--Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous félicite de votre
empressement, il s'agit, à cette heure, de ne pas gaspiller nos forces.
La ferme, les chais et les bâtiments d'exploitation sont perdus,
abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le château...
Organisons-nous! La rivière est tout proche, formons la chaîne. Tout le
monde à la chaîne, hommes et femmes!... Et de l'eau, de l'eau... voilà
les pompes.
On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers
parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et,
enfin, M. Séneschal put s'informer du comte de Claudieuse.
--Le maître est là, lui répondit une vieille femme en montrant, à cent
pas, une maisonnette à toit de chaume, c'est le médecin qui l'y a fait
transporter.
--Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la
République et au juge d'instruction.
Mais ils s'arrêtèrent au seuil de l'unique pièce de cette pauvre
demeure. C'était une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives
noircies et toutes chargées d'outils et de paquets de graines. Deux lits
à colonnes torses et à rideaux de serge jaunâtre, deux bons grands lits
de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite
fille de quatre à cinq ans dormait, roulée dans une couverture, sous la
garde de sa sœur, de deux ou trois ans plus âgée. Sur le lit de droite,
le comte de Claudieuse était étendu, ou plutôt assis, car on avait
entassé sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers à
l'incendie.
Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur
Seignebos, en bras de chemise et les manches retroussées jusqu'au coude,
s'inclinait vers lui et, une éponge d'une main, un bistouri de l'autre,
semblait absorbé par quelque grave et délicate opération. Vêtue d'une
robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse était debout au
pied du lit de son mari, pâle, mais sublime de calme et de fermeté
résignée. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumière selon les
indications du docteur. Dans un coin, deux servantes étaient assises sur
un coffre et, leur tablier relevé sur la tête, pleuraient.
Singulièrement ému, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer.
Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperçut:
--Eh! c'est ce brave Séneschal! dit-il. Approchez, cher ami,
approchez!... L'année 1871, vous le voyez, est une année fatale. De tout
ce que je possédais, il ne restera plus, au jour, que quelques pelletées
de cendres...
--C'est un grand malheur, répondit le digne maire, mais nous en avons
craint un bien plus irréparable... Dieu merci, vous vivrez...
--Qui sait! Je souffre terriblement... Mme de Claudieuse tressaillit.
--Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce!
Jamais amant n'arrêta sur l'amie de son âme un regard plus tendre que
celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.
--Pardonne-moi, chère Geneviève, pardonne-moi mon manque de courage...
Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitôt, d'une voix
éclatante comme une trompette:
--Monsieur! s'écria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous m'écorchez!
--J'ai là du chloroforme, prononça froidement le médecin.
--Je n'en veux pas!
--Résignez-vous alors à souffrir... Et tenez-vous tranquille, car chacun
de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, épongeant un filet
de sang qui venait de jaillir sous son bistouri:) Du reste, ajouta-t-il,
nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se
fatiguent... Je ne suis plus jeune, décidément.
Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'était un petit homme au teint
bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que négligée, et porteur d'une
paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie à retirer, à essuyer et à
remettre.
Sa réputation médicale était grande, on citait de lui, à Sauveterre, des
cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers
lui reprochaient sa morgue dédaigneuse, les paysans son âpreté au gain,
et les bourgeois ses opinions politiques.
On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'était écrié en levant son
verre: «Je bois à la mémoire du seul médecin dont j'envie la pure et
noble gloire: à la mémoire de mon compatriote le docteur Guillotin, de
Saintes!» Avait-il vraiment porté ce toast? Le positif, c'est qu'il se
posait en démocrate farouche, et qu'il était l'âme et l'oracle des
petits conciliabules socialistes des environs. Il étonnait quand il
entamait le chapitre des réformes qu'il rêvait et des progrès qu'il
concevait. Et il faisait frémir par le don dont il parlait de «porter le
fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la société».
Ces opinions, des théories utilitaires souvent étranges, certaines
expériences plus étranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous,
avaient fait douter parfois de l'intégrité de l'intellect du docteur
Seignebos. Les plus bienveillants disaient: «C'est un original.»
Cet original, comme de raison, n'aimait guère M. Séneschal, un ancien
avoué réactionnaire. Il tenait en piètre estime le procureur de la
République, un inutile fureteur de bouquins. Mais il détestait
cordialement M. Galpin-Daveline.
Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'être ou non
entendu de son malade:
--Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en très fâcheux état.
C'est avec un fusil chargé de plomb de chasse qu'on lui a tiré dessus,
et les désordres des blessures de cette origine sont incalculables.
J'inclinerais volontiers à croire qu'aucun organe essentiel n'a été
atteint, mais je n'en répondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique,
des lésions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb,
lésions mortelles cependant, ne se révéler qu'après douze ou quinze
heures.
Il eût continué longtemps, s'il n'eût été brusquement interrompu:
--Monsieur le docteur, prononça le juge d'instruction, c'est parce qu'un
crime a été commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit
retrouvé et puni. Et c'est au nom de la justice que, dès ce moment, je
requiers le concours de vos lumières.