Les derniers trains qui viennent de partir pour la Prusse, emportant
vers le Rhin nos fourgons chargés d'espèces d'or et d'argent, ont
complété la réunion fabuleuse des 5 milliards de notre rançon. Déjà
l'_Illustration_ a mis en évidence le poids fantastique de ce capital et
son volume non moins inouï, malgré la facilité avec laquelle le chiffre
de _milliards_ est entré depuis la guerre dans la conversation, tandis
qu'il y a seulement dix ans on parlait à peine, et sans bien en sentir
la valeur, de simples centaines de millions. La marche des langues
ressemble un peu à celle des impôts. Tels mots, auxquels on n'avait
jamais songé, prennent subitement place dans le langage en vertu de
l'actualité, et une fois établis ils s'y fixent pour n'en plus sortir.
Tels impôts paraissaient absolument imaginaires: une loi les vote; ils
sont, sinon bien reçus, du moins supportés, et désormais les voilà
établis pour ne plus disparaître. Seulement il est probable que si les
langues s'enrichissent par le développement de leur vocabulaire, les
nations s'épuisent finalement par l'accroissement démesuré de leurs
besoins.
Ce payement prodigieux des 5 milliards a remis sur le tapis une question
curieuse, dont la solution a toujours paru véritablement imaginaire.
C'est celle de la somme qui serait actuellement produite par les
intérêts composés de _cinq centimes_ placés à la naissance de
Jésus-Christ. Lorsqu'à l'occasion de l'indemnité du milliard aux émigrés
proposée par le gouvernement de la Restauration, le général Kov s'écria
que 1 milliard de minutes ne s'était pas écoulé depuis la naissance de
Jésus-Christ, il faisait comprendre la valeur de ce chiffre, si
légèrement répété aujourd'hui. Eh bien! ce chiffre n'est rien à côté de
celui qui répond à la question que nous venons de rappeler.
En effet, ce n'est pas 1 milliard, ni 5 milliards qui seraient produits
par la médiocre somme de 5 centimes placés au commencement de notre ère.
Ce ne sont pas non plus des dizaines de milliards ni des centaines de
milliards, ni des milliers de milliards. C'est bien autre chose. Tous
les chemins de fer du monde, seraient-ils couverts de wagons, ne
suffiraient pas pour porter cette somme en argent, ni en or, ni même en
billets de banque. La France entière ne serait pas assez vaste pour
contenir les pièces d'or qui la représenteraient, ces pièces
fussent-elles empilées en une pyramide aussi haute que la puissance
humaine pourrait l'élever. Les Alpes et les Pyrénées seraient-elles des
mines d'or sans déchet ne suffiraient pas non plus à fournir une
pareille somme. Que dis-je? la terre entière, en la supposant d'or
massif, n'équivaudrait pas à cette somme fabuleuse!
5 centimes placés au taux de 5 p. 100, à la naissance de Jésus-Christ,
se seraient multipliés pendant mille huit cent soixante-treize ans,
suivant une progression telle qu'aujourd'hui ils seraient arrivés à
ormer le capital de:
243,516,800,000,000,000,000,000,000,000,000,000,000 francs,
c'est-à-dire de 243 undécillions, 510 décillions, 800 nonillions de
francs, en nombre rond.
C'est là un chiffre qui n'a jamais été exprimé, même dans les régions
transcendantes de l'astronomie sidérale qui compte par trillions de
lieues.
Veut-on se représenter le poids et le volume de cette somme en or?
Le kilogramme d'or valant 3,400 francs, notre capital pèserait:
71,622,588,000,000,000,000,000,000,000,000,000
ou 71 décillions, 622 nonillions, 588 octillions de kilogrammes.
Nous avons dit que la Terre entière, fût-elle d'or massif, ne suffirait
pas pour payer cette somme. En effet, notre globe, qui a 3000 lieues de
diamètre, pèse 5875 sextillions de kilogs. S'il était composé d'or
massif, il serait trois fois et demi plus lourd et pèserait 20,502
sextillions de kilogs. Il faut encore multiplier ce nombre par
3,480,000,000 pour former l'effroyable quantité dont il s'agit.
Ainsi, les 243 undécillions de francs qui seraient produits aujourd'hui
par le placement de 5 centimes sous le règne de Tibère formeraient un
poids de 71 décillions de kilogs d'or, poids égal à 12,100 millions de
fois celui de la Terre telle qu'elle est, et à 3,486 millions de fois le
poids d'un globe d'or de la dimension de la Terre.
Si donc notre planète était formée d'or massif, il faudrait _trois
milliards quatre cent quatre-vingt-six millions de globes égaux_ pour
obtenir une valeur capable de payer ce fameux capital!
En imaginant qu'il tombe du ciel chaque minute un lingot d'or de la
dimension de la Terre, il en tomberait 1440 par jour et 520,070 par an.
Il faudrait que cette chute se continue pendant plus de six mille ans,
pendant. 6,626 ans et 8 mois pour arriver à constituer la somme totale!!
Je n'ai jamais présenté le résultat de ce calcul sans voir le doute
errer au coin des lèvres ou dans le regard des personnes qui m'avaient
écouté. Et, en effet, cette somme est tellement monstrueuse qu'elle
paraît difficile à accepter. C'est pourquoi j'ajouterai ici, comme pièce
de conviction, la méthode du calcul que chacun pourra répéter.
La formule la plus expéditive est celle qui se base sur les propriétés
des logarithmes. Chacun sait que les intérêts composés se calculent
comme ceci: