--Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de malheurs.
Vous voyez combien il importerait de vous justifier.
--Eh! le puis-je...
--Si vous êtes innocent, oui. Faites-moi connaître l'emploi de votre
soirée...
--Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire.
Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut réfléchir; puis:
--Prenez garde, monsieur de Boiscoran, prononça-t-il, je vais être
obligé de décerner contre vous un mandat...
--Faites.
--Je vais être forcé de vous faire arrêter séance tenante et diriger sur
la prison de Sauveterre...
--Soit.
--Vous avouez donc!
--J'avoue que je suis victime d'un concours inouï de circonstances.
J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut l'idée d'une Providence
pour expliquer certaines fatalités. Mais, par tout ce qu'il y a de saint
au monde, je le jure, je suis innocent.
--Prouvez-le!
--Eh! ce serait fait, si je pouvais.
--Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous préparer à suivre les
gendarmes.
Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette, et il y
fut suivi par son valet de chambre portant des vêtements.
Tout occupé de dicter à son greffier la dernière partie de
l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier «son prévenu».
Le vieil Antoine en profita.
--Monsieur..., souffla-t-il à l'oreille de son maître, tout en
paraissant l'aider.
--Quoi.
--Chut! Plus bas! La fenêtre du fond du cabinet est ouverte... Elle
n'est qu'à vingt pieds du sol du jardin... La terre, au-dessous, est
molle... Tout près est un des soupiraux des caves, et au fond est la
cachette que vous connaissez... La mer n'est qu'à cinq lieues, j'aurai
un bon cheval cette nuit, à l'entrée du parc.
Un amer sourire monta aux lèvres de M. de Boiscoran.
--Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable.
--Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je réponds de tout; il
n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mère!
Mais, au lieu de lui répondre, Jacques de Boiscoran se retourna et
appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut
approché:
--Voyez cette fenêtre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de bons
chevaux, et la mer est à cinq lieues... Un coupable vous eût échappé...
Je suis innocent, je reste.
En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui était
plus aisé que de s'évader et de gagner le jardin, et très probablement
cette retraite que lui rappelait son valet de chambre. Mais après?
Il avait, c'était incontestable, le vieil Antoine l'aidant surtout,
quelques chances de se soustraire à toutes les recherches. Mais il était
plus probable, mille fois, qu'il serait découvert dans sa cachette même,
ou rejoint en essayant d'atteindre la côte.
S'il réussissait à fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous quels
travestissements éviterait-il une extradition toujours menaçante?
Ce serait bien autre chose, s'il était repris. Sa situation, déjà si
compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa tentative
de fuite serait considérée comme le plus explicite des aveux.
En de telles conditions, résister à la tentation de s'évader, et bien
faire savoir qu'on résistait, qu'on tenait à rester sous la main de la
justice, c'était bien moins démontrer son innocence que donner la preuve
d'une rare habileté. Voilà ce qu'en clin d'œil aperçut ou crut
apercevoir M. Galpin-Daveline.
C'est d'après soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et
circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les
mouvements irréfléchis. Et dans cet accent de froid persiflage de
l'homme qui tient à bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe:
--Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes les
autres, sera relatée au procès-verbal.
Bien autres étaient les idées du procureur de la République et du
greffier Méchinet.
Si le juge d'instruction était trop aveuglé par ses préventions pour
rien discerner, ils avaient fort bien remarqué, eux, par combien
d'émotions étrangement diverses venait de passer le prévenu.
Étourdi tout d'abord, jusqu'au point de paraître croire à une
plaisanterie de mauvais goût, sa contenance avait ensuite trahi la plus
violente colère, puis la peur, puis l'abattement le plus complet. Mais à
mesure que les charges s'étaient accumulées, toujours plus accablantes,
et que le cercle de l'accusation s'était rétréci, bien loin de se
démoraliser davantage, il avait semblé recouvrer son assurance.
--C'est tout de même singulier, grommela Méchinet.
M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran sortit
de son cabinet de toilette, habillé et prêt:
--Une question encore, monsieur, fit-il.
Le malheureux s'inclina. Il était pâle, mais calme et maître de soi.
--Je suis, dit-il, prêt à répondre.
--Je serai bref. Vous avez paru surpris et indigné qu'on osât vous
accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice ne peut
juger que sur des apparences. Réfléchissez, et vous reconnaîtrez que
toutes les apparences sont contre vous.
--Je ne le reconnais que trop.
--Juré, vous n'hésiteriez pas à condamner un accusé qui se trouverait
dans la même situation que vous...
--Non, monsieur, non!
Le procureur de la République bondit sur sa chaise.
--Vous n'êtes pas sincère, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran hocha la
tête.
--C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, répondit-il, mais
c'est en toute sincérité que je vous parle. Non, je ne condamnerais pas
l'homme que vous dites, s'il s'affirmait innocent, et si je ne
discernais pas le mobile de son action. Car enfin, à moins d'être fou,
on ne commet pas un crime uniquement pour le commettre. Or, moi, je vous
le demande, moi pour qui la destinée n'a eu que des sourires, moi qui
suis à la veille d'un mariage ardemment désiré, pourquoi, dans quel but,
dans quel intérêt aurais-je été incendier le Valpinson et tenter
d'assassiner le comte de Claudieuse?...
Ce n'est pas sans une impatience mal dissimulée que M. Galpin-Daveline
avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant l'occasion qui
s'offrait d'intervenir:
--Votre mobile, à vous, monsieur, interrompit-il, était la haine. Vous
haïssiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse. Ne
protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me l'avez
dit à moi-même!
Jacques de Boiscoran pâlit encore, s'il était possible, et d'un ton
d'écrasant dédain:
--Quand cela serait, prononça-t-il, je ne sais pas de quel droit vous
abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en entrant ici
qu'il n'était plus d'amitié entre nous. Mais cela n'est pas. Jamais je
ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments n'ayant pas varié, je puis
répéter mes paroles textuellement. Je vous ai dit que monsieur de
Claudieuse était un voisin tracassier, entêté de ses droits et jaloux de
son gibier jusqu'à l'absurde. J'ai ajouté que, s'il déclarait mes
opinions politiques exécrables, j'estimais les siennes ridicules et
dangereuses. Pour ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement,
en manière de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas
mon fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une sorte
de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher la terre du
bout de son orteil.
--Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couché en joue
le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus à votre cerveau, et le
meurtre avait lieu ce jour-là...
Un geste terrible trahit la colère de M. de Boiscoran; mais se
maîtrisant:
--Mon emportement était moins grand qu'il n'a dû le paraître, dit-il.
J'ai pour le caractère de monsieur de Claudieuse la plus profonde
estime. Ce m'est une grande douleur ajoutée à toutes les autres que de
penser qu'il a pu m'accuser...
--Mais il ne vous a pas accusé! interrompit M. Daubigeon, il a été au
contraire le premier et le plus obstiné à vous défendre... (Et en dépit
des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:) Malheureusement,
poursuivit le procureur de la République, tout cela n'enlève rien de
l'évidence des faits qui vous accusent. Si vous vous obstinez à vous
taire, c'est la cour d'assises, c'est le bagne. Si vous êtes innocent,
pourquoi ne pas essayer de vous justifier... Qu'attendez-vous,
qu'espérez-vous?
--Rien...
Méchinet venait d'achever la rédaction du procès-verbal.
--Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline.
--Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'écrire quelques lignes
à mon père et à ma mère? Ils sont vieux: un tel événement peut les
tuer...
--Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je vais
mettre les scellés sur cette pièce, dit-il, et vous en serez
provisoirement le gardien... Vous savez à quelle surveillance cela vous
oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice ne
retrouvait pas les pièces à conviction décrites au procès-verbal...
Maintenant, comment regagner Sauveterre?
Après mûre délibération, il fut arrêté que M. de Boiscoran ferait la
route dans une voiture à lui, où monterait un gendarme. M. Daubigeon, le
juge et le greffier devaient reprendre la voiture du maire, toujours
conduite par Ribot, lequel était furieux d'avoir été gardé à vue.
--Descendons, dit le juge, quand les dernières formalités furent
remplies.
Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour pleine de
paysans furieux et s'attendait à des huées. Il se trompait. Le gendarme
dépêché par M. Daubigeon avait si bien rempli sa mission que pas un cri
ne retentit. Mais lorsqu'il eut pris place dans sa voiture et que le
cheval partit au trot, des malédictions frénétiques s'élevèrent, et une
volée de pierres fut lancée, dont une blessa le gendarme au front.
--Décidément, vous portez malheur, mon accusé, dit cet homme, qui était
un ami de celui qui avait été si cruellement blessé au Valpinson.
M. de Boiscoran ne répondit pas. Il s'enfonça dans son coin et il parut
tomber dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortit qu'au moment où
la voiture s'arrêta dans la cour de la prison de Sauveterre.
Sur le seuil de la geôle, le geôlier, maître Blangin, attendait,
souriant à l'idée de posséder un prisonnier de cette importance.
--Je vais vous conduire à ma plus belle chambre, monsieur, dit-il au
malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reçu au gendarme et
que je vous écroue.
Et en effet, atteignant son registre crasseux, il écrivit le nom de
Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un vagabond
arrêté la veille, au moment où il escaladait une clôture.
C'en était fait: Jacques de Boiscoran était prisonnier, au secret...