L'occupation allemande a cessé en France. Le 13 septembre, à sept heures
du matin, toute la garnison, cinq mille hommes environ, se réunissait
sur l'esplanade de la citadelle, à l'endroit appelé la Roche. Sur ce
vaste quadrilatère rendu tout boueux par la pluie, les troupes
allemandes étaient rangées en deux lignes profondes. L'infanterie
d'abord, puis l'artillerie avec ses deux batteries de campagne attelées
de vigoureux chevaux, et derrière les uhlans, dont les lances dominaient
la foule.
Le général Manteuffel voulait donner à ce dernier acte de l'évacuation
une importance toute spéciale; aussi avait-il annoncé qu'il passerait en
revue les régiments.
A huit heures, le commandant en chef de l'armée d'occupation arriva à
cheval, suivi de son état-major. Après avoir passé dans les rangs, il se
plaça devant les troupes. Brusquement il tira son sabre du fourreau, et
poussa trois hourrahs auxquels les troupes répondirent.
Puis le signal donné, les soldats défilèrent devant l'état-major,
passant à côté de la citadelle, sombre et vaste monument qui plonge sur
tous les environs et que le bombardement a en partie détruit. Rien de
plus grand que l'aspect de cette massive forteresse, de ces ruines qui
attestent l'acharnement de l'ennemi et l'énergie de la défense.
A leur sortie de l'esplanade, les troupes gagnèrent la porte Chaussée
par laquelle passe la route d'Etain. Au moment même où le dernier
Allemand franchissait le pont-levis, le drapeau était hissé au sommet de
la cathédrale.
En se retournant, les Prussiens purent voir une dernière fois cette
ville qui leur avait si longtemps résisté. Les canons étaient sur les
remparts, comme pour attester le courage de la garnison, qui n'avait
consenti à se rendre à la dernière extrémité qu'à la condition expresse
que le matériel de guerre serait rendu à la France après la conclusion
de la paix, condition que les Allemands ont d'ailleurs scrupuleusement
observée.
Après le départ des Allemands, la ville entière se pavoise: drapeaux
tricolores et bannières d'Alsace-Lorraine, la hampe couverte d'un crêpe,
sont suspendus à toutes les maisons. C'est qu'il ne s'agit pas seulement
de fêter le départ des Prussiens, mais de célébrer encore l'arrivée des
Français, qui entrent dans la ville le jour même.
A midi moins le quart, le train entre en gare. Les deux locomotives sont
couvertes de feuillage et le drapeau aux trois couleurs flotte fièrement
à l'avant.
Pendant que le maire et le conseil municipal souhaitent la bienvenue au
colonel du 94e et à l'état-major du régiment, nos soldats sautent
lestement à terre et se rangent en bataille sur le quai. Les clairons
sonnent, les portes de la gare s'ouvrent toutes grandes; les troupes
défilent.
Tous les habitants sont accourus. Grimpés sur les talus, sur les
remparts, ils saluent le bataillon, tandis qu'une foule nombreuse
l'escorte à la citadelle.
La musique de la ville, la _Verdunoise_, s'est arrêtée à la porte de la
ville, où elle reçoit nos soldats.
Le soir, malgré un temps épouvantable et une pluie continuelle, tous les
édifices, toutes les maisons sont illuminés. La place Chevert notamment
présente un splendide coup d'oeil: les fusées d'un feu d'artifice
jettent une vive clarté sur la foule qui s'est amassée sur le pont. Au
milieu, la statue du maréchal Chevert est ornée de drapeaux.
C'est pour la dernière fois heureusement que nous avons à parler
d'évacuation. La France est enfin délivrée de la présence de l'étranger.