COURRIER DE PARIS

Trois ou quatre jours de la semaine, quatre peut-être, ont été consacrés

à un scandale. Il s'agit de l'aventure d'un papillon qui touchait de

près ou de loin, je ne sais, au beau monde de la finance. Eh bien, oui,

rien de plus vrai: le galant a levé le pied (vieux style). Il a fait ce

que ne font pas ces pauvres diables de bohèmes contre lesquels il a

toujours été de bon ton de s'emporter. Il s'en est là, par delà la

frontière belge, laissant derrière lui un trou à la lune de 800,000

francs, disent les uns; les autres soutiennent que le déficit ne serait

que de moitié. Mais tous se sont accordés pour plaindre une jeune et

jolie actrice qu'il avait enchâssée dans ses magnificences d'un moment.

Ce qui faisait qu'ils se lamentaient, ce n'était pas l'absence du

fugitif, mais simplement l'embarras d'argent dans lequel il a laissé

cette Ariane d'un nouveau genre. «Est-ce qu'on abandonne une femme à la

plume des huissiers?» s'écriaient tels et tels. Le propos est des plus

chevaleresques. Mais voyons, pourtant, n'est-il pas de toute justice que

ces dames ressentent parfois le contre-coup des sinistres qu'elles

causent? Il serait aussi par trop commode qu'elles ne trouvassent pas

une seule épine en remuant leurs bouquets. Chez les boursiers et parmi

les gens de théâtre où le roman en question a fait du bruit, on s'est

dit que c'était la faute du galant si l'actrice avait une maison montée

sur un trop haut pied. Il faudra en rabattre! II faudra redevenir

simple! Vêtue de soie ou de velours, ornée de diamants, ombragée de

plumes, il poussait la scélératesse, ce monsieur, jusqu'à la nourrir de

bec-figues ou de faisans.

Apprenez que ce ne sont là de bonnes façons que lorsqu'on a un assez bon

sac pour y donner suite. Il est malséant d'inculquer de ces habitudes,

si l'on ne peut les continuer. Voyez-vous ce malotru qui donne à une

femme à la mode des caméristes, un cordon-bleu, des valets, un cocher,

un groom et qui, en s'en allant, expose l'intéressante personne à vendre

tout à coup sa voiture! Une voiture vendue juste au moment où la saison

des pluies va commencer!

La conduite de ce Mondor pour rire ne trouvera pas en nous un

approbateur, vous le croyez bien. Tel proverbe populaire lui serait

applicable, si la forme n'en était pas un peu trop gauloise. Il a voulu

dorer ses amours plus qu'il ne le pouvait. C'est plus qu'un tort, c'est

un ridicule. Mais, au bout du compte, la famille, qui est riche, promet

de payer. De cette façon il ne restera presque plus rien de la

faute.--Mon Dieu, si! riposteront les Amadis du boulevard; il restera

toujours le crime d'avoir forcé une jolie femme à descendre trop

brusquement du luxe sur lequel on l'avait juchée. Le crime, c'est le mot

que nous avons entendu dire. Telle est la morale qui a cours

aujourd'hui. Vingt ans d'un sybaritisme sans frein nous ont absolument

émasculés. Ainsi l'ordre du jour est de ne pas exposer une actrice à

recevoir du papier timbré et à fermer son écurie.

Presque à la même heure où se déroulait sous nos yeux cette comédie de

paravent, on annonçait le décès d'une des marquises de la fourchette les

plus célèbres. Celle-là s'en est allée mourir à Amélie-les-Bains. Depuis

la chute de l'empire, il n'était plus question d'elle. Malade, flétrie

par la phthisie, perdant d'heure en heure sa beauté d'autrefois qui

était réelle, pauvre, ayant, paraît-il, 200,000 francs de dettes, déjà

oubliée, elle a vu bien autre chose autour de sa personne qu'un Turcaret

aux souliers vernis! Pendant les vingt années que je rappelais tout à

l'heure, elle avait été la plus fêtée. Mlle Emma Cruch, je veux dire

Cora Pearl elle-même, ne venait qu'en sous-ordre après elle. A cette

abandonnée d'hier, il fallait, raconte-t-on, trois cent mille francs par

an pour soutenir l'éclat de son rang, et elle finissait toujours par les

trouver. Nulle n'avait plus bel air. Les grandes dames à noms armoriés

voulaient qu'on taillât leurs toilettes sur la sienne. Avant qu'une robe

figurât en haut lieu, il était dit qu'elle en aurait essayé le dessin.

Aussitôt qu'on jouait une nouveauté, drame ou opéra, elle se montrait

aux avant-scènes, brillante, parée, la lorgnette à l'oil, l'éventail à

la main, et la chronique, attentive à tout ce qui se passait de notable

à cette époque, n'omettait jamais de mettre son nom en vedette dans les

comptes rendus, à côté des noms d'ambassadrices et des altesses. On

allait jusqu'à raconter ses grandes entrées dans un palais, aujourd'hui

brûlé mais qu'on restaure. Ah! ce palais, ancienne résidence au Régent,

à la vérité, en a bien vu d'autres! Mais les petites gazettes ajoutaient

en guise de circonstances atténuantes;

--Dame, c'est le prince qui lui a acheté sa première voiture.

En général, toute jeune femme qui débute au théâtre ou qui figure dans

le monde de la haute galanterie fait un rêve, le jour même où elle est

citée par les gazettes. Ce rêve consiste en ces six mots:

--J'aurai bientôt ma première voiture.

La première voiture d'une femme à la mode est souvent une plus grande

affaire pour elle qu'une première passion. Que de choses on se promet à

ce sujet! Un huit-ressorts, vu les temps de confusion où nous sommes, il

ne faut que cela aujourd'hui pour avoir l'air d'une grande dame. Une

fois assise sur un coussin que quatre roues rapides emportent au bois,

il n'y a plus de rivalité à craindre. On est déjà si éloigné du passé

qu'on ne le voit déjà plus, ce qui porte à l'oublier tout à fait. Une

mondaine à laquelle on vient de donner sa première voiture se trouve

tout à fait dans la situation d'un jeune député qui devient ministre par

le fait d'un coup de dé parlementaire. Elle se croit arrivée. Oui, mais

il y a le revers de la médaille comme en toute chose. Il serait

difficile d'énumérer ici les nuits blanches, les démarches, les lettres

à recevoir et à répondre, les prières, les soupirs, les larmes

qu'entraîne après elle la possession de la première voiture. Il faut

d'abord décider le style dans lequel elle sera conçue et la couleur

qu'elle aura. Ayez-la à la mode, d'abord, mais pourtant différente de

toutes celles qu'on rencontre autour du lac, sans quoi vous passerez

pour une grue sans originalité et sans goût. Ces premiers soins

deviennent déjà une vive inquiétude. «--Si ma voiture n'avait pas de

succès, » que deviendrais-je, grands dieux?» On la fait dessiner dix

fois et colorier aussi souvent. Dès qu'elle est convenue, le souci

change de forme et se multiplie à l'infini. Question d'écurie, de

cocher, de fourrage et de chevaux. Ah! les chevaux, vous ignorez

peut-être que c'est là ce qui agite le plus, le sommeil de ces dames! Il

faut les avoir bons, assortis, bien portants, toujours prêts à sortir.

Il est indispensable d'avoir des valets dont la main leur convienne.

Par-dessus tout, il y a le chapitre de la paille fraîche, du foin et de

l'avoine, problème terrible et qui se renouvelle tous les jours. La

nourriture des chevaux est le ver rongeur qui mine secrètement ces

belles filles d'Ève. Au fond d'une loge, à l'Opéra, vous croyez qu'elles

écoutent le nouveau ténor au moment de son air de bravoure. Point du

tout; elles se disent tout bas; «--Baptiste a-t-il pu avoir de l'avoine

à crédit?» A la Maison-d'Or, en découpant un perdreau, c'est encore à

cela qu'elles songent. Un fils de pair de France, aux trois quarts

ruiné, adressait un madrigal à l'une d'elles. La voyant distraite, il la

pressa de questions..

--Qu'est-ce qui vous préoccupe si fort? disait-il.

--Ah! mon Dieu, c'est bien simple, répondit-elle avec une naïveté tout

agreste; c'est qu'il n'y a plus de loin au râtelier pour mes bêtes.

Les choses se passaient déjà de cette façon à l'époque où le vieux

Sébastien Mercier écrivait le _Tableau de Paris._ «Ces guénippes,

disait-il, elles ont des dentelles, des diamants, une maison montée, de

la valetaille, des amants dorés, et elles mettent souvent tout cela en

gage pour nourrir deux chevaux maigres et poussifs qui sont leur plus

vive tendresse.» Cela date de 1787 et l'on pourrait croire que c'est

d'aujourd'hui.

Philibert Audebrand.

L'Illustration, No. 1595, 20 Septembre 1873 · 第 7 / 45 题