de noz navires,
lesquelz se tindrent dedans le boys sans apparoistre environ deux
heures, attendant que l'heure & marée fut venue pour l'arrivée de
la dicte barque, à la quelle heure sortirent tous du boys, & se
presenterent devant lesdictes navires sans eulx approcher ainsi
qu'ilz fouloient faire, & commence le dict Taignoagny a saluer nostre
cappitaine qui luy demanda s'il vouloit le bateau, lequel luy respondist
que non pour l'heure, mais que tantost il entreroit dedans lesdictes
navires & incontinent arriva ladicte barque ou estoient lesdictz trois
hommes apparoissant estre trois diables ayans de grandz cornes sur leurs
testes, & faisait celuy du milieu ung merveilleux sermon en venant:
lesquelz passerent le long de noz navires avec leur dicte barque, sans
aucunement tourner leur veue vers nous, & allerent assener & donner
en terre avec leur dicte barque, & tout incontinent ledict seigneur
Donnacona & des gens prindrent ladicte barque & lesditz trois hommes,
lesquelz s'estoient laissé cheoir au fondz d'icelle comme gens morts, &
porterent le tout ensemble dedans le boys qui estoit distant d'ung jet
de pierre, & ne demoura une seulle personne devant nosdictes navires que
tous ne se retirassent dedans ledict boys, & eulx estans audict boys
commencerent une predication & preschement que nous oyons de noz navires
qui dura environ demye heure. Apres laquelle sortirent les dictz
Taignoagny & Dom agaya marchans ver nous, ayans les mains joinctes, &
leurs chappeaulx soubz leurs coddes, faisans une grande admiration. Et
commenca le dict Taignoagny a dire, & proferer par trois _Jesus, Jesus,
Jesus_ levant les yeux vers le ciel, puis Dom agaya commenca a dire
_Jesus Maria_. Jacques Cartier regardant vers le ciel comme l'aultre.
Le cappitaine voyant leurs mines & cerimonies, leur commenca a demander
qu'il y avoit, & que c'estoit que estoit survenu de nouveau, Lesquelz
respondirent qu'il y avoit de piteuses nouvelles, en disant, nenny, est
il bon. Et ledict cappitaine leur demanda de rechef que c'estoit: &
ilz repondirent, que leur dieu nommé Cudragny avoit parlé à [Page 19]
Hochelaga, & que les trois hommes devant dictz estoient venus de par luy
leur annoncer les nouvelles, qu'il y avoit tant de glaces & de neiges
qu'ilz mouroient tous. Desquelles parolles nous prinsmes tous a rire,
& leur dire que leur dieu Cudragny n'estoit que ung sot, & qu'il ne
scavoit qu'il disoit, & qu'ilz le disent à ses messagiers, & que Jesus
les garderoit bien de froid s'ilz luy vouloient croire. Lors dedict
Taignoagny & son compaignon, demanderent audict cappitaine s'il avoit
parlé à Jesus, & il respondist que ses prebstres y avoient parlé, &
qu'il feroit beau temps. Desquelles parolles remercierent le dict
cappitaine, & se retirent dedans le boys dire les nouvelles aux aultres,
qui sortirent dudict boys tout incontinent faignans estre joyeulx
desdictes parolles par ledict cappitaine ainsi dictes. Et pour monstrer
qu'ilz en estoient joyeulx, tous incontinent qu'ilz furent devant les
navires commencerent d'une commune voix a faire trois criz & hurlemens,
qui est leur signe de joye, & se prindrent a danser & chanter, comme
avoient de coustume: mais pour resolution lesdictz Taignoagny & Dom
agaya dirent à nostre dict cappitaine, que le dict seigneur Donnacona
ne vouloit point que nul d'eulx allast à Hochelaga avec luy, S'il
ne bailloit plege qui demourast à terre avec ledict Donnacona. Le
cappitaine leur respondist que s'ilz n'estoient deliberez y aller de bon
couraige qu'ilz demourassent, & que par eulx ne laisseroit mettre paine
y aller.
_Comment nostre cappitaine & tous les gentilz hommes avec cinquante
hommes mariniers partirent de la province de Canada avec le gallyon, &
les deux barques, pour aller à Hochelaga, & de ce que fut veu entre deux
sur ledict fleuve_.
Le lendemain, 19e jour dudict moys de Septembre, nous appareillasmes &
feismes voylle avec le dict gallyon & les deux barques, pour aller avec
la marée amont ledict fleuve, ou trouvasmes à veoir des deux costez
d'icelluy les plus belles & meilleures terres, qu'il soit possible de
veoir. Aussi vives que l'eaue plaine des beaulx arbres du monde: & tant
de vignes chargez de raisins le long dudict fleuve, qu'il semble mieulx
qu'elles ayent esté plantez de main d'homme que aultrement: mais par ce
qu'elles ne sont cultivez ne taillez, ne sont les raisins si [Page 20]
groz & si doulx que les nostres: pareillement trouvasmes beaucoup de
maisons sur ledict fleuve, le lesquelles sont habitees de gens qui
font grande pescherie de tous poissons: lesquelles gens venoient à noz
navires d'aussi grand amour & privaulte, que si eussions esté du pays,
Nous apportant force poisson, & de ce qu'ilz avoient pour avoir de
nostre marchandise tendans les mains au ciel, & faisans plusieurs signes
de joye. Et nous estans posez environ ving cinq lieues de Canada en ung
lieu nommé Ochelay, qui est ung destroict dudict fleuve fort courant
& dangereux, tant de pierres que d'aultres choses vindrent plusieurs
barques à bort, Et entre aultres, y vint ung grand seigneur du pays,
lequel faisoit un grand sermon en venant & arrivant à bort, monstrant
par signes evidens avec les mains & aultres cerimonies, que le dict
fleuve estoit ung peu plus avant fort dangereux, nous advertissant de
nous en donner garde. Et presenta celuy seigneur au cappitaine deux de
ses enfans, desquelz le cappitaine print une fille de l'aage d'environ
sept a huit ans, & reffusant ung garson de deux ou trois ans, par ce
qu'il estoit trop petit, Le dict cappitaine festoya le dict seigneur &
sa bande de ce qu'il peust, & luy donna aucun petit présent: puis s'en
allerent à terre. Et depuis sont venus celuy seigneur & sa femme veoir
leur fille jusques à Canada & apporter aucun present au cappitaine,
Depuis le 19e jour jusques au 28, dudict moys nous avons esté navigans a
mont ledict fleuve sans perdre heure ny jour, durand lequel temps avons
veu & trouvé d'aussi beau pays & terres aussi unyes que l'on scauroit
desirer, plaine comme dict est des beaulx arbres du monde, scavoir
chesnes, hormes, noyers, cedres, pruches, fresnes, briez, sandres,
oziers, & force vignes. Lesquelles avoient si grand habondance de
raisins, que les compaignons en venoient chargez à bort. Il y a
seulement force grues, signes, oultardes, oyes, cannes, allouettes,
faisans, perdrix, merles, mauvis, teurtres, chardonnereulx, serins,
roussignolz, passes solitaires, & aultres oyseaulx, comme en France, &
en grand habondance.
Ledict 18e jour de septembre nous arrivasmes en ung grand lac & playne
dudict fleuve, large d'environ cinq ou six lieues, & douze de long, Et
navigasmes celluy jour amont sans y trouver partout icelluy que deux
brasses de parfond esgallement sans haulser ny baisser. Et nous arrivans
a l'ung des boutz dudict lac, ne nous apparoissoit aucun [Page21]
passaige n'y sortye: Ains sembloit icelluy estre tout cloz sans aucune
riviere, & ne trouvasmes audict bout que brasse & demie, dont nous
convint poser & mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec les
barques: & trouvasmes qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes
dudict fleuve en icelluy lac, & venant dudict Hochelaga: mais en icelluy
ainsi sortantes, y a barres & traverses faictes par le cours de l'eaue,
ou il n'y avoit pour lors que une brasse: Et lesdictes barres passees y
a quatre ou cinq brasses, qui estoit le temps des plus petites eaues de
lannée, ainsi que nous vinsmes par les flotz des dictes eaues qu'elles
croissent de plus de trois brasses de pic, toutes icelles rivieres
circuysent & environnent cinq ou six belles ysles, qui sont le bout
dudict lac: puis se rassemblent environ quinze lieues à mond toutes en
une. Celuy jour feusmes à l'une d'icelles, ou trouvasmes cinq hommes qui
prenoient des bestes sauvaiges: lesquels vindrent aussi privement à noz
barques, que s'ilz nous eussent veu toute leur vie sans avoir peur ne
craincte, & nosdictes barques arrivez à terre, l'un d'iceulx hommes
print nostre cappitaine entre ses bras, & le porta à terre aussy
legierement que sy feust esté ung enfant de cinq ans, tant estoit
icelluy homme grand & fort. Nous leur trouvasmes ung grand mouceau de
raz sauvaiges: lesquelz vivent en l'aue, & sont gros comme connyns, &
bons à merveilles. Desquelz feirent present à nostre cappitaine, qui
leur donna des couteaulx, & patenostres pour recompence. Nous leur
demandasmes par signe, si c'estoit le chemin de Hochelaga: Ilz nous
monstrerent que ouy, & qu'il y avoit encores trois journees à y aller.
_Comment le cappitaine feist accoustrer les barques pour aller audict
Hochelaga, & laisserent le gallyon pour la difficulté du passaige: &
comment nous arrivasmes audit Hochelaga, & le racueil que le peuple nous
feist à nostre arrivée_.
Le lendemain nostre cappitaine voyant qu'il n'estoit possible povoyr
pour lors passer le dict gallyon, feist advictailler & accoustrer
les barques, & mettre victuailles pour le plus de temps qu'il feust
possible, & que lesdictes barques en peurent accueillir, & se partit
avecques icelle accompaigné des gentilz hommes: scavoir Claude [Page 22]
du pont grand echanson de monseigneur le Dauphin. Charles de la
Pommeraye, Jehan gouion, Jehan poullet, avec vingt huict marinyers, y
comprins Mace jallobert & Guillaume le breton, ayans la charge soubz le
cappitaine des deux autres navires, pour aller amond ledict fleuve, au
plus loing qu'il nous seroit possible. Et navigasmes de temps à gré
jusques au dixneufiesme jour d'Octobre, que nous arrivasmes audict
Hochelaga, qui est distant d'ou estoit demouré ledict gallyon, de
quarante cinq lieues. Auquel & chemin faisant trouvasmes plusieurs gens
du pays, lesquelz nous apportoient du poisson & aultres victuailles,
dansans & menans grand joye de nostre venue. Et pour les atraire & tenir
en amytié avec nous, leur donnait ledict cappitaine pour recompence,
des couteaulx, patenostres & autres menues choses, dequoy estoient fort
contens. Et nous arrivez audict Hochelaga, Se rendirent au devant de
nous plus de mil personnes, tant hommes femmes que enfans; Lesquelz nous
feirent aussy bon racueil, que jamais pere feist à enfant, menant joye
merveilleuse: Car les hommes en une bande dansoyent. Les femmes d'aultre
& les enfans de l'autre: & apres ce nous apporterent force poisson, & de
leur pain faict de gros mil, qui gettoient dedans nosdictes barques,
en force qu'il sembloit qu'il tumbast de l'aer, voyant ce, nostre dict
cappitaine descendit à terre avec plusieurs de ses gens. Et si tost
qu'il fut descendu, se assemblerent tous sur luy, & sur tous les autres,
en faisant une chaire inestimable; Et apportoient leurs enfans à brasees
pour les faire toucher audict cappitaine & autres, faisant une feste,
qui dura plus de demye heure, Et voyant nostre cappitaine leur largesse
& bon recueil, feist asseoir & renger toutes les femmes, & leur donna
des petites patenostres d'estain & aultres menues choses: & à partye des
hommes des cousteaulx, puis se retira à bort des barques pour souper
& passer la nuict: durant laquelle demoura icelluy peuple sur le bort
dudict fleuve a plus pres desdictes barques, faisant toute nuict
plusieurs feux & danses, en disant à toutes heures Aguyaze, qui est leur
dire de salut & joye. [Page 23]
_Comment le cappitaine & les gentilz hommes avec vingt cinq hommes bien
armez & en bon ordre, allerent en la ville de Hochelaga & la situacion
dudict lieu_.
Le lendemain au plus matin le cappitaine s'acoustra & feist mettre ses
gens en ordre pour aller veoir la ville & demourant dudict peuple, & une
montaigne qui est jacente en leur dicte ville: ou allerent avec le dict
cappitaine les gentilz hommes & vingt marinyers, & laissa le parsus
pour la garde des barques, & print trois hommes de la dicte ville de
Hochelaga pour les mener & conduyre audict lieu, & nous estans en
chemin, le trouvasmes aussi battu qu'il soit possible, & plus belle
terre & meilleure qu'on scaurait veoir, toute plaine de chesnes aussy
beaulx qu'il ayt en forest de France: Soubz lesquelz estoit toute le
terre couverte de glan. Et nous ayans marché environ lieue & demye
trouvasmes sur le chemin, l'un des principaulx seigneurs de la dicte
ville, accompaigné de plusieurs personnes: lequel nous feist signe qu'il
se falloit reposer audict lieu pres ung feu qu'ilz avoient faict audict
chemin. Ce que feismes, lors commenca ledict seigneur à faire ung sermon
& preschement, comme cy devant est dict estre leur coustume de faire
joye & congnoissance, en faisant celluy seigneur chere audict cappitaine
& la compaignie, lequel cappitaine luy donna une couple de haches, & une
couple de cousteaulx, avec une croix, qu'il luy feist baiser, & la
luy pendit au col: de quoy rendit graces audict cappitaine. Ce faict
marchasmes plus oultre: & environ demye lieue de là, commencasmes à
trouver les terres labourées & belles grandes champaignes plaines de
bledz de leur terre, qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que
poix, dequoy vivent ainsi, comme nous faisons de fourment: & au parmy
d'icelles champaignes est situee la ville de Hochelaga, pres & joignant
une montaigne qui est à lentour d'icelle, labourée & fort fertile: de
dessus laquelle on veoit fort loing. Nous nommasmes la dicte montaigne
le mont Royal. La dicte ville est toute ronde, & close de boys à trois
rencqs, en facon d'une piramide, croisée par le hault, ayant la rengée
du parmy en facon de ligne perpendiculaire: puis rengée de boys couchez
de long, bien joinctz & cousus à leur mode: Et est de haulteurs environ
deux lances, n'y a en icelle ville que une porte & entrée, qui ferme
à barres. Sur laquelle & en plusieurs endroictz de ladicte [Page 24]
closture, y a manieres de galleries, & eschelles à y monter qui sont
garnis de roches & chaillouz. Pour la garde & deffence d'icelle, il y
a dedans icelle ville, environ cinquante maisons longues d'environ
cinquante pas ou plus chascune, & douze ou quinze pas de larges, &
toutes faictes de boys couvertes & garnyes de grandes escorces
& pelleures desdictz boys aussy large que tables, bien cousus
artificiellement selon leur mode: & par dedans icelles y a plusieurs
estres & chambres: Et au meilleu d'icelles maisons y a une grande place
par terre ou font leur feu, y vivent en communaulté, puis se retirent
en leur dictes chambres les hommes avecques leurs femmes & enfans.
Pareillement ilz ont grenyers au hault de leurs maisons, ou ilz mettent
leur bled dequoy font leur pain, qu'ilz appellent Carraconny, Et le font
en la sorte cy apres: Ilz ont des pilles de boys comme a piller chanure,
& bastent avec pillons de boys le dict bled en pouldre, puis le massent
en paste, & en font tourteaulx qu'ilz metent sur une pierre large qui
est chaulde, puis le couvrent de cailloudz chauldz. Et ainsi cuysent
leur pain en lieu de four. Ilz fond pareillement force potaiges dudict
bled & de febves et poix, desquelz ilz ont assez & aussy grosses
concombres & aultres fruictz. Ilz ont de grandz vaisseaulx comme thonnes
en leurs maisons ou ilz mettent leur poisson, lequel ilz sechent à la
fumée durant l'esté & en vivent l'yver: Et de ce font grant amas comme
avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun goust de sel:
Et couchent sur escorces de boys estandues sur la terre avec meschantes
peaulx de bestes sauvaiges, dequoy font leur vestement & couverture. La
plus precieuse chose qu'ilz ayent en ce monde, est Esurgny, lequel est
blanc comme neif, & le prennent audit fleuve en cornibotz en la maniere
qui ensuyt. Quand ung homme a desservi mort, ou qu'ilz ont prins aucuns
ennemys à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fessens,
cuysses, & espaulles à grandes taillades puis au lieu ou est ledict
Esurgny, avallent ledict corps au fond de l'eaue & le laissent dix
ou douze heures, puis le retirent à mont & treuvent dedans lesdictes
taillades & inciseures lesdictz cornibotz, desquelz ilz font manieres
de patenostre, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le
tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a vertu d'estancher le
sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Tout cedict peuple ne
s'adonne que à labourage & pescherie pour vivre: Car des biens [Page 25]
de ce monde n'en font compte, parce qu'ilz n'en ont congnoissance, &
qu'ilz ne bougent de leur pais, & ne sont ambulataires comme ceulx de
Canada, & du Saguenay, nonobstant que lesdictz Canadiens leur soyent
subgectz avec huict ou neuf autres peuples, qui sont sur ledict fleuve.
_Comment nous arrivasmes à ladicte ville, & de la reception que nous
y fut faicte, & comme le cappitaine leur feist des presens: & aultres
choses comme sera veu en ce chapitre_.
Apres que feusmes arrivez au pres d'icelle ville, se rendirent au devant
de nous grand nombre des habitans d'icelle, qui à leur facon de faire
nous feirent bon racueil: & par noz guydes & conducteurs feusmes menez
au meilleu d'icelle ville, ou il y a une place entre les maisons,
spacieuse d'ung gect de pierre en carré ou environ: lesquelz nous
feirent signe que nous arrestions audict lieu. Et tout soudain
s'assemblerent les filles et femmes de ladicte ville, dont l'une partye
estoient chargez d'enfans entre les bras, & qui nous vindrent frotter
le visaige, bras & autres endroictz de dessus le corps ou ilz pouvoient
toucher, pleurant de joye de nous veoir, en nous faisant le meilleure
chere qu'il leur estoit possible, nous faisans signes qu'il nous pleust
toucher à leursdictz enfans. Apres lesquelles choses les hommes feirent
retirer les femmes & se assirent sur la terre à lentour de nous, comme
sy eussions voulu jouer un mystere. Et tout soudain revindrent plusieurs
femmes, qui apporterent chascun une natte carrée en façon de tapisserie:
Et les estendirent sur la terre au milleu de ladicte place, & nous
feirent mettre sur icelles, Apres lesquelles choses ainsy faictes,
fut apportée par neuf ou dix hommes le Roy et seigneur du pays qu'ils
appellent en leur langaige Agouhanna, lequel estoit assis sur une grande
peau de Cerf, & le vindrent poser dedans ladicte place sur lesdictes
nattes au pres de nostre cappitaine, nous faisant signe que cestoit leur
Roy & seigneur. Cestuy Agouhanna estoit de l'aage environ cinquante ans,
& estoit point myeulx accoustré que les aultres, fors qu'il avoit à
lencontre de sa teste, une maniere de lysiere rouge pour sa couronne,
faicte de poil de Herissons. Et estoit celluy seigneur tout percluz
de ses membres. Apres qu'ilz eust faict son signe de salut audict
cappitaine & à ses gens, leurs faisant signes evidens, qu'ilz feussent
les tres bien venuz: Il montra ses bras & jambes audict [Page 26]
cappitaine, luy faisant signe qu'il luy pleust les toucher: lequel
cappitaine les frota avecques les mains. Et lors ledict Agouhanna print
la lysiere & couronne qu'il avoit sur sa teste, & la donna a nostre
cappitaine. Et tout incontinent furent amenez audict cappitaine
plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boisteulx, impotens, & gens
sy tresvieulx, que les paupieres des yeulx leur pendoyent jusques sur
les joues: les seant & couchant au pres de nostre dict cappitaine, pour
les toucher: Tellement qu'il sembloit que Dieu feust la descendu pour
les guerir.
Notre dict cappitaine voyant la pitié & foy de cedict peuple, dist
l'evangile Sainct Jehan: scavoir l'imprincipio, faisant le signe de
la croix sur les povres malades, priant Dieu qu'il leur donnast
congnoissance de nostre saincte foy, & grace de recouvrer chrestienté
& baptesme. Puis le dict cappitaine print une paires d'heures & tout
haultement leut de mot à mot la passion de nostre seigneur. Sy que tous
les assistans le peurent ouyr, ou tout ce pauvre peuple feirent une
grand silence & feurent merveilleusement bien entendibles, regardans le
ciel & faisans pareilles cerimonyes qu'ilz nous veoient faire. Apres
laquelle feist le cappitaine renger tous les hommes d'ung coste, les
femmes d'ung autre, & les enfans d'aultre, & donna aux principaulx des
hachotz, es aultres des couteaulx & es femmes des patenostres, & autres
menues besongnes puis gecta parmy la place entre les petis enfans des
petites bagues, & agnus dei d'estain, dequoy menerent une merveilleuse
joye. Ce faict ledict cappitaine commanda sonner les trompettes &
aultres instrumens de musique: desquelz ledict peuple fut fort resjouy.
Apres lesquelles choses nous prinsmes congié d'eulx & nous retirasmes,
voyant ce les femmes se mirent au devant de nous pour nous arrester, &
nous apportoient de leurs vivres, qu'ilz nous avoient apprestez,
Comme poisson, potages, febves & autres choses pour nous cuyder faire
repaistre & disner audict lieu; & pource que leurs vivres n'estoient à
nostre goust, & qu'il n'y avoit aucune saveur, les remerciasmes, leur
faisant signe que n'avions besoing de manger.
Apres que nous feusmes yssuz de ladicte ville, plusieurs hommes & femmes
nous vindrent conduyre sur la montaigne cy devant dicte, qui est par
nous nommée, Mont royal, distant dudict lieu d'ung quart de lieues. Et
nous estans sur icelle montaigne eusmes veue & congnoissance [Page 27]
de plus de trente lieues à lenviron d'icelle: y a vers le Nort, une
rengée de montaignes, qui sont Est & Onaist, gisantes, & autant devers
le Su. Entre lesquelles montaignes est la terre la plus belle qu'il
est possible de veoir, unye, plaine, & labourable: & par le meilleu
desdictes terres voyons le dict fleuve oultre le lieu ou estoient
demourees noz barques: auquel va ung sault d'aue le plus impetueulx
qu'il est possible de veoir: lequel ne nous fut possible passer, tant
que l'on povoit regarder grand, large & spacieulx, qui alloit au Sur
Onaist: & passoit aupres de trois belles montaignes rondes, que nous
voyons, & estimyons qu'elles estoient environ quinze lieues de nous: &
nous fut dict & monstre par signes par nosdictz trois hommes du pais
qui nous avoient conduict, qu'il y avoit trois telz saulx d'aue audict
fleuve, comme celuy ou estoient nosdictes barques, mais nous ne peusmes
entendre quelle distance il y avoit entre l'un & l'autre par faulte de
langue: puis nous monstroient par signes que lesdiz saulx passez, l'on
pouvoit naviguer, plus de trois lieues par ledict fleuve. Et oultre nous
monstroient que le long desdictes montaignes estant vers le Nort, y a
une grande riviere, qui descend de l'occident comme ledict fleuve: Nous
estimions que c'est la riviere qui passe par le royaulme du Saguenay, &
sans que leur feissions aucune demande & signes, prindrent la chaine
du sifflet du cappitaine qui estoit d'argent & ung manche de poignard,
lequel estoit de laton jaulne comme or: lequel pendoit au costé de l'ung
de noz compaignons marinyers, & montrerent que cela venoit d'amond
ledict fleuve, & qu'il y a des Agouionda, qui est à dire mauvaises gens:
lesquelz sont armez jusques sur les doigtz, nous monstrant la facon de
leur armeures, qui sont de cordes & de boys, lassez & tissues ensemble,
nous donnant à entendre que lesdictz Agouionda menoient la guerre
continuelle, les ungs contre les autres: mais par deffaulte de langue
ne peusmes avoir congnoissance combien il y avoit jusques audict pays.
Nostre cappitaine leur monstra du cuyvre rouge, qu'ilz appellent
caignetdaze, leur monstrant vers ledict lieu, demandant par signe s'il
venait de là & ilz commencerent à secourre la teste disant que non. Et
monstrerent qu'il venoit du Saguenay, qui est au contraire du precedent:
Apres lesquelles choses ainsi veues & entendues, nous retirasmes à noz
barques, qui ne fut sans avoir conduicte de grand nombre [Page 28]
dudict peuple. Dont partie d'eulx quand veoyent noz gens las, les
chargeoient sur eulx comme sur chevaulx, & les portoient: Et nous
arrivez à nosdictes barques feismes voylle pour retourner à nostre
gallyon, pour doubte qu'il n'eust aucun encombrier. Lequel partement
ne feust sans grand regret dudict peuple: Car tant qu'ilz nous peurent
suyvre aval ledict fleuve, ilz nous suyvirent, & tant feismes que nous
arrivasmes à nostredict gallyon le lundy quatriesme jour d'octobre.
Le Mardy 5e jour dudict moys, nous feismes voylle & appareillasmes avec
nostre dict gallyon & barques pour retourner à la province de Canada au
port de saincte Croix, ou estoient demourez nosdictes navires. Et le 7e
jour nous vinsmes poser le travers d'une rivière qui vient devers le
Nort, sortant audict fleuve: à l'entrée de laquelle y a quatre petites
ysles plaines d'arbres: nous nommasmes icelle riviere la riviere de
Fouez. Et pource que l'une d'icelles ysles s'avance audict fleuve, & la
veoit on de loing, feist le cappitaine planter une belle grande croix
sur la poincte d'icelle, & commanda apprester les barques pour aller
avec marée, dedans icelle, pour veoir la nature d'icelle: ce qu'il fut
faict, & nagerent celuy jour amond ladicte riviere. Et parce qu'elle fut
trouvée de nulle experience n'y perfonde retournerent & appareillasmes
pour aller aval.
_Comment nous arrivasmes audict hable de saincte Croix, & l'ordre comme
nous trouvasmes noz navires, & comme le seigneur du pays veint veoir
nostre cappitaine, & comme le dict cappitaine l'alla veoir, & partie de
leur coustume en particulier_.
Le lundi unziesme jour d'Octobre nous arrivasmes audict hable saincte
Croix ou estoient noz navires, & trouvasmes que les maistres & mariniers
qui estoient demourez, avoient faict ung fort davant lesdictes navires,
tout cloz de grosses pieces de boys, plantez debout joignans les unes &
autres: & tout à lentour garny d'artillerie, & bien en ordre pour soy
deffendre contre toute la puissance du pais. Et tout incontinent que
le seigneur du pais fut adverty de nostre venue, veint le lendemain
douziesme jour dudict moys, accompaigne de Taignoagny, Dom agaya &
plusieurs autres: lesquelz feirent une merveilleuse feste à nostre
cappitaine, faignans avoir grand joye de nostre venue: lequel leur feist
assez bon racueil, toutes foys qu'ilz ne l'avoient pas desservi. Ledict
Donnacona pria nostre cappitaine de aller le lendemain veoir [Page 29]
Canada, Ce que luy promist le dict cappitaine. Et le lendemain, 13e jour
du dict moys, ledict cappitaine avecques ses gentilz hommes accompaigne
de cinquante compaignons bien en ordre, allerent veoir ledict Donnacona
& son peuple, qui est distant dou estoient lesdictes navires d'une
lieue: & se nomme leur demourance Stadacone, Et nous arrivez audict
lieu, vindrent les habitans au devant de nous loing de leurs maisons
d'ung gect de pierre ou mieulx. Et la se rengerent, & assirent à leur
mode, & facon de faire: les hommes d'une part, & les femmes de l'autre
debout chantant & dansant sans cesse, Et apres qu'ilz s'entre furent
saluez & faict chere les ungs aux aultres, ledict cappitaine donna aux
hommes des cousteaulx & autres choses de peu de valleur, & feist passer
toutes les femmes & filles par devant luy, & leur donna à chascun une
bague d'estain, dequoy remercierent le dict cappitaine, lequel fut par
ledict Donnacona & Taignoagny mené veoir leurs maisons, les quelles
estoient bien estaurez de vivres selon leur sorte, pour passer leur
yves, & nous fut par ledict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes
d'homme, estandues sur du boys, comme paulx de parchemin. Lequel
Donnacona nous dist que c'estoient des Trudamans devers le Su, que leur
menoient continuellement la guerre, & fut dict qu'il y a eu deux ans
passez que les dictz Trudamans les vindrent assaillir jusques dedans
ledict fleuve, à une ysle qui est le travers du Saguenay, ou ilz
estoient a passer la nuict tendans aller à Honguedo leur mener la
guerre, avec environ deux cens personnes tant hommes femmes qu'enfans.
Lesquelz furent surprins en dormant dedans ung fort, qu'ilz avoient
faict, ou misrent lesdictz Trudamans le feu tout à l'entour & comme ilz
sortoient les tuerent tous reservé cinq qui eschapperent. De laquelle
destrousse se plaignoient encores fort, nous monstrant qu'ilz en
auroient vengeance. Apres lesquelles choses, nous reterasmes à noz
navires.
_De la facon de vivre du peuple de la dicte terre, & de certaines
conditions creance & facon de faire qu'ilz ont_.
Cedict peuple n'a aucune creance de Dieu, car ilz croient a ung qu'ilz
appellent Cudragny, & disent qu'ilz parlent souvent à eulx & leur dict
le temps qu'il doibt faire. Ilz disent aussi quand il se [Page 30]
courouce à eulx, qu'il leur gecte de la terre aux yeulx. Ilz croyent
aussi quand ilz tespassent, qu'ilz vont es estoilles, puis viennent
baissans en lorrizon comme les dictes estoilles. Et s'envont en beaulx
champs, vers plains de beaulx arbres, fleurs & fruictz sumptueux. Apres
qu'ilz nous eurent donné le tout a entendre, nous leur avons remonstré
leur erreur, & dict que leur Cudragny est ung mauvais esperit, qui les
abuse & dict qu'il n'est que ung Dieu, qui est au ciel, lequel nous
donne toutes choses necessaires, & est createur de toutes choses & que
cestuy debvons croire seulement, & qu'il fault estre baptisez, ou aller
en enfer, & leur feust remonstré plusieurs aultres choses de nostre foy.
Ce que facilement ilz ont creu, & appellé leur Cudragny, Agouionda,
tellement que plusieurs fois ont prié nostre cappitaine les faire
baptiser, & y sont venuz ledict seigneur Taignoagny, Dom agaya, &
tout le peuple de leur ville pour le cuyder estre: mais par ce que
ne scavions leur intention & couraige, & qu'il n'y avoit qui leur
remonstrant la foy pour lors, feust prins excuse vers eulx. Et dict à
Taignoagny & Dom agaya, qu'ilz leur feissent entendre que retourneryons
ung aultre voyage, & apporterions des prestres & du cresme, leur donnant
a entendre pour excuse, que lon ne peult baptiser sans ledict cresme, Ce
qui croient, par ce que plusieurs enfans ont veu baptiser en Bretaigne.
Et de la promesse que leur fust faicte de retourner furent tresjoyeulx.
Cedict peuple vit en communaulté de biens assez de la sorte des
Brisilans, & sont vestus de peaulx de bestes sauvaiges, & assez
povrement. L'yver ilz sont chaulsez de chausses & soulliez qu'ilz fond
de peaulx: & l'esté vont nudz piedz. Ilz gardent l'ordre de mariage,
fors qu'ilz prennent deux ou trois femmes, & depuis que leur mary est
mort jamais ne se remarient, ains font le dueil de la dicte mort toute
leur vie, & se taignent le visaige de charbon pellé, & de gresse espez
comme l'espesseur du doz d'ung cousteau, & a cela congnoist on que elles
sont veuves.
Ilz ont une aultre coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis
qu'elles sont d'aage d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une
maison de bordeau, habandonnées à tout le monde qui en veult, jusques
à ce que elles ayent trouvé leur party. Et tout ce avons veu par
experience, car nous avons veu les maisons plaines des dictes filles,
comme est une eschole de garsons en France. Et d'avantaige le hazard
selon leur mode tient esdictes maisons ou ilz jouent tout ce qu'ilz ont
jusques à la couverture de leur nature. [Page 31]
Ilz ne font point de grand travail, & labourent leur terre avec petis
boys, comme de la grandeur d'une demye espée, ou ilz font leur bled,
qu'ilz appellent Osizy. Lequel est gros comme poix, & de ce mesme en
croist assez au bresil. Pareillement ilz on grand quantité de gros
melons, concombres, & courges, poix, & febves, & de toutes couleurs, non
de la sorte des nostres. Ilz ont aussi une herbe de quoy ilz font grand
amastz l'esté durand pour l'yver. Laquelle ilz estiment fort & en usent
les homes seulement en facon que ensuit. Ilz la font seicher au soleil,
& la portent à leur col en une petite peau de beste en lieu de sac, avec
ung cornet de pierre ou de boys: puis à toute heure font pouldre de
ladicte herbe, & la mettent en l'ung des boutz dudict cornet, puis
mettent un charbon de feu dessus, & sussent par l'autre bout, tant
qu'ilz s'emplent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la
bouche, & par les nazilles, comme par ung tuyau et chauldement, & ne
vont jamais sans avoir lesdictes choses. Nous avons esprouvé ladicte
fumée, apres laquelle avoir mis dedans nostre bouche, semble y avoir
mis de la pouldre de poyvre tant est chaulde. Les femmes dudict pays
travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pescherie de
quoy font grand faict, qu'au labeur & aultres choses Et sont tant hommes
femmes qu'enfans plus durs que bestes au froid. Car de la plus grand
froidure que ayons veu, laquelle estoit merveilleuse & aspre venoient
par dessus les glaces & neiges tous les jours à noz navires, la pluspart
d'eulx tous nudz, qui est chose fort a croire qui ne la veu. Ilz
prennent durand lesdictes glaces & neiges, grand quantité de bestes
sauvaiges comme dains, cerfz, hours, lievres, martres, regnardz &
aultres. Ilz mengent leur chair toute creue, apres avoir esté seichée
à la fumée, & pareillement leur poisson. A ce que nous avons veu & peu
entendre de cedit peuple, me semble qu'il seroit aisé à dompter. Dieu
par sa saincte miséricorde y vueille mettre son regard. Amen.
_De la grandeur & parfondeur dudict fleuve, & des bestes, oyseaulx,
poissons, & aultres choses que y avons veu, & la situation des lieux_.
Ledict fleuve commence passé l'isle d'assumption le travers des haultes
montaignes de Honguedo & des sept ysles. Et y a de distance en [Page 32]
traverse environ trente cinq ou quarante lieues, & y a au parmy plus de
deux cens brasses de parfond le plus seur a naviguer est du costé devers
le Su & devers le Nort, scavoir es dictes sept ysles y a d'ung costé &
d'aultre environ sept lieues loing desdictes ysles deux grosses rivieres
qui descendent des montz de Saguegnay, lesquelles font plusieurs barcqs
à la mer fort dangereux. A l'entrée desdictes rivieres avons veu
plusieurs ballaynes & chevaulz de mer.
Le travers desdictes sept ysles, y a une petite riviere qui va trois ou
quatre lieues à la terre par dessus des marestz: en laquelle y a ung
merveilleux nombre de tous oyseaulx de riviere: depuis le commencement
dudict fleuve jusques à Hochelaga, y a trois cens lieues & plus, & est
le commencement d'icelluy à la riviere qui vient du Saguenay: laquelle
fort dentre haultes montaignes, & entre dedans ledict fleuve au par
avant que arrive à la province de Canada, de la bande devers le Nort,
Et est icelle riviere fort parfonde, estroicte, & fort dangereuse a
naviguer.
Apres ladicte riviere est la province de Canada, ou il y a plusieurs
peuples par villages non cloz. Il y a aussi es environs dudict Canada
dedans le dict fleuve plusieurs ysles tant grandes que petites, & entre
autres en y a une qui contient plus de dix lieues de long: laquelle est
plaine de beaulx arbres & haultz. Et aussi en icelle y a force vignes.
Il y a passaige des deux costez d'icelle. Le meilleur & plus seur est
du costé devers le Su. Et au bort d'icelle ysle vers l'Onaist, y a ung
affoug d'eaues, lequel est fort beau & delectable pour mettre navires,
ou il y a ung destroict dudict fleuve fort courant & parfond: mais il
n'a de long que environ ung tiers de lieue: le travers duquel y a une
terre double de bonne haulteur toute labourée, aussi bonne terre comme
jamais homme veist & la est la ville & demourance de Donnacona, & de
noz deux hommes qui avoient esté prins le premier voyage, laquelle
demourance se nomme Stadacone, & auparavant que arriver audict lieu, y a
quatre peuples de demourance, scavoir Araste, Starnatau, Tailla, qui est
sur une montaigne, & Scitadin, puis le dict lieu de Stadacone, soubz
laquelle haulte terre vers le Nort est la riviere & hable de saincte
croix auquel lieu avons esté depuis le 15e jour de Septembre, jusques au
6e jour de May. 1536. Auquel lieu les navires demeurent a sec, comme
cy devant est dict passé ledict lieu & la demourance & peuple de
Tequenondahi, qui est sur une montaigne & la ville de Hochelay, Lequel
Hochelay est ung plain pays. [Page 33]
Toute la terre des deux costez dudict fleuve jusques à Hochelaga &
oultre, est aussi belle terre & unye que jamais homme regarda. Il y
a aucunes montaignes assez loing dudict fleuve que on veoit par sus
lesdictes terres, desquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent
dedans ledict fleuve. Toute ceste dicte terre est couverte & plaine de
boys de plusieurs sortes & force vignes, excepté à lentour des peuples,
laquelle ilz on desertée pour faire leur demourance & labour. Il y a
grand nombre de cerfz, dains, hours, & aultres bestes. Il y a force
liepvres, connins, martres, regnardz, loueres, byevres, escureux, ratz,
Lesquelz sont gros à merveilles, & aultres sauvaigiens. Ilz s'acoustrent
des peaulx des bestes, par ce qu'ilz n'ont nulz accoustremens. Il y a
aussi grand nombre d'oyseaulx, scavoir grues, signes, oltardes, oyes
sauvages, blanches, & grises, cannes, cannardz, merles, mauvis,
teurtres, ramiers, chardonneaulx, turnis, serins, linotes, roussignolz,
passes solitaires et autres oyseaulx comme en France. Aussi comme par cy
devant es chapitres precedentz est faicte mention, ledict fleuve est le
plus habondant de poissons & de toutes sortes qu'il soit memoire avoir
jamais veu ny ouy: car depuis le commencement jusques à la fin y
trouverrez selon les saisons la pluspart des sortes & espesses de
poissons de la mer & eaue doulce, vous trouverez jusques audict Canada
force ballaynes, marsouyns, chevaulx de mer, adhothuys qui est une sorte
de poisson duquel jamais n'avyons veu ny ouy parler. Ilz sont gros
comme marsouyns, blancs comme neigne, & ont le corps & la teste comme
lepvriers, lesquelz se tiennent entre la mer & l'eaue doulce qui
commence entre la riviere du Saguenay & Canada.
_Chapitre d'aucuns enseignemens que ceulx du pays nous ont donnez depuis
estre revenuz de Hochelaga_.
Depuis estre revenuz de Hochelaga avec le gallyon, & les barques, avons
conversé allé & venu avec les peuples plus prochains de noz navires en
doulceur & amityé, fors que parfors avyons quelques differendz avec
aucuns mauvais garsons, dont les aultres estoient fort marris &
couroucez, & avons entendu par le seigneur Donnacona & aultres, que la
riviere devant dicte est nommée la riviere du Saguenay, & va jusques
audict Saguenay, qui est plus loing du commencement de plus [Page 34]
d'une lieue de chemin ver l'Onaist, Noronaist, & que passe huict ou neuf
journées, elle n'est plus parfonde que par basteaulx: mais que le droict
& bon chemin dudict Saguenay est par le fleuve jusques à Hochelaga, a
une riviere qui descend dudict Saguenay, & entre audict fleuve, & que de
la sont une lieue a y aller, & nous on faict entendre que les gens sont
vestuz & habillez comme nous, & de draps, & qu'il y a force villes &
peuples, & bonnes gens & qu'ilz ont grand quantité d'or & cuyvre rouge,
& que le tout de la terre depuis ladicte premiere riviere jusques à
Hochelaga & Saguenay, est une ysle, laquelle est circuite & environnée
dudict fleuve, & de rivieres. Et que passé ledict Saguenay va ladicte
riviere entrent en deux ou trois grandz lacz d'eaue, puis que on trouve
une mer doulce, de laquelle n'est mention avoir veu le bout, a ce qu'ilz
ont oy par ceux du Saguenay: car il nous ont dict ny avoir esté, oultre
nous ont donné a entendre que au lieu ou nous avions laissé nostre
gallyon quand feusmes a Hochelaga, y a une riviere qui va vers le
Suronaist, ou semblablement sont une lune a aller jusques a une terre
où il y a jamais glaces, ny neiges, mais que en ceste dicte terre y a
guerres continuelles les ungs avec les aultres. Et que en icelle terre y
a oranges, almandes, noix, pommes & aultres sortes de fruictz & en grand
habondance. Et nous ont dict les hommes & femmes d'icelle terre estre
vestuz & accoustrez de peaulx comme eulx. Apres leur avoir demandé s'il
y avoit de l'or & cuyvre, nous ont dict que non. L'estime à leur dire
ledict lieu estre vers la floride, à ce qu'ilz monstrent par leurs
signes & marches.
_D'une grosse maladie qui a esté au peuple de Stadacone, de laquelle
pour les avoir frequentez en avons esté imbouez, tellement qu'il es mort
de noz gens jusques au nombre de vingt cinq_.
Au moys de Decembre feusmes advertis que la mortalité s'estoit mise
au peuple de Stadacone, tellement que ja en estoient mors par leur
confession plus de cinquante. Au moyen de quoy leur deffendismes nostre
fort, & ne venir entour nous: mais nonobstant les avoir chassez commenca
la maladie entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus incongneue:
car les ungs perdoient la substance, & de leur devenoient les [Page 35]
jambes grosses & enflez & les nerfz retirez & noirciz comme charbon, &
à aucuns toutes fermées de gouttes de sang comme pourpre: puis montoit
ladicte maladie aux hanches, cuisses & espaulles, aux bras & au col. Et
a tout venoit la bouche si infecte & pourrye par les gensyves, que tout
la chair en tumboit jusques à la racine des dentz, lesquelles tumboient
pres que toute. Et tellement se esprit la dicte maladie à noz trois
navires, que à la my Febvrier de cent dix hommes que nous estions il n'y
en avoit pas dix sains, en sorte que l'ung ne pouvoit secourir l'aultre
qui estoit chose piteuse à veoir, consideré le lieu ou nous estions. Car
les gens du pays venoient tous le jours devant nostre fort, qui peu de
gens veoyent, & ja y en avoit huict de mors & plus de cinquante, en qui
on ne esperoit plus de vie.
Nostre cappitaine voyant la pitié & maladie ainsi esmeue, feist mettre
le monde en prieres & oraisons & feist porter ung ymage en remembrance
de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict
d'arc les travers des neiges & glaces. Et ordonna que le dimenche
en suyvant l'on diroit audict lieu la messe. Et que tous ceulx qui
pourroient cheminer tant sains que malades yroient à la procession
chantant les sept pseaulmes de David avec la letanie, en priant ladicte
vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust pitié de nous.
La messe dicte & celebrée devant ledict ymage, se feist le cappitaine
pelerin à nostre dame de Roquemado promettant y aller si Dieu luy
donnoit grace de retourner en France. Celuy jour trespassa Philippes
Rougemont natif d'Amboise, de l'aage de environ vingt deux ans.
Et pour ce que la maladie nous estoit incongneue, feist le cappitaine
ouvrir le corps pour veoir si aurions congnoissance d'icelle pour
preserver si possible estoit, le persus. Et feust trouvé qu'il avoit
le coeur blanc & fletry environé de plus d'ung pot d'eaue rousse comme
dacte, le foye beau, mais avoit le poulmon tout noircy et mortifié &
s'estoit retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut
ouvert sortist au dessus du coeur grand habondance de sang noir infect.
Pareillement avoit la ratte par devers l'eschine ung peu entamée environ
deux doidz comme si elle euct esté frotée sur une pierre rude. Apres
cela veu, luy feust ouverte & incise une cuisse, laquelle estoit fort
noyre par dehors, mais dedans la chair fut trouvée assez belle. Ce
faict, fut inhumé à mieulx que lon peust. Dieu par sa saincte grace
pardonne à son âme, & à tous trespassez, Amen. [Page 36]
Et depuis de jour en aultre s'est tellement continuée ladicte maladie,
que telle heure a este, que par tous les trois navires ny avoit pas
trois hommes sains, de sorte qu'en l'ung desdictz navires n'y avoit
homme qui eust peu descendre soubz le tillac pour tirer à boire,
tant pour luy que pour son compaignon. Et pour l'heure y en avoit ja
plusieurs de mortz. Lesquelz il nous convint mettre par par foiblesse
soubz les neiges: car il ne nous estoit possible de povoir pour lors
ouvrir la terre qui estoit gellée tant estions foibles, & avyons peu de
puissance. Et si estions en une crainte merveilleuse des gens du pays
qu'ilz ne se apperceussent de nostre pitié & foiblesse. Et pour couvrir
ladicte maladie lors qu'ilz venoient pres nostre fort nostre cappitaine
que Dieu a tousjours preservé, debout sortoit au devant d'eulx avec deux
ou trois hommes, tant sains que malades. Lesquelz faisoit sortir apres
luy. Et lors qu'il les voyoit hors du fort, faisoit semblant les vouloir
battre en criant & leur gectant bastons apres eulx, les envoyant à bort
monstrant par signes esdictz sauvages qu'il faisoit besongner tous ses
gens dedans les navires les ungs à gallefestrer, les aultres à faire
du pain & aultres besongnes, & qu'il ne estroit pas bon qu'ilz vinsent
donner de hors. Ce qu'ilz croyent, & faisoit ledict cappitaine battre &
mener bruict esdictz malades dedans les navires avec bastons & caillousz
faignans callefestrer. Et pour lors estions si esprins de ladicte
maladie que avions quasi perdu l'esperance de jamais retourner en France
si Dieu par sa bonté infinie & misericorde ne nous eust regardé en
pitié & donné congnoissance d'ung remede contre toutes maladies le plus
excellent qui fut jamais veu ny trouvé sur la terre, ainsi qu'il sera
faict mention en ce chapitre.
_Le nombre de temps que nous avons esté au hable saincte Croix & places
dedans les glaces & neiges, & le nombre de gens decedez depuis le
commencement de la maladie jusques à la my Mars_.
Depuis la my Novembre jusques au quinziesme jour d'Apvril, avons esté
continuellement enfermez dedans les glaces, lesquelles avoient plus de
deux brasses d'espesseur. Et dessus la terre avoit la haulteur [Page 37]
de quatre piedz de neiges & plus, tellement qu'elle estoit plus haultes
que les bortz de noz navires: lesquels les ont duré jusques audict
temps, en sorte que nos breuvages estoient tous gellez dedans les
fustailles, Et par dedans nosdictes navires tant de bas que de hault,
estoit la glace contre les bortz a quatre doigtz d'espesseur. Et estoit
tout le dict fleuve, par autant que l'eaue doulce en contenoit jusques
au dessus dudict Hochelaga gellé: durant lequel temps nous deceda
jusques au nombre de vingt cinq personnes des principaulx & bons
compaignons que nous eussions: Et pour l'heure y en avoit plus de
cinquante, en qui on esperoit plus de vie & le parsus tous malades
que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre: Mais dieu par sa
saincte grace nous regarda en pitié: & nous envoya la congnoissance
& remede de nostre guarison & santé de la sorte & maniere qu'il sera
devisé en ce chapitre.
_Comment par la grace de dieu nous eusmes congnoissance de la sorte
d'ung arbre, par lequel nous avons esté guariz apres avoir usé dudict
arbre, & la facon d'en user_.
Ung jour nostre cappitaine voyant la maladie si esmeue & ses gens si
fort esprins d'icelle, estant sorty dehors du fort, Et soy promenant sur
la glace, apperceust venir une bende de gens de Stadacone, en laquelle
estoit Dom agaya, lequel le cappitaine avoit veu dix ou douze jours
auparavant fort malade de ladicte maladie que avoient ses gens. Car il
avoit l'une des jambes par le genoul aussy grosse qu'ung enfant de deux
ans. Et tout les nerfz d'icelle retirez: les dentz perdues & gastees, &
les gensives pourries & infectées.
Le cappitaine voyant ledict Dom agaya sain & deliberé feust joyeulx
esperant par luy scavoir comme il estoit guary: Affin de donner ordre
& secours à ses gens. Lors qu'ilz furent arrivez pres le fort, le
cappitaine luy demanda comme il s'estoit guary de sa maladie: lequel Dom
agaya respondit qu'il avoit le jus & le marcq des fueilles d'ung arbre
dont il s'estoit guary, & que c'estoit le singulier remede pour maladie.
Ledict cappitaine luy demanda s'il y en avoit point la entour, & qu'il
luy en monstrast pour guarir son serviteur qui avoit prins ladicte
maladie audict Canada, durant qu'il demouroit avec Donnacona, [Page 38]
ne luy voulant declarer le nombre des compaignons qui estoient malades.
Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes pour en querir: lesquelles en
apporterent neuf ou dix rameaulx, & nous monstrerent comme il failloit
peller l'escorce & les fueilles dudict boys, & mettre tout boullir en
eau, puis en boire de deux jours l'un, & mettre le marcq sur les jambes
enflees & malades, & que de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz
appellent ledict arbre en leur langaige Ameda.
Tost apres le cappitaine feist faire du breuvage pour faire boire es
malades, desquelz n'y avoit nul d'eulx qui voulsist essayer ledict
bruvage, synon ung ou deux qui se misrent en adventure d'icelluy
assayer. Tout incontinent qu'ilz en eurent beu, ilz eurent l'advantage
qui se trouva estre ung vray & evident myracle. Car de toutes maladies
dequoy ilz estoient entachez, apres en avoir beu deux ou trois foys,
recouvrerent santé & guarison: Tellement que tel y avoit desdictz
compaignons qui avoit la grosse verolle cinq ou six ans au parvant
ladicte maladie: a esté par icelle medecine curé nectement. Apres ce
avoir veu & congneu, y a eu telle presse ladicte medecine, que on si
vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi
gros & aussi grand que chesne qui soit en France, a esté employé en
six jours: lequel a faict telle operation, que si tous les medecins
de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes les drogues de
Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dict arbre
a faict en six jours: Car il nous a tellement proffite, que tous ceulx
qui ont voullu user, on recouvert santé & guarison la grace à dieu.
_Comment le seigneur Donacona accompaigné de Taignoagny & plusieurs
aultres faignans aller a la chasse aux Cerf & aux Dains, furent deux
moys sans retourner. Et à leur retour amenerent grand nombre de gens que
n'avions accoustumé de veoir_.
Durant le temps que la maladie & mortalité regnoit en noz navires, se
partirent Donnacona, Taignoagny, & plusieurs autres, faignans aller
prendre des Cerfz & Dains: Lesquelz ilz nomment en leur langaige
Aiounesta & Asquenoudo, parce que les neiges estoient & que les glaces
estoient ja rompues dedans le cours du fleuve, tellement qu'ilz
pouvoient naviguer par icelluy. Et nous fut par Dom Agaya [Page 39]
& aultres dict, qu'ilz ne seroient que environ quinze jours, ce que
croyons, mais furent deux moys sans retourner. Au moyen dequoy eusmes
suspicion qu'ilz ne feussent aller amasser grand nombre de gens
pour nous faire desplaisir, parce qu'ilz nous veoient si affoibliz,
nonobstant que avions mys si bon ordre à nostre faict, que si toute la
puissance de leur terre y eust esté, ilz eussent sceu faire autre chose
que nous regarder. Et pendent le temps qu'ilz estoient dehors, venoient
tous les jours force gens a noz navires, comme ilz avoyent de coustume,
nous apportant de la chair fresche de Cerfz & Dains, poissons fraiz
de toutes sortes: Lesquelz ilz nous vendoient fort cher, ou autrement
myeulx aymoient l'emporter, parce qu'ilz avoyent necessité de vivres
pour lors, a cause de l'yver qui avoit esté long.
_Comment Donnacona revint à Stadacone avec grand nombre de gens & feist
ledict Donnacona du malade de peur de venir veoir le cappitaine, cuydant
que ledict cappitaine allast vers luy_.
Le vingt & ungiesme jour dudict moys d'Avril, Dom Agaya vint à bort
accompagné de plusieurs gens lesquelz estoient beaulx & puissans.
Et n'avions accoustumé de les veoir: lesquelz dient que le seigneur
Donnacona feroit le lendemain venu: & qu'il apporteroit force cher de
cerfz & autre venaison. Et le lendemain vingt deuxiesme jour dudict moys,
vint le dict Donnacona, lequel admena en sa compaignie grand nombre de
gens audict Stadacone, ne scavions à quelle occasion, n'y pourquoy: mais
on dict à ung proverbe, qui de tout se garde de aucuns eschappe. Ce que
nous estoit de necessité; Car nous estions si affoibliz tant de maladie
que de gens mors, qu'il nous a fallu laisser ung de noz navires audict
lieu de saincte Croix. Le cappitaine estant adverty de leur venue, &
qu'ilz avoient admené tant de gens: & aussy que Dom Agaya le vint dire
au cappitaine, sans vouloir passer la riviere qui seroit entre nous
& ledict stadaconé: ains feist difficulté de passer, Ce que n'avoit
acoustumé de faire, qui nous donna doubte de trahison. Voyant ce, le
cappitaine envoya son serviteur accompaigné de Jehan poullet, lesquelz
estoient plus que nulz aultres aymez dudict peuple du pais, pour veoir
que estoit audict lieu,& qu'ilz faisoient, faignans les dictz [Page 40]
poullet & serviteur estre aller veoir ledict Donnacona, parce qu'ilz
avoient esté longuement avec luy à leur ville lesquelz luy porterent
aucun petit present. Et lors que ledict Donnacona fut adverty de leur
venue, feist le malade & se couche: Apres allerent en la maison de
Taignoagny pour le veoir, ou par tout trouverent les maisons si plaines
de gens, que on si povoit remuer: lesquelz on n'avoit accoustumé de
veoir, & ne voulut permettre ledict Taignoagny que ledict serviteur
allast es aultres maisons; ains les convoya vers les navires la moytié
du chemin, & leur dict que si le cappitaine luy vouloit faire ce plaisir
de prendre ung seigneur du pays nommé Agouanna, lequel luy avoit faict
desplaisir, & l'emmener en France qu'il seroit tenu à luy: Et feroit
tout ce que vouldroit ledit cappitaine, & que ledict serviteur
retournast le lendemain dire la responce.
Quand le cappitaine fut adverty du grand nombre de gens qui estoyent
audict lieu, ne scavoit à quelle fin, se deslibera leur jouer finesse.
Et prendre leur seigneur Taignoagny, Dom Agaya & des principaulx. Aussi
qu'il estoit bien desliberé de mener le dict seigneur en France pour
compter & dire au Roy ce qu'il avoit veu es pais Accidentaulx, des
merveilles du monde. Car il nous a certiffié avoir esté à la terre de
Saguenay, en laquelle y a infini or, rubis & aultres richesses. Et y
sont les hommes blancs comme en France & accoutrez de dras de laynes.
Plus dict avoir veu autre pays, ou les gens ne mengent poinct & ne ont
point de fondement, & ne digerent point ains font seulement eaue par la
verge. Plus dict avoir esté en autre pais de Picquemyans & autres
pais, ou les gens n'ont que une jambe. Et autres merveilles longues à
racompter. Ledict seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller
par pais, depuis sa congnoissance, tant par fleuves, rivieres que par
terre.
Apres que lesdictz Poullet & serviteur eurent fait leur message, & dist
au cappitaine ce que ledict Taignoagny lui mandoit, renvoya ledict
cappitaine son dict serviteur le lendemain dire audict Taignoagny qu'il
le vint veoir, & luy dire ce qu'il vouloit, & qu'il lui feroit bonne
chere & partie de son vouloir. Ledict Taignoagny luy manda qu'il
viendroit le lendemain, & qu'il admeneroit le seigneur Donnacona & celuy
qui luy avoit faict desplaisir, ce que ne feist: Ains fut deux jours
sans venir, pendant lequel temps ne veint personne es navires dudict
Stadacone comme avoient de coustume, mais nous fuyoient comme [Page 41]
si les eussions voulu tuer. Lors apperceusmes leur mauvaistié, Et parce
qu'ilz furent advertiz que ceulx de Sicadin alloient & venoient entour
nous, & que leur avions habandonné le fond du navire que laissions pour
avoir les viel cloud, vindrent dudict Stadaconé le tiers jour ensuyvant
de l'autre bort de la riviere, & passerent la plus grand partie d'eulx
en petis basteaulx sans difficulté: mais ledict Donnacona n'y voulut
passer. Et furent Taignoagny & Dom Agaya plus d'une heure à parlementer
ensemble, avant que vouloir passer. En fin ilz passerent & vindrent
parler audict cappitaine, & pria ledict Taignoagny ledict cappitaine
vouloir prendre & emmener ledict homme en France. Ce que reffusa ledict
cappitaine: disant que le Roy son maistre luy avoit deffendu de non
emmener homme ni femme en France: mais bien deux ou trois petis enfans
pour apprendre le langaige, mais que voluntiers l'emmeneroit en terre
neufve, & qu'il le mettroit en une ysle. Ces parolles disoit ledict
cappitaine pour les asseurer, & acelle fin d'amener ledict seigneur
Donnacona, lequel estoit demeuré dela l'eaue desquelles parolles fut
fort joyeulx ledict Taignoagny, esperant ne retourner jamais en France,
& promist audict cappitaine de retourner le lendemain qui estoit le jour
saincte Croix, & admener ledict seigneur Donnacona & tout le peuple
dudict lieu.
_Comment le jour saincte Croix, le cappitaine feist planter une croix
dedans nostre fort, & comment ledict seigneur Donnacona, Taignoagny, Dom
Agaya & leur bende vindrent, & de la prinse dudict seigneur_.
Le troisiesme jour de May, jour & feste saincte Croix, pour la
solempnité de la feste: le cappitaine feist planter une belle croix de
la haulteur d'environ trente cinq piedz, soubz le croisillon de laquelle
y avoit ung escusson en bosse des armes de France: & sur icelluy estoit
escript en lettre attique _Franciscus primus Dei gratia Francorum
rex regnat_. Et celluy jour environ mydi vindrent plusieurs gens de
Stadacone, tant hommes, femmes, que enfans, qui nous dirent que leur
seigneur Donnacona, Taignoagny, Dom Agaya et aultres qui estoient en sa
compaignie venoient, dequoy feusmes joyeulx, esperant nous en [Page 42]
saisir: lesquelz vindrent environ deux heures apres mydi. Et lors qu'ilz
furent arrivez devant noz navires, nostre cappitaine alla saluer ledict
seigneur Donnacona, le quel pareillement luy feist grande chere, mais
avoit tousjours l'oeil au boys, et une craincte merveilleuse. Tost
apres arriva Taignoagny, lequel deist audict seigneur Donnacona, qu'il
n'entrast point dedans le fort. Lors fut par l'ung de leurs gens,
apporté du feu hors du fort, & allumé par ledict seigneur. Nostre
cappitaine le pria de venir boyre & manger dedans les navires, comme
avoit de coustume. Et semblablement en prya ledict Taignoagny, lequel
dist que tantost il entreroit: Ce qu'ilz feirent & entrerent dedans
ledict fort: Mais au paravant avoit esté notre cappitaine adverty par
Dom Agaya, que ledict Taignoagny avoit mal parlé & qu'il avoit dict au
seigneur Donnacona qu'il n'entrast point dedans les navires. Notre dict
cappitaine voyant ce, sortist hors du parc ou il estoit, & veit que les
femmes s'en fuyoient par l'advertissement dudict Taignoagny: & qu'il ne
demouroit que les hommes: les quelz estoient en grand nombre. Et lors
commanda ledict cappitaine à ses gens prendre ledict seigneur Donnacona,
Taignoagny, Dom Agaya, & de deux autres des principaulx qu'il monstra,
puis que on feist retirer les autres. Tost apres ledict seigneur entra
dedans le fort avec le dict cappitaine: mais tout soudain ledict
Taignoagny veint pour le faire sortir. Nostre cappitaine voyant qu'il
n'y avoit autre ordre, se print à cryer que on les print: Auquel cry
sortirent les gens dudict cappitaine: lesquelz prinsdrent ledict
seigneur & ceulx que l'on avoit desliberé prendre. Lesdictz Canadians
voyant la prinse, commencerent à fuyr & courir, comme brebis devant le
loup: les ungs le travers la rivière, les autres parmy le boys serchant
chascun son advantage. Ladicte prinse faicte des dessusdictz & que les
autres se furent retirez, furent mys en seure garde.
_Comment les Canadians vindrent la nuict devant les navires, sercher
leurs gens: durant laquelle ilz hurloyent & cryoient comme Loups, & le
parlement & conclusion qu'ilz feirent le lendemain, & des presens qu'ilz
feirent à nostre cappitaine_.
La nuict veneue vindrent devant noz navires, la riviere entre deux grand
nombre du peuple dudict Donnacona huchant & hurlant toute la [Page 43]
nuict comme Loups cryant sans cesse: Agouhanna pensent parler à luy, ce
que ne permist le cappitaine pour l'heure, n'y lendemain jusques environ
mydi: parquoy nous faisoient signe que les avions tuez & penduz. Et
environ l'heure de mydi: retournerent de rechef en aussi grand nombre
qu'avions vu de voyage pour ung coup: eulx tenans cachez dedans le boys,
fors aucuns d'eulx qui cryoient & appelloient à haulte voix ledict
Donnacona. Lors commanda le cappitaine faire monter ledict Donnacona
hault pour parler a eulx. Et luy dist le cappitaine qu'il feist bonne
chere, & que apres avoir parlé au Roy de France & compté ce qu'il avoit
veu au Saguenay & aultres qu'il reviendroit dedans dix ou douze lunes:
& que le Roy luy feroit ung grand present: de quoy feust fort joyeulx
ledict Donnacona, & le dist es autres en parlant à eulx lesquelz en
feirent trois merveilleux crys, en signe de joye. Et à l'heure
feirent ledict peuple & Donnacona entre eulx plusieurs predications &
preschemens: lesquelz il n'est possible d'entendre par faulte de langue:
nostre cappitaine dist audict donnacona qu'ilz vissent seurement de
l'autre bort pour mieulx parler ensemble, & qu'il les asseuroit, ce
que leur dist ledict Donnacona: & sur ce vindrent une barquée des
principaulx à bort desdictes navires. Lesquelz de rechief commencerent
plusieurs preschemens, donnant louange audict cappitaine; & luy feirent
present de vingt quatre colliers de Esurgny, qui est la plus grand
richesse qu'ilz ayent en ce monde: Car ilz l'estiment plus que or &
argent. Apres qu'ilz eurent assez parlementé & devise les ungs avec les
aultres, & veu qu'il n'y avoit remede audict seigneur d'eschapper &
qu'il failloit qu'il veint en France, Il commanda que on luy apportast
le lendemain vivres pour menger par la mer. Nostre cappitaine feist
present audict Donnacona de deux paisles d'arain & de huict hachotz, &
autres menues besongnes comme cousteaulx, & patenostres. Dequoy fut fort
joyeulx en sou semblant: Et les envoya ledict cappitaine à ceulx qui
estoyent venuz parler audict Donnacona, aucuns petis presens; Dequoy
remercierent fort ledict cappitaine. A tant se retyrerent & s'en
allerent à leurs logis. [Page 44]
_Comment le lendemain cinquiesme jour de May, ledict peuple retourna
parler à leur seigneur, & comment il veint quatre femmes à bort luy
apporter des vivres_.
Le cinquiesme jour dudict moys au plus matin, ledict peuple retourna
en grand nombre, pour parler à leur seigneur, & envoyerent une barque,
qu'ilz appellent en leur langaige Casnouy, en laquelle ilz estoient
quatre femmes, sans y avoir aucuns hommes, pour doubte qu'ilz avoient
qu'on ne les retint: lesquelles apporterent force vivres, scavoir gros
mil (qui est le bled duquel ilz vivent) chair, poisson, & aultres
provisions à leur mode. Lesquelles estre arrivees es navires, le
cappitaine leur feist bon recueil, & pria Donnacona audict cappitaine
qu'il dist ausdictes femmes, que dedans douze lunes il retourneroit, &
qu'il admeneroit ledict Donnacona a Canada: Ce disoit à celle fin de les
contenter: Ce que feist ledict cappitaine, dont lesdictes femmes feirent
grand semblant de joye, en montrant par signes & parolles audict
cappitaine, mais qu'il retournast & admenast ledict Donnacona qu'ilz
lui feroient plusieurs presens. Lors chascune dicelles donna audict
cappitaine ung collier desurgny, puis s'en allerent de l'autre bort de
la riviere ou estoit le peuple dudict Stadacone, & se retirerent prenant
congié dudict seigneur.
Le samedy sixiesme jour dudict moys, nous appareillasmes du havre
saincte Croix, & vinsmes à l'ysle es Couldres, ou avons esté jusques au
seziesme dudict moys, laissant amortir les eaues, lesquelles estoient
trop courantes & dangereuses pour avaller ledict fleuve; et attendans
bon temps. Pendent lequel temps vindrent plusieurs barques des peuples
subjectz audict Donnacona lesquelz venoient de la riviere du Saguenay:
Et lors que par Dom Agaya furent advertiz de la prinse de eulx, &
la facon & maniere comme on menoit Donnacona en France, furent bien
estonnez mais ne laisserent à venir le long des navires, parler audict
Donnacona, qui leur dist que dedans douze lunes il retourneroit, & qu'il
avoit bon traictement avec le cappitaine & compaignons, dequoy à une
voix remercierent ledict cappitaine, & donnerent audict Donnacona trois
pacquetz de peaulx de byevres & loups marins avec un grand cousteau
de cuyvre rouge, qui vient du Saguenay & autres choses. Semblablement
donnerent audict cappitaine ung collier Desurgny, pour [Page 45]
lesquelz presens leur feist ledict cappitaine donner dix ou douze
hachotz, desquelz furent fort contens & joyeulx, & en remercierent
ledict cappitaine.
Le lendemain, 16e jour dudict moys de May nous appareillasmes de ladicte
ysle es couldres, & veinsmes poser a une ysle qui est a environ quinze
lieues de ladicte ysle es couldres, laquelle est grande d'environ
cinq lieues de long, & la passasmes celluy jour pour passer la nuict,
esperant le lendemain passer les dangier du Saguenay, lesquelz sont
grandz. Le soir feusmes à ladicte ysle, ou trouvasmes grand nombre de
lievres, desquelz eusmes quantité: & par ce la nommasmes l'ysle es
lievres. Et la nuict le vent vint contraire & en tourmente tellement
qu'il convint relacher à l'isle es couldres dont estions partis, par
ce qu'il n'y avoit autre passage entre lesdictes ysles. Et y feusmes
jusques au 21 dudict moys que le vent vint bon, & tant feismes par noz
journées que passasmes jusques a Honguedo, lequel passage n'avoit par cy
devant esté descouvert. Et feismes courir le travers du Cap de Prato,
qui est le commencement de l'abbaye de Challeur. Et pource que le vent
estoit bon & convenable, feismes porter le jour & la nuict. Et le
lendemain veismes querir au corps l'ysle de Bryon. Ce que ne voulions
faire pour l'abbregé de nostre chemin: Et sont les deux terres gisantes
Suest & Noronaist ung quart de l'Est & de l'Onest. Et y a entre eulx 50
lieues. Ladicte ysle est en. 47 degrez demye de latitude. Le jeudi 26e
jour dudict moys, jour & feste de l'ascention nostre Seigneur, nous
traversasmes à une terre & sablon de basses araynes, qui demeurent au
Suronaist de ladicte Ysle de Bryon environ huict lieues. Par dessus
lesquelles y a de grosses terres plaines d'arbres, & y a une mer enclose
dont n'avons veu aucune entrée ny ouverture pour entrer en icelle. Et le
vendredy. 27. par ce que le vent changeoit à la coste, retournasmes à
ladicte ysle de Bryon, ou feusmes jusques au premier jour de Juing, &
vinsmes querir une terre haulte qui demeure au Suest de ladicte ysle,
qui nous apparoissoit estre une ysle, & la rengeasmes environ deux
lieues & demye, faisant lequel chemin eusmes congnoissance de trois
haultes ysles qui demeurent vers les Araynes. Apres lesquelles choses
congneues, retournasmes au cap de ladicte terre qui se faict à deux
ou trois caps haultz à merveilles & grand parfond d'eaue & la marée si
courante, qu'il n'est possible de plus. [Page 46]
Nous arrivasmes celluy jour au cap de Lorraine, que est environ 46
degrez demye au Su, duquel cap y a une basse terre & semblant d'entrée
de riviere: mais il n'y a hable que vaille. Parsus lesquelles terres
vers le Su, veismes ung aultre cap de terre que nous nommasmes le cap de
Sainct Paul, qui est environ 47 degrez ung quart. Le dimenche 4e jour
dudict moys, jour & feste de la Pentecouste, eusmes congnoissance de la
coste Dest Suest de terre neufve, qui estoit à environ vingt deux lieues
du cap, & pource que le vent estoit contraire, feusmes a ung hable
que nous nommasmes le hable de sainct esperit, jusques au mardi que
appareillasmes dudict hable, & rengeasmes ladicte coste jusques aux
ysles Sainct Pierre, lequel chemin faisant trouvasmes le long de ladicte
coste plusieurs ysles & basses fort dangereuses estans en la routte
Dest, Suest & Onaist, Noronaist à une, vingt trois lieues à la mer. Nous
feusmes esdictes ysles sainct Pierre, ou trouvasmes plusieurs navires,
tant de France que de Bretaigne, depuis le jour Sainct Barnabé unziesme
jour de Juing, jusques au 16e jour dudict moys, que appareillasmes, des
dictes ysles Sainct Pierre & vinsmes au Cap de Raze & entrasmes dedans
ung hable nomme Rougnoze, ou prinsmes eaues & boys pour traverser la mer
& la laissasmes l'une de noz barques & appareillasmes dudict hable le
lundi 19e jour dudict moys. Et avec bon temps avons navigué par la mer,
tellement que le 6e jour de Juillet 1536 sommes arrivez au hable de
Sainct Malo la grace du createur. Lequel prions faisant fin à nostre
navigation, nous donner sa grace, & paradis à la fin. Amen.
_Ensuyt le langage des pays & Royaulmes de Hochelaga & Canada,
aultrement appellée par nous la nouvelle France_.
_Premier leur nombre de compter_.
Segada 1
Tigneny 2
Asche 3
Honnacon 4
Ouiscon 5
Indahir 6
Ayaga 7
Addegue 8
Madellon 9
Assem 10
_Ensuit les noms des parties du corps de l'homme_
La teste Aggourzy [Page 47]
Le frons Herguenyascon
Les yeulx Hegata
Les oreilles Ahontascon
La bouche Escahe
Les dentz Esgougay
La langue Osvache
La gorge Agouhon
Le menton Hebehin
Le visaige Hogouascon
Les cheveulx Aganiscion
Les braz Ajayascon
Les esselles Hetnanda
Les coustez Aissonne
L'estomach Aggruascon
Le ventre Eschehenda
Les cuisses Hetnegradascon
Le genouil Agochinegodasion
Les jambes Agouguenehonde
Les piedz Onchidascon
Les mainz Aignoascon
Les doidz Agenoga
Les ongles Agedascon
Le vit Aynoascon
Ung con Chastaigne
Ung homme Aguehan
Une femme Agrueste
Ung garson Addegesta
Une fille Agnyaquesta
Ung petit enfant Exiasta
Une robbe Cabata
Ung propoinct Coioza
Des chausses Henondoua
Des soullyers Atha
Des chemises Anigoua
Ung bonnet Castrua
Ilz appellent leur bled Osizy
Pain Carraconny
Eaue Ame
Chair Quahouascon
Poisson Queion
Prunes Honnesta
Figues Absconda
Raisins Ozaba
Noix Quaheya
Une poulle Sahomgahoa
Une lamproye Zysto
Ung saulmon Ondaccon
Une ballaine Ainnehonne
Une anguille Esgneny
Ung escureul Caiognem
Une couleuvre Undeguezy
Des tortues Heuleuxime
Ilz appellent le boys Conda
Feuilles de boys Hoga
Ilz appellent leur dieu Cudragny
Donnez moy a boyre Quazahoa quea [Page 48]
Donnez moy a desjuner Quazahoa quascahoa
Donnez moy a souper Quazahoa quatsream
Allons nous coucher Casigno Agnydahoa
Bon jour Aignaz
Allons jouer Casigno Caudy
Venez parler a moy Asigni quaddadia
Regardez moy Quatgathoma
Taisez vous Aista
Allons au basteau Quafigno Casnouy
Donnez moy ung cousteau Quazahoa agoheda
Ung hachot Addogne
Ung harc Ahena
Ung fleche Quahetam
Allons a la chasse Quafigno donassent
Ung Cerf Aionnesta
De dains ilz disent que se sont moutons &
les appellent Asquenondo
Ung liepvre Sourhamda
Ung chien Agayo
Des ouyayes Sadeguenda
Le chemin Adde
Ilz appellent la graine de concombres ou
mellons Casconda
Qand ilz veullent dire demain
Ilz dient Achide
Le ciel Qenhia
La terre Damga
Le soleil Ysnay
La lune Assomaha
Les estoilles Siguehoham
Le vent Cahoha
La mer Agogasy
Les vagues de la mer Coda
Une ysle Cohena
Une montaigne Ogacha
La glace Honnesca
La neige Canisa
Froid Athau
Chault Odazan
Feu Azista
Fumee Quea
Une maison Canocha
Ilz appellent leurs febves Sahe
Ilz appellent une ville Canada
Mon pere Addatht
Ma mere Adanahoe
Mon Frere Addagnin
Ma seur Adhoasseue
Ceulx de Canada disent qu'il fault une lune a
naviger depuis Hochelaga, jusques à une terre
ou se prend la canelle & le giroffle.
Ilz appellent la canelle Adhotathny
Le giroffle Canonotha
Fin.