M. Daubigeon hochait la tête.

--C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge

d'instruction ne dépend ni de moi ni du tribunal. Il est en quelque

sorte même indépendant du procureur général, qui peut bien lui adresser

des avertissements, mais non lui tracer une ligne de conduite. Monsieur

Galpin-Daveline, en tant que juge d'instruction, exerce une juridiction

à part, et il est armé de pouvoirs presque illimités. Mieux que personne

un juge d'instruction peut dire avec le poète: «Ainsi je veux et

j'ordonne, et ma volonté suffit,»

_Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas..._

Positivement, M. Seignebos se sentait désarmé par l'accent de M.

Daubigeon.

--Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a même le droit de priver un malade des

soins du médecin...

--Sous sa responsabilité, oui. Mais telle n'est pas son intention. Il se

proposait même de vous convoquer officiellement, quoique ce soit

aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin à un nouvel interrogatoire

de Cocoleu... Je suis surpris que vous n'ayez pas reçu son assignation

ou que vous ne l'ayez pas vu à l'hôpital à l'heure de votre visite...

--Alors, j'y cours! s'écria le médecin.

Et il repartit précipitamment, et bien lui prit de se hâter, car sur le

seuil de l'hôpital, il se trouva en face de M. Galpin-Daveline, lequel

arrivait d'un pas solennel, suivi de son inévitable greffier, Méchinet.

--Vous arrivez à propos, monsieur le docteur..., commença le juge.

Mais si rapide qu'eût été la course du docteur, elle lui avait donné le

temps de réfléchir et de se calmer. Au lieu donc d'éclater en

récriminations:

--Oui, je sais, répondit-il d'un ton de politesse railleuse. C'est au

sujet de ce pauvre diable, à qui vous avez donné un gendarme pour

garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout à vos ordres...

La chambre où l'on avait placé Cocoleu était vaste, blanchie à la chaux,

et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux chaises. Le

lit devrait être bon, mais l'idiot en avait enlevé matelas et

couvertures et s'était couché tout habillé sur la paillasse. C'est là

que le trouvèrent le médecin et le juge.

Il se dressa à leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un cri

et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut même si manifeste

que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir. S'avançant alors:

--N'aie pas peur, mon garçon, dit-il à Cocoleu, nous ne te ferons pas de

mal. Seulement, il faut nous répondre. Te souviens-tu de ce qui est

arrivé l'autre nuit au Valpinson?

Cocoleu éclata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots, mais

il ne répondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure, le juge

varia ses questions, priant, menaçant et promettant tour à tour,

invoquant même le souvenir de Mme de Claudieuse; il ne lui arracha

pas une syllabe.

À bout de patience:

--Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misérable est décidément au-dessous

de la brute.

--Était-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il vous a

désigné monsieur de Boiscoran?

Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter Cocoleu:

--Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au médecin.

--Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le remettre,

monsieur, répondit M. Seignebos. (Et tout en s'éloignant:) Même,

grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous gêner, monsieur le juge.

M. Galpin-Daveline fût entré dans une belle colère s'il eût soupçonné la

vérité! Le rapport de M. Seignebos était prêt, et s'il ne le remettait

pas immédiatement au juge d'instruction, c'est qu'il avait calculé que,

plus il tarderait, plus il aurait chance de déranger le plan de la

prévention.

Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en regagnant sa

maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas à cet avocat venu de Paris

avec Mme de Boiscoran? Rien ne m'en empêche, que je sache, puisque,

dans son trouble, ce pauvre Galpin a totalement oublié de me faire

prêter serment...

Mais il s'interrompit.

Oui ou non, selon le code qui régit la médecine légale, avait-il le

droit de donner connaissance d'une pièce de l'instruction à l'avocat du

prévenu?

Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire en

Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se fût fait hacher

en morceaux plutôt que de manquer aux obligations médicales.

--Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est le

serment seul qui engage. Les textes sont précis et formels. J'ai pour

moi les arrêts de la cour de cassation des 27 novembre et 27 décembre

1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du 26 juin 1863.

Le résultat de cette délibération fut que le docteur Seignebos, dès

qu'il eut déjeuné, mit son rapport dans sa poche et s'en alla, par les

rues détournées, sonner rue de la Rampe, chez M. de Chandoré.

Tantes Lavarande et Mme de Boiscoran étaient encore à la grand-messe,

où elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y avait au salon

que Mlle Denise, grand-père Chandoré et maître Folgat.

Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparaître le

docteur. M. Seignebos était bien son médecin, mais il y avait entre eux

de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas de maladie, ils

ne se visitaient.

--Si vous me voyez, dit le docteur dès le seuil, c'est que, sur mon âme

et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent.

Pour ces seuls mots, Mlle Denise lui eût sauté au cou, et c'est avec

l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avança un fauteuil en

lui disant de sa plus douce voix:

--Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur.

--Merci, fit-il brusquement, bien obligé! (Et s'adressant plus

particulièrement à maître Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant à sa

marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage qu'il a eu

d'affirmer hautement ses opinions républicaines. Car votre futur

petit-fils est républicain, monsieur le baron...

Grand-père Chandoré ne sourcilla pas. On fût venu lui apprendre que

Jacques avait été membre de la Commune qu'il n'en eût probablement pas

été plus ému. Denise l'aimait. Cela suffisait.

--Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, maître...

--Folgat, dit l'avocat.

--Oui, maître Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de

défendre un homme dont la religion politique se rapproche de la mienne.

C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport médical, afin que

vous en tiriez parti pour la défense de monsieur Boiscoran et que vous

me suggériez vos idées.

--Ah! c'est un immense service, monsieur! s'écria le jeune avocat.

--Mais entendons-nous, fit sévèrement le médecin. Lorsque je parle

d'adopter les idées que vous pourriez avoir, c'est en tant qu'elles ne

blesseront en rien la vérité. Pour arracher mon fils, si j'en avais un,

à l'échafaud, je ne souillerais pas mes lèvres d'un mensonge qui serait

une atteinte à la majesté de ma profession... (Il avait tiré son rapport

de la poche de sa longue lévite, il le déposa sur la table en disant:)

Je viendrai le reprendre demain matin. D'ici là, vous aurez le temps de

le méditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie

essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi...

Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hésitation, et en

regardant fixement Mlle Denise, comme pour lui faire comprendre qu'il

eût été content qu'elle se retirât.

--Une discussion médico-légale, fit-il, n'intéressera guère

mademoiselle...

--Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je pas

intéressée passionnément, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je dois

devenir la femme.

--C'est que les dames sont, en général, très impressionnables, dit assez

peu poliment le docteur, très sensibles...

--Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais montrer

une énergie virile.

Le docteur connaissait assez Mlle Denise pour comprendre qu'elle ne

s'éloignerait pas.

--Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers maître

Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont été tirés sur

monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint au flanc, a, comme

on dit, légèrement écarté. Le second, qui a frappé l'épaule et le cou, a

fait balle...

--Je sais cela, dit l'avocat.

--La différence des effets prouve que ces deux coups de feu ont été

tirés de distances inégales, le second de plus près que le premier.

--Je sais, je sais...

--Permettez... Si je rappelle ces détails, c'est qu'ils ont leur valeur.

Appelé au milieu de la nuit près de monsieur de Claudieuse, je procédai

immédiatement à l'extraction des grains de plomb. Pendant que j'opérais,

monsieur Galpin est arrivé. Je croyais qu'il allait me demander à voir

les plombs déjà retirés, il n'en a pas eu l'idée, tant il avait la

cervelle à l'envers. Il ne songeait qu'au coupable, à son coupable. Je

ne lui ai pas rappelé l'a b c de son métier, ce n'est pas mon affaire.

Le médecin doit obtempérer aux injonctions de la justice, mais non pas

aller au-devant...

--Et alors?

--Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai continué ma

besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb des plaies du côté,

et cent neuf des blessures de l'épaule et du cou. Et cela fait,

savez-vous ce que j'ai constaté?... (Il s'arrêta, ménageant son effet;

et l'attention lui semblant assez surexcitée:) J'ai constaté, reprit-il,

que le plomb des deux blessures n'est pas pareil...

M. de Chandoré et maître Folgat eurent en même temps une même

exclamation:

--Oh!...

--Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a atteint

le flanc, est de la cendrée aussi menue que possible. Le plomb des

blessures de l'épaule, au contraire, est d'un numéro assez fort, de

celui, je crois, qu'on emploie pour le lièvre... J'en ai là, d'ailleurs,

des échantillons.

Et, en disant cela, il dépliait un morceau de papier blanc où se

trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachés de sang coagulé, et dont

la différence de grosseur sautait aux yeux.

Maître Folgat semblait confondu.

--Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il.

--Je pense plutôt, dit M. de Chandoré, que l'assassin, comme beaucoup de

chasseurs, avait un canon chargé pour les petits oiseaux et l'autre pour

le lièvre ou le lapin...

--En tout cas, reprit maître Folgat, ceci écarte toute idée de

préméditation. Ce n'est pas avec de la cendrée qu'on charge son fusil,

quand on part pour tuer un homme.

En ayant assez dit, à ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se levait

pour se retirer, lorsque M. de Chandoré lui demanda des nouvelles du

comte de Claudieuse.

--Il n'est pas bien, répondit le docteur, le déplacement, malgré toutes

les précautions, l'a énormément fatigué. Car il est à Sauveterre, depuis

hier, installé provisoirement dans une maison que monsieur Séneschal lui

a louée, rue Mautrec. Toute la nuit il a eu le délire, et quand je me

suis présenté chez lui, ce matin, je ne crois pas qu'il m'ait reconnu.

--Et la comtesse?... interrogea Mlle Denise.

--Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que son

mari, et si elle m'eût écouté, elle se fût mise au lit. Mais c'est une

femme d'une rare énergie, et qui, d'ailleurs, puise dans son affection

pour le comte une force de résistance inconcevable. (Il avait, tout en

parlant, gagné la porte.) Pour ce qui est de Cocoleu, ajouta-t-il,

l'examen de son état mental pourrait bien révéler des particularités

auxquelles on ne s'attend guère. Mais nous en recauserons plus tard...

Et sur ce, mademoiselle et messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Eh bien? demandèrent Mlle Denise et M. de Chandoré dès qu'ils

eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur Seignebos.

Mais déjà s'était refroidi l'enthousiasme de maître Folgat.

--Avant de me prononcer, répondit-il prudemment, j'ai besoin d'étudier

le rapport de ce digne médecin.

Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'eût dit M.

Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son après-midi à

chercher comment en tirer parti. Il y découvrit, certes, des arguments

qui seraient d'une haute valeur pour la défense, si M. de Boiscoran

venait à être traduit en cour d'assises, mais il n'y trouvait aucun

moyen de nature à faire lâcher prise à la prévention.

Toute la maison était donc sous l'empire d'une déception cruelle,

lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de Boiscoran. Il

semblait fort triste.

--Je suis relevé de ma faction, dit-il; ce tantôt, à deux heures,

monsieur Galpin est venu lever les scellés. Il était accompagné de son

greffier Méchinet et amenait monsieur Jacques, qui était gardé par deux

gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin de malheur a

fait reconnaître à monsieur les vêtements qu'il portait le soir de

l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et l'eau de la cuvette. La

reconnaissance terminée, l'eau a été transvasée dans un grand bocal qui

a été scellé et confié à un gendarme. On a ensuite mis dans une malle

les effets de monsieur, son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et

enfin divers objets que le juge appelait des pièces à conviction. La

malle a été scellée comme le bocal, portée sur la voiture, et le Galpin

est parti en me disant que j'étais libre.

--Et Jacques, interrogea vivement Mlle Denise, quelle était son

attitude?

--Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mépris.

--Lui avez-vous parlé? demanda maître Folgat.

--Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis.

--Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil?

--Je n'ai pu que donner un coup d'œil à la batterie.

--Et vous avez vu?...

Le front du fidèle serviteur s'assombrit encore.

--J'ai vu, répondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de me

taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a tiré

depuis que j'ai nettoyé ce maudit Klebb...

Grand-père Chandoré et maître Folgat échangèrent un regard désolé.

C'était une espérance, encore, qui s'envolait.

--Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur de

Boiscoran chargeait son fusil.

--Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement. Il en

avait reçu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes à balles, les

autres à chevrotines, les autres à plombs de tous les numéros. En ce

temps où la chasse est fermée, monsieur ne pouvait tirer que du lapin,

ou de ces petits oiseaux de passage, vous savez, qu'on trouve dans les

marais. C'est pourquoi il chargeait un des canons de plomb assez gros,

et l'autre de menue cendrée...

Mais il s'arrêta, épouvanté de l'effet produit par ses paroles.

--C'est horrible! s'écria Mlle Denise, tout est contre nous.

Maître Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage.

--Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-t-il

saisi toutes les cartouches de votre maître?

--Non, certes, monsieur.

--Eh bien! vous allez à l'instant retourner à Boiscoran et vous nous

rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numéro de plomb.

--Soyez tranquille, répondit le bonhomme, je ne serai pas longtemps.

Il partit sur cette promesse, et il fît, en effet, une telle diligence

qu'à sept heures sonnant, au moment où la famille finissait de dîner et

se réunissait au salon, il reparut et posa sur la table un lourd paquet

de cartouches.

M. de Chandoré et maître Folgat eurent bientôt fait d'en ouvrir

quelques-unes, et, dès la septième ou huitième, ils avaient trouvé deux

numéros de plomb qui semblaient exactement pareils aux échantillons que

leur avait laissés le docteur.

--C'est une fatalité inconcevable! murmura le vieux gentilhomme.

Le jeune avocat, lui-même, semblait bien près de perdre courage.

--C'est folie, prononça-t-il, que de chercher à établir l'innocence de

monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer avec lui.

--Et si on le pouvait demain? demanda Mlle Denise.

--Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problème que nous

essayons en vain de résoudre, ou, dans tous les cas, il nous dirait dans

quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut point penser. Monsieur

de Boiscoran est au secret, et vous pouvez croire que monsieur

Galpin-Daveline a pris toutes ses précautions pour que le secret ne soit

pas violé...

--Qui sait! interrompit la jeune fille.

Et tout de suite, entraînant M. de Chandoré dans un des petits salons de

jeu qui ouvraient sur le grand salon:

--Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche?

De sa vie elle ne s'était préoccupée de cela, et elle ignorait en

quelque sorte la valeur de l'argent.

--Oui, tu es riche, mon enfant, répondit le vieux gentilhomme.

--Qu'est-ce que j'ai?

--Tu possèdes, à toi appartenant, c'est-à-dire du chef de ta mère et de

ton pauvre père, vingt-six mille livres de rentes, soit un capital de

plus de huit cent mille francs.

--Et c'est beaucoup?

--C'est assez pour que tu sois une des plus riches héritières de

Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des espérances

considérables.

Mlle Denise était si préoccupée de son idée qu'elle ne protesta même

pas.

--Qu'appelle-t-on l'aisance, à Sauveterre? poursuivit-elle.

--Cela dépend, ma chère fille, et si tu voulais me dire...

Elle l'interrompit en frappant du pied.

--Rien! fit-elle, je t'en prie, réponds.

--Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de quatre à

huit mille francs...

--Mettons six.

--Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable aisance.

--Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de rentes?

--À cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs.

--C'est-à-dire, un peu plus du huitième de ma fortune.

--Justement.

--N'importe! Je comprends que ce doit être une grosse somme et qu'il te

serait peut-être bien difficile, bon papa, de la réunir d'ici à demain.

--Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de chemins

de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une monnaie

courante.

--Ah! c'est-à-dire que si je donnais à quelqu'un pour cent vingt mille

francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrassé que de cent

vingt mille francs de billets de banque.

--Tu l'as dit.

Mlle Denise souriait, elle touchait au but.

--Cela étant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner cent vingt

mille francs en titres au porteur.

Le vieux gentilhomme tressauta.

--Plaisantes-tu! s'écria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu plaisantes

sûrement...

--Jamais, au contraire, je n'ai parlé si sérieusement, prononça la jeune

fille d'un ton auquel il n'y avait pas à se méprendre. Je t'en conjure,

bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-moi ces cent vingt

mille francs ce soir, à l'instant... Tu hésites? Ô mon Dieu! c'est

peut-être la vie que tu me refuses...

Non, M. de Chandoré n'hésitait plus.

--Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher.

Elle battait des mains de joie.

--C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut que je

sorte et que tu m'accompagnes.

Et, revenant près des tantes Lavarande et de Mme de Boiscoran:

--Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai à sortir...

--À cette heure! interrompit tante Élisabeth, où veux-tu aller?

--Chez mes couturières, mesdemoiselles Méchinet, j'ai envie d'une

robe...

--Doux Jésus! s'écria tante Adélaïde, cette petite perd l'esprit.

--Je t'assure que non, tante.

--Alors, je vais aller avec toi.

--Non, tante, j'irai seule, s'il te plaît... c'est-à-dire, seule avec

bon papa.

Et comme M. de Chandoré reparaissait, les poches gonflées de titres, le

chapeau sur la tête et la canne à la main, elle l'entraîna en disant:

--Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes très pressés...

La corde au cou · 第 50 / 106 题