Table des matières

I La chanson

II Le coffret de fer

III Le dépôt

IV La Fosse-aux-Loups

V Le creux d'un chêne

VI Le voyage

VII La forêt de Villers-Cotterets

VIII Tutelle

IX L'étang de La Tremlays

X La veillée

XI Fleur-des-Genêts

XII Dans la forêt

XIII Le capitaine Didier

XIV Où le Loup Blanc montre le bout de son museau

XV Portraits

XVI Le conseil privé de M. de Vaunoy

XVII Visite matinale

XVIII Rêves

XIX Sous la charmille

XX Avant et après le déjeuner

XXI Mademoiselle de Vaunoy

XXII Deux bons serviteurs

XXIII Voyage de Jude Leker

XXIV La loge

XXV Huit hommes et un collecteur

XXVI Un accès de haut mal

XXVII La première béchamelle

XXVIII Chez les Loups

XXIX Avant la lutte

XXX Quatre contre un

XXXI Alix et Marie

XXXII La chambrette

XXXIII Le tribunal des Loups

XXXIV Jean Blanc

I

La chanson

Il n'y a pas encore bien longtemps, le voyageur qui allait de

Paris à Brest, de la capitale du royaume à la première de nos

cités maritimes, s'endormait et s'éveillait deux fois, bercé par

les cahots de la diligence, avant d'apercevoir les maigres

moissons, les pommiers trapus et les chênes ébranlés de la pauvre

Bretagne. Il s'éveillait la première fois dans les fertiles

plaines du Perche, tout près de la Beauce, ce paradis des

négociants en farine: il se rendormait poursuivi par l'aigrelet

parfum du cidre de l'Orne et par le patois nasillard des naturels

de la Basse-Normandie. Le lendemain matin, le paysage avait

changé; c'était Vitré, la gothique momie, qui penche ses maisons

noires et les ruines chevelues de son château sur la pente raide

de sa colline; c'était l'échiquier de prairies plantées çà et là

de saules et d'oseraies où la Vilaine plie et replie en mille

détours son étroit ruban d'azur. Le ciel, bleu la veille, était

devenu gris; l'horizon avait perdu son ampleur, l'air avait pris

une saveur humide. Au loin, sur la droite, derrière une série de

monticules arides et couverts de genêts, on apercevait une ligne

noire. C'était la forêt de Rennes.

La forêt de Rennes est bien déchue de sa gloire antique. Les

exploitations industrielles ont fait, depuis ce temps, un terrible

massacre de ses beaux arbres.

MM. de Rohan, de Montbourcher, de Châteaubriant y couraient le

cerf autrefois, en compagnie des seigneurs de Laval, invités tout

exprès, et de M. l'intendant royal, dont on se serait passé

volontiers. Maintenant, c'est à peine si les commis rougeauds des

maîtres de forges y peuvent tuer à l'affût, de temps à autre,

quelque chétif lapereau ou un chevreuil étique que le spleen porte

à braver cet indigne trépas.

On n'entend plus, sous le couvert, les éclatantes fanfares; le

sabot des nobles chevaux ne frappe plus le gazon des allées; tout

se tait, hormis les marteaux et la toux cyclopéenne de la pompe à

feu.

Certains se frottent les mains à l'aspect de ce résultat. Ils

disent que les châteaux ne servaient à rien et que les usines font

des clous. Nous avons peut-être, à ce sujet, une opinion arrêtée,

mais nous la réserverons pour une occasion meilleure.

Quoi qu'il en soit, au lieu de quelques kilomètres carrés, grevés

de coupes accablantes, et dont les trois quarts sont à l'état de

taillis, la forêt de Rennes avait, il y a cent cinquante ans, onze

bonnes lieues de tour, et des tenues de futaie si haut lancées, si

vastes et si bien fourrées de plantes à la racine, que les gardes

eux-mêmes y perdaient leur chemin.

En fait d'usines, on n'y trouvait que des saboteries dans les

«fouteaux»; et aussi, dans les châtaigneraies, quelques huttes où

l'on faisait des cercles pour les tonneaux. Au centre des

clairières, dix à douze loges groupées et comme entassées

servaient de demeures aux charbonniers. Il y en avait un nombre

fort considérable, et, en somme, la population de la forêt passait

pour n'être point au-dessous de quatre à cinq mille habitants.

C'était une caste à part, un peuple à demi sauvage, ennemi-né de

toute innovation, et détestant par instinct et par intérêt tout

régime autre que la coutume, laquelle lui accordait tacitement un

droit d'usage illimité sur tous les produits de la forêt, sauf le

gibier.

De temps immémorial, sabotiers, tonneliers, charbonniers et

vanniers avaient pu, non seulement ignorer jusqu'au nom d'_impôt_,

mais encore prendre le bois nécessaire à leur industrie sans

indemnité aucune. Dans leur croyance, la forêt était leur légitime

patrimoine: ils y étaient nés; ils avaient le droit

imprescriptible d'y vivre et d'y mourir. Quiconque leur contestait

ce droit devenait pour eux un oppresseur.

Or ils n'étaient point gens à se laisser opprimer sans résistance.

Louis XIV était mort. Philippe d'Orléans, au mépris du testament

du monarque défunt, tenait la régence. Bien que ce prince, pour

qui l'histoire a eu de sévères condamnations, mît volontairement

en oubli la grande politique de son maître, cette politique

subsistait par sa force propre, partout où des mains malhabiles ou

perfides ne prenaient point à tâche de la miner sourdement.

En Bretagne, la longue et vaillante résistance des États avait

pris fin.

Un intendant de l'impôt avait été installé à Rennes, et le pacte

d'Union, violemment amendé, ne gardait plus ses fières

stipulations en faveur des libertés de la province. Le parti

breton était donc vaincu; la Bretagne se faisait France en

définitive: il n'y avait plus de frontière.

Mais autre chose était de consentir une mesure en assemblée

parlementaire, autre chose de faire passer cette mesure dans les

moeurs d'un peuple dont l'entêtement est devenu proverbial.

M. de Pontchartain, le nouvel intendant royal de l'impôt, avait

l'investiture légale de ses fonctions; il lui restait à exécuter

son mandat, ce qui n'était point chose facile.

Partout on accusa les États de forfaiture: on résistait partout.

Lors de la conspiration de Cellamare, ce fut en Bretagne que la

duchesse du Maine réunit ses plus hardis soldats. Les _Chevaliers

de la Mouche à miel_ qui se nommaient aussi les _Frères bretons,

formaient une véritable armée dont les chefs, MM. de Pontcallec,

de Talhoët, de Rohan-Polduc et autres eurent la tête tranchée sous

le Bouffay de Nantes, en 1718.

Ce fut un rude coup. La conspiration rentra sous terre.

Mais la ligue des Frères bretons, antérieure à la conspiration, et

qui, en réalité, n'avait plus d'objet politique, continua

d'exister et d'agir quand la conspiration fut morte.

C'est le propre des assemblées secrètes de vivre sous terre. Les

Frères bretons refusèrent d'abord l'impôt les armes à la main,

puis ils cédèrent à leur tour, mais, tout en cédant, ils vécurent.

Vingt ans après l'époque où se passèrent les événements que nous

allons raconter, et qui forment le prologue de notre récit, nous

retrouverons leurs traces. Le mystère est dans la nature de

l'homme. Les sociétés secrètes meurent cent fois.

En 1719, presque tous les gentilshommes s'étaient retirés de

l'association, mais elle subsistait parmi le bas peuple des villes

et des campagnes.

Ce qui restait de _frères_ nobles était l'objet d'un véritable

culte.

Les châteaux où se retranchaient ces partisans inflexibles de

l'indépendance devenaient des centres autour desquels se

groupaient les mécontents. Ceux-ci étaient peut-être impuissants

déjà pour agir sur une grande échelle, mais leur _opposition_

(qu'on nous passe l'anachronisme) se faisait en toute sécurité.

Il eût fallu, pour les réduire, mettre à feu et à sang le pays où

ils avaient des attaches innombrables.

D'après ce que nous avons dit de la forêt de Rennes, on doit

penser qu'elle était un des plus actifs foyers de la résistance.

Sa population entièrement composée de gens pauvres, ignorants et

endurcis aux plus rudes travaux, était dans des conditions

singulièrement favorables à cette résistance, dont le fond est une

négation pure et simple, soutenue par la force d'inertie. Assez

nombreux et assez unis pour combattre si nulle autre ressource ne

pouvait être employée, les gens de la forêt attendaient, confiants

dans les retraites inaccessibles qu'offrait, à chaque pas, le

pays, confiants surtout dans la connaissance parfaite qu'ils

avaient de leur forêt, cet immense et sombre labyrinthe dont les

taillis reliaient la campagne de Rennes aux faubourgs de Fougères

et de Vitré.

Dans ces trois villes, ils avaient des adhérents. Le premier coup

de mousquet tiré sous le couvert devait armer la plèbe déguenillée

des basses rues de Rennes, les historiques bourgeois de Vitré, qui

portaient encore brassards, hauberts et salades, comme des hommes

d'armes, du XVe siècle, et les habiles braconniers de Fougères.

Avec tout cela, il était raisonnable d'espérer que les sergents de

M. de Pontchartrain pourraient ne point avoir beau jeu.

Il y avait au monde un homme qu'ils respectaient tant que, si cet

homme leur eût dit: payez l'impôt au roi de France, ils auraient

peut-être obéi.

Mais cet homme n'avait garde.

Il était justement, cet homme, l'un des plus obstinés débris de

l'association bretonne, et sa voix retentissait encore de temps à

autre dans la salle des États, pour protester contre

l'envahissement de l'ancien domaine des _Riches ducs_ par les gens

du roi de France.

Il avait nom Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de

Boüexis-en-Forêt, et possédait, à une demi-lieue du bourg de

Liffré, un domaine qui le faisait suzerain de presque tout le pays.

Son château de La Tremlays était l'un des plus beaux qui fût dans

la Haute-Bretagne; son manoir de Bouëxis n'était guère moins

magnifique. Il fallait deux heures pour se rendre de l'un à

l'autre, et tout le long du chemin on marchait sur la terre de

Treml.

M. Nicolas, comme on l'appelait, était un vieillard de grande

taille et d'austère physionomie. Ses longs cheveux blancs

tombaient en mèches éparses sur le drap grossier de son pourpoint

coupé à l'ancienne mode. L'âge n'avait point modéré la fougue de

son sang. À le voir droit et ferme sur la selle, lorsqu'il

chevauchait sous la futaie, les gens de la forêt se sentaient le

coeur gaillard et disaient:

--Tant que vivra notre monsieur, il y aura un Breton dans la

Bretagne, et gare aux sangsues de Paris.

Ils disaient vrai. Le patriotisme de Nicolas Treml était aussi

indomptable qu'exclusif. La décadence graduelle du parti de

l'indépendance, loin de lui être un enseignement, n'avait fait que

grandir son obstination. D'année en année, ses collègues des États

écoutaient avec moins de faveur ses rudes protestations; mais il

protestait toujours, et c'était la main sur la garde de son épée

qu'il fulminait ses menaçantes diatribes contre le représentant de

la couronne.

Un jour, pendant qu'il parlait, messieurs de la noblesse se

prirent à rire et plusieurs voix murmurèrent:

--Décidément, monsieur Nicolas a perdu la tête.

Il s'arrêta tout à coup: une grande pâleur monta jusqu'à son

front; son oeil lança un éclair. Il se couvrit et gagna lentement

la porte. Sur le seuil il croisa ses bras et envoya au banc de la

noblesse un long regard de défi.

--Je remercie Dieu, dit-il d'une voix lente et durement accentuée

qui pénétra jusqu'aux extrémités de la salle, je remercie Dieu de

n'avoir perdu que la tête, quand messieurs mes amis, eux, ont

perdu le coeur.

À ce sanglant outrage vous eussiez vu bondir sur leurs sièges tous

ces fiers gentilshommes. Vingt rapières furent à l'instant

dégainées. Nicolas Treml ne bougea pas.

--Laissez là vos épées, reprit-il. Moi aussi, je fus insulté;

pourtant je me retire. Ce n'est point du sang breton qu'il faut à

ma colère. Adieu, messieurs. Je prie Dieu que vos enfants oublient

leurs pères et se souviennent de leurs aïeux. Je me sépare de vous

et je vous renie. Vous avez mis la Bretagne au tombeau; moi, je

mettrai du sang sur le tombeau de la Bretagne. Quand il n'est plus

temps de combattre, il est temps encore de se venger et de mourir.

M. de La Tremlays monta sur son bon cheval et prit la route de son

domaine.

Ceux qui le rencontrèrent en chemin, ce jour-là, ne purent deviner

les pensées qui se pressaient dans son esprit. Robuste de coeur

autant que de corps, il savait garder au-dedans de lui sa colère.

Son front restait calme, son regard errait, vague et indifférent,

sur le plat paysage des environs de Rennes.

Lorsqu'il entra sous le couvert de la forêt, le soleil baissait à

l'horizon. M. de La Tremlays contempla plus d'une fois avec

convoitise les retranchements naturels et imprenables qu'offrait à

chaque pas le sol vierge; il comptait involontairement ces hommes

vigoureux et vaillants qui le saluaient de loin avec une

respectueuse affection.

--La guerre, pensait-il, pourrait être terrible avec ces soldats

et ces retraites.

Il arrêtait son cheval et devenait rêveur. Mais bientôt une idée

tyrannique fronçait ses sourcils grisonnants. Il se redressait et

son oeil brillait d'un sauvage éclat.

--Point de guerre! disait-il alors. Un duel! Un seul coup, une

seule mort!

Et M. de La Tremlays, enfonçant ses éperons dans les flancs de son

cheval, combinait un de ces plans dont l'extravagante hardiesse

amène le sourire sur les lèvres des hommes de bon sens, et que le

succès peut à peine sanctionner: un plan audacieux, chevaleresque,

mais impossible et fou, dont l'idée ne pouvait germer que dans un

cerveau de gentilhomme campagnard, ignorant le monde et toisant la

prose du présent à la poétique mesure du passé.

Il ne faudrait point pourtant se méprendre et taxer Nicolas Treml

de démence, parce que son entreprise dépassait les bornes du

possible. Il le savait et son enthousiasme ne lui cachait point la

profondeur de l'abîme.

Mais c'est un de ces hommes à cervelle de bronze, qui voient le

précipice ouvert et ne s'arrêtent point pour si peu en chemin.

Une seule circonstance eût pu le faire hésiter. La maison de La

Tremlays n'avait qu'un héritier direct, Georges Treml, petit-fils

du vieux gentilhomme. Que deviendrait cet enfant de cinq ans,

frappé dans la personne de son aïeul et dépourvu de protecteur

naturel? Nicolas Treml supportait impatiemment cette objection que

lui faisait sa conscience.

--Si je réussis, pensait-il, Georges aura un héritage de gloire;

si j'échoue, monsieur mon cousin de Vaunoy lui gardera son

patrimoine. Vaunoy est un bon chrétien et un loyal gentilhomme.

Comme il prononçait mentalement ces paroles, une voix grêle et

lointaine lui apporta le refrain d'une chanson du pays, sorte de

complainte dont l'air mélancolique accompagnait le récit du trépas

d'Arthur de Bretagne, méchamment mis à mort par son oncle Jean

sans Terre.

M. de La Tremlays se sentit venir au coeur un pressentiment

funeste en écoutant cela.

--Impossible! murmura-t-il pourtant; M. de Vaunoy est un digne

parent.

La voix se rapprochait, le chant semblait prendre une nuance

d'ironie.

--D'ailleurs, poursuivit le vieux gentilhomme, mon petit Georges

est breton; son bonheur, comme son sang appartient à la Bretagne.

La voix se tut durant quelques secondes, puis elle éclata tout à

coup juste au-dessus de M. de La Tremlays. Celui-ci leva

brusquement la tête et aperçut, au haut d'un gigantesque

châtaignier dont la couronne, dominant les arbres d'alentour,

était vivement frappée par les rayons du soleil couchant, un être

d'apparence extraordinaire et presque diabolique. Son corps, ainsi

éclairé, rayonnait une sorte de lueur blafarde. Si un voyageur

l'eût rencontré dans les forêts du Nouveau Monde il ne lui aurait

certainement pas accordé le nom d'homme, et l'histoire naturelle

de M. de Buffon contiendrait un article de plus: le babouin blanc.

Cette créature ressemblait en effet à un énorme singe de couleur

blanchâtre, elle sautait d'une branche à l'autre avec une agilité

merveilleuse, et à chaque saut, un faisceau de menus roseaux

tombait à terre.

Son chant continuait.

Il est à croire que ce n'était pas la première fois que M. de La

Tremlays rencontrait ce personnage étrange, car il arrêta son

cheval sans manifester la moindre surprise et siffla comme on fait

pour appeler un chien.

Le chant cessa aussitôt, et la créature perchée au sommet du

châtaignier, dégringolant de branche en branche, tomba aux pieds

du vieux seigneur en poussant un grognement amical et respectueux.

C'était bien un homme, et pourtant il était plus extraordinaire

encore de près que de loin. Ses jambes nues, couvertes de poils

incolores, supportaient gauchement un torse difforme et de

beaucoup trop court. Son cou, osseux et planté en biseau sur sa

creuse poitrine, était surmonté d'une face anguleuse, aux os de

laquelle se collait une peau blême et semée de duvet. Ses cheveux,

ses sourcils, sa barbe naissante, tout était blanc, et c'était

merveille de voir reluire son oeil sanglant au milieu de ce

laiteux entourage.

Aucun signe certain, dans toute sa personne, ne pouvait servir à

préciser son âge.

Peut-être était-ce un enfant, peut-être était-ce un vieillard.

L'extrême agilité qu'il venait de déployer éloignait également

néanmoins ces deux suppositions.

Il fallait la pleine jeunesse pour concentrer tant de vigoureuse

souplesse sous cette enveloppe chétive et misérable.

Il se releva d'un bond et vint se planter au milieu du chemin,

devant la tête du cheval.

--Comment va ton père, Jean Blanc? demanda M. de La Tremlays.

--Comment va ton fils, Nicolas Treml? répondit l'albinos en

exécutant une cabriole.

Un nuage couvrit le front du vieillard. Cette brusque question

correspondait mystérieusement au sujet de sa rêverie.

--Tu deviens insolent, mon garçon, grommela-t-il. Je suis trop

bon envers vous autres vilains, et cela vous donne de l'audace.

Fais-moi place, et que je ne t'y prenne plus!

Au lieu d'obéir à cet ordre, prononcé d'un ton sévère, Jean Blanc

saisit la bride du cheval et se mit à sourire tranquillement.

--Tu te trompes, monsieur Nicolas, dit-il d'une voix douce et

triste. Ce n'est pas avec nous pauvres gens, que tu es trop bon,

c'est avec d'autres que tu aimes et qui te détestent.

--Paix! fou que tu es! voulut interrompre M. de La Tremlays.

L'albinos ne lâcha point la bride et continua:

--Le père de Jean Blanc va bien. Jean Blanc veillait hier auprès

de lui; auprès de lui il veillera demain. Hier tu veillais sur

Georges Treml: veilleras-tu sur lui demain, monsieur Nicolas?

--Que veux-tu dire?

--C'est une belle chanson que la chanson d'Arthur de Bretagne...

Écoute: je sais ramper sous le couvert, tout aussi bien que

grimper au faîte des châtaigniers. Je t'ai suivi longtemps dans la

forêt, tu causais avec ta conscience; j'ai compris, et j'ai chanté

la chanson d'Arthur.

--Quoi! s'écria M. de La Tremlays, tu m'as entendu! tu sais tout!

--Non, pas tout. Tu as dit trop de folies pour que j'aie pu

comprendre. Mais, crois-moi, ne laisse pas notre petit monsieur

Georges à la merci d'un cousin. Si tu veux t'en aller bien loin,

prends ton petit-fils en croupe: si tu ne le peux pas, tue-le,

mais ne l'abandonne pas. Et maintenant je vais couper des branches

pour faire des cercles de barrique, monsieur Nicolas. Que Dieu te

bénisse!

L'albinos lâcha la bride et grimpa comme un chat le long du tronc

noueux d'un châtaignier. La nuit commençait à tomber. Le costume

de cet être bizarre, formé de peaux d'agneaux et blanc comme sa

personne, se distinguait à travers les branches qu'il franchissait

avec une indescriptible prestesse.

Le loup blanc · 第 3 / 10 题