— Amyntas, dit-il, est un peu plus âgé que Tircis; ce n’est pas un

berger tout à fait disgracié de la nature; même on dit que les Muses

ont daigné sourire à sa naissance comme Hébé sourit à la jeunesse. Il

n’a point l’ambition de briller; il a celle d’être aimé, et peut-être

n’en serait-il pas indigne s’il était bien connu.

Ce dernier paragraphe, renforcé d’une œillade meurtrière, fut envoyé

droit à Mlle de Tonnay-Charente, qui supporta le choc sans s’émouvoir.

Mais la modestie et l’adresse de l’allusion avaient produit un bon

effet; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements; la tête

de Tircis lui même en donna le signal par un consentement plein de

bienveillance.

— Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient un

soir dans la forêt en causant de leurs chagrins amoureux. Notez que

c’est déjà le récit de la dryade, mesdames; autrement eût-on pu savoir

ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus discrets de tous les

bergers de la terre? Ils gagnaient donc l’endroit le plus touffu de la

forêt pour s’isoler et se confier plus librement leurs peines, lorsque

tout à coup leurs oreilles furent frappées d’un bruit de voix.

— Ah! ah! fit-on autour du narrateur. Voilà qui devient on ne peut plus

intéressant.

Ici, Madame, semblable au général vigilant qui inspecte son armée,

redressa d’un coup d’œil Montalais et Tonnay-Charente, qui pliaient

sous l’effort.

— Ces voix harmonieuses, reprit de Saint-Aignan, étaient celles de

quelques bergères qui avaient voulu, elles aussi, jouir de la fraîcheur

des ombrages, et qui, sachant l’endroit écarté, presque inabordable,

s’y étaient réunies pour mettre en commun quelques idées sur la

bergerie.

Un immense éclat de rire, soulevé par cette phrase de Saint-Aignan, un

imperceptible sourire du roi en regardant Tonnay-Charente, tels furent

les résultats de la sortie.

— La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergères étaient

trois, et que toutes trois étaient jeunes et belles.

— Leurs noms? dit Madame tranquillement.

— Leurs noms! fit de Saint-Aignan, qui se cabra contre cette

indiscrétion.

— Sans doute. Vous avez appelé vos bergers Tircis et Amyntas: appelez

vos bergères d’une façon quelconque.

— Oh! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvère, comme on disait

autrefois; je raconte sous la dictée de la dryade.

— Comment votre dryade nommait-elle ces bergères? En vérité, voilà une

mémoire bien rebelle. Cette dryade-là était donc brouillée avec la

déesse Mnémosyne?

— Madame, ces bergères… Faites bien attention que révéler des noms de

femmes est un crime!

— Dont une femme vous absout, comte, à la condition que vous nous

révélerez le nom des bergères.

— Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galatée.

— À la bonne heure! elles n’ont pas perdu pour attendre, dit Madame, et

voilà trois noms charmants. Maintenant, les portraits?

De Saint-Aignan fit encore un mouvement.

— Oh! procédons par ordre, je vous prie, comte, reprit Madame. N’est-ce

pas, Sire, qu’il nous faut les portraits des bergères?

Le roi, qui s’attendait à cette insistance, et qui commençait à

ressentir quelques inquiétudes, ne crut pas devoir piquer une aussi

dangereuse interrogatrice. Il pensait d’ailleurs que de Saint-Aignan,

dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser quelques traits

délicats dont feraient leur profit les oreilles que Sa Majesté avait

intérêt à charmer. C’est dans cet espoir, c’est avec cette crainte,

que Louis autorisa de Saint-Aignan à tracer le portrait des bergères

Philis, Amaryllis et Galatée.

— Eh bien! donc, soit! dit de Saint-Aignan comme un homme qui prend son

parti.

Et il commença.

Chapitre CXXXI — Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade

— Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d’œil provocateur à

Montalais, à peu près comme fait dans un assaut un maître d’armes qui

invite un rival digne de lui à se mettre en garde, Philis n’est ni

brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni exaltée; elle est,

toute bergère qu’elle est, spirituelle comme une princesse et coquette

comme un démon.

«Sa vue est excellente. Tout ce qu’embrasse sa vue, son cœur le désire.

C’est comme un oiseau qui, gazouillant toujours, tantôt rase l’herbe,

tantôt s’enlève voletant à la poursuite d’un papillon, tantôt se perche

au plus haut d’un arbre, et de là défie tous les oiseleurs, ou de venir

le prendre, ou de le faire tomber dans leurs filets.

Le portrait était si ressemblant, que tous les yeux se tournèrent

sur Montalais, qui, l’œil éveillé, le nez au vent, écoutait M. de

Saint-Aignan comme s’il était question d’une personne qui lui fût tout

à fait étrangère.

— Est-ce tout, monsieur de Saint-Aignan? demanda la princesse.

— Oh! Votre Altesse Royale, le portrait n’est qu’esquissé, et il y

aurait bien des choses à dire. Mais je crains de lasser la patience de

Votre Altesse ou de blesser la modestie de la bergère, de sorte que je

passe à sa compagne Amaryllis.

— C’est cela, dit Madame, passez à Amaryllis, monsieur de Saint-Aignan,

nous vous suivons.

— Amaryllis est la plus âgée des trois; et cependant, se hâta de dire

Saint-Aignan, ce grand âge n’atteint pas vingt ans.

Le sourcil de Mlle de Tonnay-Charente, qui s’était froncé au début du

récit, se défronça avec un léger sourire.

— Elle est grande, avec d’immenses cheveux qu’elle renoue à la manière

des statues de la Grèce; elle a la démarche majestueuse et le geste

altier: aussi a-t-elle bien plutôt l’air d’une déesse que d’une simple

mortelle, et, parmi les déesses, celle à qui elle ressemble le plus,

c’est Diane chasseresse; avec cette seule différence que la cruelle

bergère, ayant un jour dérobé le carquois de l’Amour tandis que le

pauvre Cupidon dormait dans un buisson de roses, au lieu de diriger ses

traits sur les hôtes des forêts, les décoche impitoyablement sur tous

les pauvres bergers qui passent à la portée de son arc et de ses yeux.

— Oh! la méchante bergère! dit Madame; ne se piquera-t-elle point

quelque jour avec un de ces traits qu’elle lance si impitoyablement à

droite et à gauche?

— C’est l’espoir de tous les bergers en général, dit de Saint-Aignan.

— Et celui du berger Amyntas en particulier, n’est-ce pas? dit Madame.

— Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de l’air le

plus modeste qu’il put prendre, que, s’il a cet espoir, nul n’en a

jamais rien su, car il le cache au plus profond de son cœur.

Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi du

narrateur à propos du berger.

— Et Galatée? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main aussi

habile reprendre le portrait où Virgile l’a laissé, et l’achever à nos

yeux.

— Madame, dit de Saint-Aignan, près du grand poète Virgilius Maro,

votre humble serviteur n’est qu’un bien pauvre poète; cependant,

encouragé par votre ordre, je ferai de mon mieux.

— Nous écoutons, dit Madame.

Saint-Aignan allongea le pied, la main et les lèvres.

— Blanche comme le lait, dit-il, dorée comme les épis, elle secoue

dans l’air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se demande

si ce n’est point cette belle Europe qui donna de l’amour à Jupiter,

lorsqu’elle se jouait avec ses compagnes dans les prés en fleurs.

«De ses yeux, bleus comme l’azur du ciel dans les plus beaux jours

d’été, tombe une douce flamme; la rêverie l’alimente, l’amour la

dispense. Quand elle fronce le sourcil ou qu’elle penche son front vers

la terre, le soleil se voile en signe de deuil.

«Lorsqu’elle sourit, au contraire, toute la nature reprend sa joie, et

les oiseaux, un moment muets, recommencent leurs chants au sein des

arbres.

«Celle-là surtout, dit de Saint-Aignan pour en finir, celle-là est

digne des adorations du monde; et, si jamais son cœur se donne, heureux

le mortel dont son amour virginal consentira à faire un dieu!

Madame, en écoutant ce portrait, que chacun écouta comme elle, se

contenta de marquer son approbation aux endroits les plus poétiques par

quelques hochements de tête; mais il était impossible de dire si ces

marques d’assentiment étaient données au talent du narrateur ou à la

ressemblance du portrait.

Il en résulta que, Madame n’applaudissant pas ouvertement, personne

ne se permit d’applaudir, pas même Monsieur, qui trouvait au fond du

cœur que de Saint-Aignan s’appesantissait trop sur les portraits des

bergères, après avoir passé un peu vivement sur les portraits des

bergers.

L’assemblée parut donc glacée.

De Saint-Aignan, qui avait épuisé sa rhétorique et ses pinceaux à

nuancer le portrait de Galatée, et qui pensait, d’après la faveur qui

avait accueilli les autres morceaux, entendre des trépignements pour le

dernier, de Saint-Aignan fut encore plus glacé que le roi et toute la

compagnie.

Il y eut un instant de silence qui enfin fut rompu par Madame.

— Eh bien! Sire, demanda-t-elle, que dit Votre Majesté de ces trois

portraits?

Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se compromettre.

— Mais Amaryllis est belle, dit-il, à mon avis.

— Moi, j’aime mieux Philis, dit Monsieur; c’est une bonne fille, ou

plutôt un bon garçon de nymphe.

Et chacun de rire.

Cette fois, les regards furent si directs, que Montalais sentit le

rouge lui monter au visage en flammes violettes.

— Donc, reprit Madame, ces bergères se disaient?…

Mais de Saint-Aignan, frappé dans son amour-propre, n’était pas en état

de soutenir une attaque de troupes fraîches et reposées.

— Madame, dit-il, ces bergères s’avouaient réciproquement leurs petits

penchants.

— Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous êtes un fleuve de poésie

pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui réconforta un peu le

narrateur.

— Elles se dirent que l’amour est un danger, mais que l’absence de

l’amour est la mort du cœur.

— De sorte qu’elles conclurent?… demanda Madame.

— De sorte qu’elles conclurent qu’on devait aimer.

— Très bien! Y mettaient-elles des conditions?

— La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois même ajouter,

c’est la dryade qui parle, qu’une des bergères, Amaryllis, je crois,

s’opposait complètement à ce qu’on aimât, et cependant elle ne se

défendait pas trop d’avoir laissé pénétrer jusqu’à son cœur l’image de

certain berger.

— Amyntas ou Tircis?

— Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitôt

Galatée, la douce Galatée aux yeux purs, répondit que ni Amyntas,

ni Alphésibée, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de la

contrée ne pourraient être comparés à Tircis, que Tircis effaçait tous

les hommes, de même que le chêne efface en grandeur tous les arbres,

le lis en majesté toutes les fleurs. Elle fit même de Tircis un tel

portrait que Tircis, qui l’écoutait, dut véritablement être flatté

malgré sa grandeur. Ainsi Tircis et Amyntas avaient été distingués par

Amaryllis et Galatée. Ainsi le secret des deux cœurs avait été révélé

sous l’ombre de la nuit et dans le secret des bois.

«Voilà, madame, ce que la dryade m’a raconté, elle qui sait tout ce qui

se passe dans le creux des chênes et dans les touffes de l’herbe; elle

qui connaît les amours des oiseaux, qui sait ce que veulent dire leurs

chants; elle qui comprend enfin le langage du vent dans les branches et

le bourdonnement des insectes d’or ou d’émeraude dans la corolle des

fleurs sauvages; elle me l’a redit, je le répète.

— Et maintenant vous avez fini, n’est-ce pas, monsieur de Saint-Aignan?

dit Madame avec un sourire qui fit trembler le roi.

— J’ai fini, oui, madame, répondit de Saint-Aignan; heureux si j’ai pu

distraire Votre Altesse pendant quelques instants.

— Instants trop courts, répondit la princesse, car vous avez

parfaitement raconté tout ce que vous saviez; mais, mon cher monsieur

de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous renseigner qu’à une

seule dryade, n’est ce pas?

— Oui, madame, à une seule, je l’avoue.

— Il en résulte que vous êtes passé près d’une petite naïade qui

n’avait l’air de rien, et qui en savait autrement long que votre

dryade, mon cher comte.

— Une naïade? répétèrent plusieurs voix qui commençaient à se douter

que l’histoire allait avoir une suite.

— Sans doute: à côté de ce chêne dont vous parlez, et qui s’appelle

le chêne royal, à ce que je crois du moins, n’est-ce pas, monsieur de

Saint-Aignan?

Saint-Aignan et le roi se regardèrent.

— Oui, madame, répondit de Saint-Aignan.

— Eh bien! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des

cailloux, au milieu des myosotis et des pâquerettes.

— Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et suspendu

aux lèvres de sa belle-sœur.

— Oh! il y en a une, c’est moi qui vous en réponds, dit Madame; et la

preuve, c’est que la naïade qui règne sur cette source m’a arrêtée au

passage, moi qui vous parle.

— Bah! fit Saint-Aignan.

— Oui, continua la princesse, et cela pour me conter une quantité de

choses que M. de Saint-Aignan n’a pas mises dans son récit.

— Oh! racontez vous-même, dit Monsieur, vous racontez d’une façon

charmante.

La princesse s’inclina devant le compliment conjugal.

— Je n’aurai pas la poésie du comte et son talent pour faire ressortir

tous les détails.

— Vous ne serez pas écoutée avec moins d’intérêt, dit le roi, qui

sentait d’avance quelque chose d’hostile dans le récit de sa belle-sœur.

— Je parle d’ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre petite

naïade, qui est bien la plus charmante demi-déesse que j’aie jamais

rencontrée. Or, elle riait tant pendant le récit qu’elle m’a fait,

qu’en vertu de cet axiome médical: «Le rire est contagieux», je vous

demande la permission de rire un peu moi-même quand je me rappelle ses

paroles.

Le roi et de Saint-Aignan, qui virent sur beaucoup de physionomies

s’épanouir un commencement d’hilarité pareille à celle que Madame

annonçait, finirent par se regarder entre eux et se demander du regard

s’il n’y aurait pas là-dessous quelque petite conspiration.

Mais Madame était bien décidée à tourner et à retourner le couteau dans

la plaie; aussi reprit-elle avec son air de naïve candeur, c’est-à-dire

avec le plus dangereux de tous ses airs:

— Donc, je passais par là, dit-elle, et, comme je trouvais sous mes pas

beaucoup de fleurs fraîches écloses, nul doute que Philis, Amaryllis,

Galatée, et toutes vos bergères, n’eussent passé sur le chemin avant

moi.

Le roi se mordit les lèvres. Le récit devenait de plus en plus menaçant.

— Ma petite naïade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson sur

le lit de son ruisselet; comme je vis qu’elle m’accostait en touchant

le bas de ma robe, je ne songeai pas à lui faire un mauvais accueil,

et cela d’autant mieux, après tout, qu’une divinité, fût-elle de

second ordre, vaut toujours mieux qu’une princesse mortelle. Donc,

j’abordai la naïade, et voici ce qu’elle me dit en éclatant de rire: «

Figurez-vous, princesse…»

— Vous comprenez, Sire, c’est la naïade qui parle.

Le roi fit un signe d’assentiment; Madame reprit:

— «Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau viennent

d’être témoins d’un spectacle des plus amusants. Deux bergers, curieux

jusqu’à l’indiscrétion, se sont fait mystifier d’une façon réjouissante

par trois nymphes ou trois bergères…» Je vous demande pardon, mais je

ne me rappelle plus si c’est nymphes ou bergères qu’elle a dit. Mais il

importe peu, n’est-ce pas? Passons donc.

À ce préambule, le roi rougit visiblement, et de Saint-Aignan, perdant

toute contenance, se mit à écarquiller les yeux le plus anxieusement du

monde.

— «Les deux bergers, poursuivit ma petite naïade en riant toujours,

suivaient la trace des trois demoiselles…» Non, je veux dire des trois

nymphes; pardon, je me trompe, des trois bergères. Cela n’est pas

toujours sensé, cela peut gêner celles que l’on suit. J’en appelle à

toutes ces dames, et pas une de celles qui sont ici ne me démentira,

j’en suis certaine.

Le roi, fort en peine de ce qui allait suivre, opina du geste.

— «Mais, continua la naïade, les bergères avaient vu Tircis et Amyntas

se glisser dans le bois; et, la lune aidant, elles les avaient reconnus

à travers les quinconces…» Ah! vous riez, interrompit Madame. Attendez,

attendez, vous n’êtes pas au bout.

Le roi pâlit; de Saint-Aignan essuya son front humide de sueur.

Il y avait dans les groupes des femmes de petits rires étouffés, des

chuchotements furtifs.

— Les bergères, disais-je, voyant l’indiscrétion des deux bergers, les

bergères s’allèrent asseoir au pied du chêne royal, et, lorsqu’elles

sentirent leurs indiscrets écouteurs à portée de ne pas perdre un mot

de ce qui allait se dire, elles leur adressèrent innocemment, le plus

innocemment du monde, une déclaration incendiaire dont l’amour-propre

naturel à tous les hommes, et même aux bergers les plus sentimentaux,

fit paraître aux deux auditeurs les termes doux comme des rayons de

miel.

Le roi, à ces mots que l’assemblée ne put écouter sans rire, laissa

échapper un éclair de ses yeux.

Quant à de Saint-Aignan, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et

voila, sous un amer éclat de rire, le dépit profond qu’il ressentait.

— Oh! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voilà, sur

ma parole, une plaisanterie charmante assurément et, racontée par

vous, madame, d’une façon non moins charmante: mais réellement, bien

réellement, avez-vous compris la langue des naïades?

— Mais le comte prétend bien avoir compris celle des dryades, repartit

vivement Madame.

— Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la faiblesse

de viser à l’Académie, de sorte qu’il a appris, dans ce but, toutes

sortes de choses que bien heureusement vous ignorez, et il se serait pu

que la langue de la nymphe des eaux fût au nombre des choses que vous

n’avez pas étudiées.

— Vous comprenez, Sire, répondit Madame, que pour de pareils faits on

ne s’en fie pas à soi toute seule; l’oreille d’une femme n’est pas

chose infaillible, a dit saint Augustin; aussi ai-je voulu m’éclairer

d’autres opinions que la mienne, et, comme ma naïade, qui, en qualité

de déesse, est polyglotte… n’est-ce point ainsi que cela se dit,

monsieur de Saint-Aignan?

— Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout déferré.

— Et, continua la princesse, comme ma naïade, qui, en qualité de

déesse, est polyglotte, m’avait d’abord parlé en anglais, je craignis,

comme vous dites, d’avoir mal entendu et fis venir Mlles de Montalais,

de Tonnay-Charente et La Vallière, priant ma naïade de me refaire en

langue française le récit qu’elle m’avait déjà fait en anglais.

— Et elle le fit? demanda le roi.

— Oh! c’est la plus complaisante divinité qui existe… Oui, Sire, elle

le refit. De sorte qu’il n’y a aucun doute à conserver. N’est-ce pas,

mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers la gauche de son

armée, n’est-ce pas que la naïade a parlé absolument comme je raconte,

et que je n’ai en aucune façon failli à la vérité?… Philis?… Pardon! je

me trompe… mademoiselle Aure de Montalais, est-ce vrai?

— Oh! absolument, madame, articula nettement Mlle de Montalais.

— Est-ce vrai, mademoiselle de Tonnay-Charente?

— Vérité pure, répondit Athénaïs d’une voix non moins ferme, mais

cependant moins intelligible.

— Et vous, La Vallière? demanda Madame.

La pauvre enfant sentait le regard ardent du roi dirigé sur elle; elle

n’osait pas nier, elle n’osait pas mentir; elle baissa la tête en signe

d’acquiescement.

Seulement sa tête ne se releva point, à demi glacée qu’elle était par

un froid plus douloureux que celui de la mort.

Ce triple témoignage écrasa le roi. Quant à Saint-Aignan, il n’essayait

même pas de dissimuler son désespoir, et sans savoir ce qu’il disait,

il bégayait:

— Excellente plaisanterie! bien joué, mesdames les bergères!

— Juste punition de la curiosité, dit le roi d’une voix rauque. Oh! qui

s’aviserait, après le châtiment de Tircis et d’Amyntas, qui s’aviserait

de chercher à surprendre ce qui se passe dans le cœur des bergères?

Certes, ce ne sera pas moi… Et vous, messieurs?

— Ni moi! ni moi! répéta en chœur le groupe des courtisans.

Madame triomphait de ce dépit du roi; elle se délectait, croyant que

son récit avait été ou devait être le dénouement de tout.

Quant à Monsieur, qui avait ri de ce double récit sans y rien

comprendre, il se tourna vers de Guiche:

— Eh! comte, lui dit-il, tu ne dis rien; tu ne trouves donc rien à

dire? Est ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par hasard?

— Je les plains de toute mon âme, répondit de Guiche; car, en vérité,

l’amour est une si douce chimère, que le perdre, toute chimère qu’il

est, c’est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux bergers ont cru

être aimés, s’ils s’en sont trouvés heureux, et qu’au lieu de ce

bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui égale la mort, mais

une raillerie de l’amour qui vaut cent mille morts… eh bien! je dis

que Tircis et Amyntas sont les deux hommes les plus malheureux que je

connaisse.

— Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi; car enfin, la

mort, c’est bien dur pour un peu de curiosité.

— Alors, c’est donc à dire que l’histoire de ma naïade a déplu au roi?

demanda naïvement Madame.

— Oh! madame, détrompez-vous, dit Louis en prenant la main de

la princesse; votre naïade m’a plu d’autant mieux qu’elle a été

plus véridique, et que son récit, je dois le dire, est appuyé par

d’irrécusables témoignages.

Et ces mots tombèrent sur La Vallière avec un regard que nul, depuis

Socrate jusqu’à Montaigne, n’eût pu définir parfaitement.

Ce regard et ces mots achevèrent d’accabler la malheureuse jeune

fille, qui, appuyée sur l’épaule de Montalais, semblait avoir perdu

connaissance.

Le roi se leva sans remarquer cet incident, auquel nul, au reste, ne

prit garde; et contre sa coutume, car d’ordinaire il demeurait tard

chez Madame, il prit congé pour entrer dans ses appartements.

De Saint-Aignan le suivit, tout aussi désespéré à sa sortie qu’il

s’était montré joyeux à son entrée.

Mlle de Tonnay-Charente, moins sensible que La Vallière aux émotions,

ne s’effraya guère et ne s’évanouit point.

Cependant le coup d’œil suprême de Saint-Aignan avait été bien

autrement majestueux que le dernier regard du roi.

Fin du tome II

Le vicomte de Bragelonne, Tome II. · 第 38 / 38 段