On s'apitoie volontiers dans les romans anglais sur le sort que font aux
paysans la plupart des propriétaires irlandais. À entendre les Levor,
les Trollope, les Lover et autres nouvellistes de la verte Érin, on
croirait que le seul fait de posséder quelques hectares de terrain du
«mauvais côté» de la mer d'Irlande suffit pour transformer les anges en
ogres. Il faut attribuer l'_absenteeism_ et tout ce qui s'ensuit à des
causes moins phénoménales. En Irlande les grands centres de vie manquent
presque entièrement. La plupart des institutions provinciales: les
comices agricoles, les meetings politiques, les _plaider shoud_, les
expositions, les théâtres, etc., y sont encore à l'état d'embryon. Les
grandes villes comme Belfast et Cork ne sont pas plus animées qu'un
bourg anglais de 10,000 habitants. Leur commerce s'éteint, leur
population augmente; mais ce sont toujours des petites villes de
province, dans la plus triste acception du mot. Dublin est encore plus
provincial. Toute capitale de vice-roi qu'elle soit, York la
mépriserait, Brives-la-Gaillarde la saluerait comme soeur. L'acte de
l'union a été l'arrêt de mort de toute cette activité provinciale, de
tout ce mouvement local et indépendant qui fait de
l'Angleterre,--socialement parlant,--une véritable fédération de petits
États. Les Anglais ont doté le pays tributaire d'un système
administratif qu'ils refusent pour eux-mêmes,--la centralisation.--Et le
centre n'est pas en Irlande, c'est à Londres, au bureau du «Secretary
for Ireland». Tout vient de Londres, les chartes, les journaux, les
couteaux de table et les chevaux de selle, les mets de luxe et les
dessins de modes, les policemen et les montres en aluminium. Un vieux
proverbe dit qu'un Dublinois ne connaît l'heure que par l'horloge de
l'Exchange, à Londres. Le moyen avec cela de rester en Irlande,--quand
on a les moyens d'en sortir! Être bourgeois de Dublin, c'est déjà être
mort; le propriétaire résident,--de Tipperary, par exemple,--est de
plus, enterré. Il en résulte que dès qu'un Anglais ou qu'un Irlandais
devient possesseur d'une certaine fortune territoriale, il s'en va, il
court le continent, il devient le d'Hozier et l'almanach de Gotha d'un
petit Spa allemand (les petits hobereaux irlandais tiennent énormément à
leur gentilhommerie et connaissent le _Peerage_ par coeur), ou
l'Anglo-Parisien du quartier Saint-Honoré. Beaucoup parmi le lauded
gentry sont en outre, officiers dans l'armée ou dans la marine royale
(un tiers des soldats de terre sont Irlandais). Il reste chez eux pour
les représenter des «_agents_»,--avoués sans affaires, petits
boutiquiers qui ont fait faillite, commis-priseurs; ex-intendants de
bonne maison, etc.,--tous gens sans scrupules et d'une honnêteté toute
relative. Les propriétés qui ne sont pas administrées par ces messieurs
subissent le régime des squires et tombent tôt ou tard au pouvoir de la
Cour de la Chancellerie. Un acte spécial ordonne en effet que toute
propriété grevée d'hypothèques, dont les créanciers veulent régler les
affaires, soit, à la requête de ceux-ci, mise à la disposition de la
Cour. Elle envoie ses receveurs, ses officiers, qui vérifient les
dettes, les titres, recouvrent les loyers, administrent la propriété
jusqu'à ce que les créanciers soient indemnisés. Il arrive souvent que
cette liquidation dure plus de cinq ans. Elle pèse durement sur les
pauvres paysans, déshabitués sous le régime précédent de toute espèce
d'ordre et d'économie. Le _rent-role_ (papier censier) était tenu d'une
façon large et libérale; les loyers étaient payés (quand on les payait)
en espèces,--en cochons, en avoine, en bas et vareuses tricotés, etc.
Les _squatters_ (ou nomades qui vont de propriété en propriété en quête
de logements gratuits) étaient tolérés; c'était le régime du bon
plaisir, il est vrai, mais le paysan y trouvait son profit. Puis, voilà
tout à coup un monsieur de Londres qui débarque, qui réclame les
arrérages, précise les limites des fermes, vérifie les baux. Les verres
de _whisky_ ne l'adoucissent pas plus que ne fait le _blarney_,--dont
les Irlandais ont seuls le secret,--cette flatterie douce, extravagante,
pittoresque, qui n'a de nom que dans leur langue. On est tout dérouté.
On a affaire à un comité impalpable siégeant à Londres, sur lequel la
câlinerie personnelle n'a pas de prise.
Alors commencent les expulsions. Elles sont justes, nécessaires dans
bien des cas, mais impossible de faire comprendre cela à des victimes
auxquelles une tolérance héréditaire a en quelque sorte assuré la paix
et l'indemnité. On ne se résigne pas facilement; on lutte, on oppose aux
réclamations, aux poursuites des receveurs une résistance sourde et
implacable. Les journaux irlandais sont remplis de ces contentions. J'ai
assisté, dans le Tipperary, à une lutte entre les receveurs de la Cour
de la Chancellerie et les petits fermiers d'une propriété située dans le
«_Golden Valley_» (la Vallée-d'Or), le district le plus fertile du sud.
Les paysans compromis ne payaient pas de loyers depuis plus de dix ans.
Le prêt de quelques petites sommes qu'ils avaient fait au propriétaire
leur assurait la tranquillité. Le receveur n'entendait pas les choses
ainsi. Il les appela devant le _county court_, où ils furent condamnés à
payer un lover de dix ans, chose manifestement impossible. Aussi les
débiteurs ne firent-ils aucune attention à l'édit de la cour. Mais
depuis cela, aux alentours des fermes, on voyait une véritable chaîne de
sentinelles qui, postées dans les arbres et à califourchon sur les murs,
guettaient l'arrivée des huissiers et de leurs aides. Quatre fois on
tenta d'opérer la saisie. La campagne entière prenait cause pour les
Martins,--le nom des plus audacieux rebelles. A un signal donné, hommes
et femmes sortaient de toutes les maisons avoisinantes; en un clin
d'oeil tout le bétail était assemblé et conduit en lieu de sûreté. On
sut un jour que la récolte allait être saisie. Cette nuit-là une
vingtaine de paysans se levèrent et fauchèrent les champs menacés au
clair de lune. Il fallait user de moyens extrêmes. L'expulsion fut
prononcée. Mais comme on sait que les _Tipperary boys_ n'apportent pas
trop de douceur dans leurs relations avec les gens de justice, une forte
escouade de mounted constabulary fut requise. On trouva la chaumière
barricadée. Il fallut attendre, la loi ne permettait pas l'effraction.
On resta trois jours devant cette pauvre bicoque; les voisins venaient
crier: «Shame! shame!» (Honte! honte!) Le troisième jour la garnison se
rendit; elle avait mangé jusqu'aux pelures de pommes de terre destinées
aux cochons.
Tout passa à l'acquittement des arrérages. La famille, dénuée de tout,
erra pendant trois semaines de cabine en cabine. Il fallut que le curé
organisât une quête pour lui donner les moyens d'émigrer. Les Martins
doivent être citoyens des États-Unis à l'heure qu'il est. Et ceci se
passe continuellement dans presque tous les comtés d'Irlande, de
l'Irlande «prospère et satisfaite», au dire de M. Gladstone.