D.--Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin?
R.--Déjà les flammes étaient si violentes qu'on y voyait comme en plein
midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran.
Il n'était plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui
n'attendît, le cœur serré d'une indicible angoisse, cette réponse
écrasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux
obstinément fixés sur l'accusé. Pas un des muscles de son visage ne
tressaille. Ses défenseurs sont aussi impassibles que lui. De même que
nous, M. le président et M. l'avocat général observaient l'accusé et ses
avocats. Attendaient-ils une protestation, une réplique, un mot? C'est
probable.
Rien ne venant, M. le président reprend, s'adressant au témoin:
D.--Votre déposition est terriblement grave, monsieur.
R.--J'en sais la portée.
D.--Elle diffère absolument de votre déposition première reçue par
monsieur le juge d'instruction.
R.--En effet.
D.--Interrogé quelques heures après le crime, vous avez déclaré n'avoir
pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de Boiscoran ayant
été prononcé, vous avez paru révolté qu'on osât le soupçonner, vous vous
portiez presque garant de son innocence...
R.--Alors, je trahissais la vérité. Alors, par un sentiment de
commisération bien aisé à comprendre, j'essayais d'arracher à une
condamnation infamante un homme appartenant à une famille justement
estimée.
D.--Et maintenant?
R.--Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que justice
soit faite. Et c'est pour cela que, frappé d'un mal qui ne pardonne pas
et bien près de paraître devant Dieu, je suis venu vous dire: monsieur
de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu.
LE PRÉSIDENT (à _l'accusé_).--Vous entendez?
L'ACCUSÉ (_se levant_).--Sur tout ce que j'ai de cher et de sacré au
monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de Claudieuse va,
dit-il, paraître devant Dieu, c'est à la justice de Dieu que j'en
appelle...
Des sanglots couvrent la voix de l'accusé. Mme la marquise de
Boiscoran vient d'être prise d'une crise nerveuse des plus graves. On
l'emporte, raide et inanimée, et à sa suite s'élancent le docteur
Seignebos et Mlle de Chandoré.
L'ACCUSÉ (_à M. de Claudieuse_).--C'est ma mère qui se meurt, monsieur!
Certes, ceux qui s'attendaient à des émotions poignantes ne sont pas
déçus. Tous les visages sont bouleversés. Des larmes brillent dans les
yeux de toutes les femmes.
Et cependant, lorsqu'on examine la façon dont M. de Claudieuse et M. de
Boiscoran se mesurent du regard, on est à se demander si, véritablement,
il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont révélé les débats.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer l'étrangeté de leurs
répliques, et autour de nous, on ne comprend rien non plus au mutisme
obstiné des défenseurs. Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les
voyons lui serrer les mains et lui prodiguer les consolations et les
encouragements de la plus fervente amitié.
Nous sera-t-il permis de dire que M. le président et M. l'avocat général
nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque c'est
l'expression de notre pensée.
Mais déjà M. le président poursuit:
D.--Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais à l'accusé
s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de haine.
M. DE CLAUDIEUSE (_d'une voix de plus en plus faible_).--Je n'en connais
pas d'autre que notre procès au sujet d'un cours d'eau...
D.--L'accusé ne vous a-t-il pas un jour menacé de son fusil?
R.--Oui, mais je n'avais pas pris la menace au sérieux, et je ne lui en
avais pas gardé rancune.
D.--Persistez-vous dans votre déclaration?
R.--Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment, j'affirme avoir
reconnu, et de façon à ne pouvoir me tromper, monsieur Jacques de
Boiscoran...
Il était temps que M. le comte de Claudieuse achevât sa déposition. Il
chancelle, ses yeux se voilent, sa tête oscille sur ses épaules, et,
pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux huissiers qui aident
son valet de chambre à le porter plutôt qu'à le soutenir.
Mme de Claudieuse va-t-elle lui succéder? Nous le pensions, et
l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi. Retenue
au chevet de la dernière de ses filles, qui est à toute extrémité, la
comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier donne lecture de sa
déposition.
Bien que fort émouvante, cette déposition ne révèle aucun fait nouveau
et sera sans influence sur l'issue des débats.
Le témoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars saintongeois, un
vrai coq de village, une cravate bleu et rose autour du cou, une
brillante chaîne de montre au gousset. Il paraît fier de son rôle et
promène sur l'assistance un regard où reluit le plus extrême
contentement de soi.
C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec
l'accusé. Il prétend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu, il
affirmerait que l'accusé lui a confié ses projets de meurtre et
d'incendie. Ses réponses sont presque toutes accueillies par des accès
d'hilarité, qui attirent à l'assemblée une nouvelle et verte semonce de
M. le président.
Le témoin Gaudry, qui lui succède, est un petit homme chétif et pâlot, à
mine sournoise, à l'œil faux et craintif, et qui se confond en
salutations.
À l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oublié. On voit qu'il
craint de se compromettre. Il célèbre M. de Claudieuse, mais il ne loue
guère moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son respect pour les
bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et pour toute la compagnie
pareillement.
La femme Courtois, qui dépose après Gaudry, voudrait évidemment être à
cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inouïs que M. le
président lui arrache mot par mot sa déposition, assez insignifiante
d'ailleurs.
Viennent ensuite deux métayers de Bréchy, qui ont assisté à cette
violente discussion à la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait couché
en joue le comte de Claudieuse. Leur récit, tout coupé d'interminables
parenthèses, est peu clair. Sur une observation des défenseurs, ils
entreprennent de s'expliquer, et alors on ne les comprend plus du tout.
Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de l'accusé
qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au sérieux qu'il s'est
jeté, dit-il, sur M. de Boiscoran pour l'empêcher de tirer, et que sans
son intervention le crime eût été commis ce jour-là.
De nouveau l'accusé proteste avec une rare énergie. Il ne haïssait pas
M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le haïr...
Le têtu paysan soutient qu'un procès est un suffisant motif de haine. Et
là-dessus il entreprend d'expliquer le procès et comment M. de
Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin, inondait les
prairies de M. de Boiscoran.
M. le président met fin à la discussion qui s'engage, en ordonnant
d'introduire un autre témoin.
Celui-là a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'écrier que «tôt ou tard
il f...lanquerait un coup de fusil au comte de Claudieuse». Il ajoute
que l'accusé était un homme terrible qui, pour un oui et pour un non,
menaçait les gens de son fusil. Et à l'appui de son dire, il raconte
qu'il est bien connu dans le pays qu'une fois déjà M. de Boiscoran a
tiré sur un homme.
L'accusé explique cette déposition. Un mauvais drôle qui n'est autre,
pensait-il, que le témoin en personne venait toutes les nuits voler des
fruits et des légumes à ses métayers. Une nuit, il l'a guetté, et le
surprenant, lui a envoyé une charge de gros sel. Il ignore s'il l'a
touché. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'était jamais plaint.
Le témoin suivant est l'huissier de Bréchy. Il sait qu'une fois, en
retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre à M. de
Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de première qualité. Il ne
cache pas qu'un si désagréable voisin l'eût exaspéré.
M. l'avocat général ne conteste pas le fait. Mais il sait que M. de
Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran a refusé
avec une hauteur insultante. L'accusé répond qu'il a refusé sur le
conseil de son avoué, mais qu'il ne s'est pas servi de paroles
injurieuses.
Encore six dépositions sans intérêt, et la liste des témoins à charge
est épuisée.
Alors paraissent les témoins cités à la requête de la défense.
Le premier est le respectable curé de Bréchy. Il confirme les
explications données par l'accusé. Le soir du crime, il dînait au
château de Besson, sa servante était venue à sa rencontre, et le
presbytère était seul. Il dit qu'en effet, il avait été convenu que M.
de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs religieux que
l'Église exige avant de consacrer un mariage. Il connaît Jacques de
Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas d'homme plus honnête ni
meilleur. À son avis, la haine dont on parle tant n'a jamais existé. Il
ne peut pas croire, il ne croit pas que l'accusé soit coupable.
Le second témoin est le desservant d'une commune voisine. Il déclare
qu'entre neuf et dix heures, il était sur la route, non loin de la
Cafourche des Maréchaux. La nuit était assez obscure; il est de même
taille que M. le curé de Bréchy, une petite paysanne a très bien pu les
prendre l'un pour l'autre et tromper involontairement l'accusé.
Trois autres témoins sont encore entendus, et l'accusé ni ses défenseurs
n'ayant rien à ajouter, la parole est donnée au ministère public.
=Le réquisitoire.=
L'éloquence de M. Du Lopt de la Gransière est trop justement célèbre
pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Nous dirons seulement qu'il
s'est surpassé lui-même en ce réquisitoire qui, pendant plus d'une
heure, a tenu suspendue à ses lèvres une assemblée haletante et remuée
des plus poignantes émotions.
C'est par une description du Valpinson qu'il débute, «de ce séjour
poétique et charmant comme son nom, où les admirables futaies de
Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...»
--Là, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de Claudieuse; le
comte, un de ces gentilshommes du temps passé, qui n'avaient d'autre
culte que l'honneur, d'autre passion que le devoir; la comtesse, une de
ces femmes qui sont la glorification de leur sexe et le modèle achevé de
toutes les vertus domestiques... Le ciel avait béni leur union et leur
avait donné deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait à leurs
efforts intelligents. Estimés de tous, vénérés, chéris, ils vivaient
heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des années
prospères...
»Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres éveillent le
comte. Il se précipite dehors, deux coups de fusil lui sont tirés et il
tombe baigné dans son sang... Attirée par l'explosion, la comtesse
accourt. Elle trébuche contre le corps inanimé de son mari et, glacée
d'horreur, elle s'affaisse sans connaissance... Les enfants vont-ils
donc périr?... Non. La Providence veille. Elle allume une lueur
d'intelligence dans le cerveau d'un insensé, et, se précipitant à
travers la fumée, il arrache les petites filles aux flammes qui déjà
étreignent leur berceau...» La famille est sauvée, mais l'incendie
redouble de fureur. Aux lugubres volées du tocsin, tous les habitants
des villages d'alentour se sont hâtés d'accourir. Mais sans personne qui
les commande, sans outillage, ils s'épuisent en stériles efforts.
Cependant, un roulement lointain retient dans leurs âmes l'espérance
près de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrivée des pompes... Elles
arrivent, elles sont là, tout ce qui est humainement possible va être
tenté!
»Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'épouvante et d'horreur
qui monte jusqu'à nous?... La toiture du château s'écroule,
ensevelissant sous ses décombres enflammés deux hommes, les plus dévoués
et les plus intrépides de tous ces hommes si intrépides et si dévoués:
Bolton, le tambour, qui l'instant d'avant battait la générale;
Guillebault, le père de cinq enfants... Au-dessus du fracas des flammes,
s'élèvent leurs cris déchirants. Ils appellent au secours... Les
laissera-t-on périr?... Un gendarme s'élance, et avec lui un fermier de
Bréchy. Héroïsme inutile! Le fléau veut garder sa proie... Les
sauveteurs vont périr, et ce n'est qu'au prix d'effroyables périls qu'on
les arrache à la fournaise, respirant encore, mais atteints de si
cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu'à la fin de leurs jours
infirmes et réduits pour vivre à implorer la charité publique...
C'est des plus sombres couleurs de son éloquence que M. l'avocat général
charge ce tableau des désastres du Valpinson, représentant la comtesse
de Claudieuse agenouillée près de son mari mourant, tandis que la foule
s'empresse autour des blessés et dispute aux flammes les restes
carbonisés de Bolton et de Guillebault.
Puis, redoublant d'énergie:
--Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de tant de
forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit à travers bois, il regagne sa
demeure. De remords, il n'en a pas. Sitôt rentré, il mange, il boit, il
fume un cigare... Telle est sa situation dans le pays, et il a si bien
pris toutes ses mesures qu'il se croit au-dessus du soupçon. Il est
tranquille, si tranquille que les plus vulgaires précautions sont par
lui négligées, et qu'il ne prend même pas la peine de jeter l'eau où il
a lavé ses mains, noires de l'incendie qu'il vient d'allumer.
»C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces occasions
décisives, éclaire et guide la justice humaine. Et comment, en effet,
sans une intervention providentielle, la justice serait-elle allée
chercher le coupable dans un des plus somptueux châteaux de la contrée?
C'était là, cependant, qu'est l'assassin, là qu'était l'incendiaire...
Et qu'on ne nous vienne pas dire que le passé de Jacques de Boiscoran le
défend contre l'accusation formidable qui pèse sur lui! Ce passé, nous
le connaissons.
»Type achevé de ces jeunes oisifs qui jettent à tous les vents de leurs
caprices la fortune amassée par leurs pères, Jacques de Boiscoran
n'avait pas même de profession. Inutile à la société, à charge à
lui-même, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et sans boussole,
s'adressant à toutes les passions malsaines pour combler le vide de ses
heures de désœuvrement. Et cependant il était ambitieux, de cette
ambition dangereuse et mauvaise qui demande à l'intrigue et non pas au
travail ses assouvissements.
»Aussi le voyons-nous ardemment mêlé aux luttes stériles et coupables de
notre époque troublée, battant à grands coups de phrases creuses tout ce
qui est responsable et sacré, sonnant l'appel aux plus détestables
passions...
M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Si c'est un procès politique, il faut nous en
prévenir...
M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Il ne s'agit pas de politique ici, mais des
agissements d'un homme qui a été un apôtre de discorde.
M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--Le ministère public croit-il donc qu'il prêche la
concorde?
LE PRÉSIDENT.--J'invite la défense à ne pas interrompre.
M. L'AVOCAT GÉNÉRAL.--...Et c'est dans cette ambition de l'accusé qu'il
faut chercher surtout l'origine de cette haine farouche qui devait le
conduire au crime. Le procès au cours d'eau n'est qu'une question
secondaire. Jacques de Boiscoran préparait sa candidature pour les
prochaines élections...
L'ACCUSÉ .--Je n'y ai jamais pensé...
M. L'AVOCAT GÉNÉRAL (_sans remarquer l'interruption_).--...Il ne le
disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient partout
répétant que, par sa situation, sa fortune et ses opinions, il était
l'homme désigné aux suffrages des républicains. Et, en effet, il eût eu
beaucoup de chances si, entre lui et le but de ses convoitises, ne se
fût dressé un homme, le comte de Claudieuse, dont l'influence en avait
déjà fait échouer d'autres...