Huit jours après les événements que nous venons de raconter, le vice-roi
de Naples, prince de Cassero-Statella, étant au théâtre dei Fiorentini,
avec notre vieille connaissance le marquis Malaspina, vit s'ouvrir la
porte de sa loge, et, à travers cette porte, aperçut, debout dans le
corridor, un huissier du palais, suivi d'un officier de marine.
L'officier de marine tenait un pli scellé d'un large cachet rouge.
--Monsieur le prince vice-roi! dit l'huissier.
L'officier de marine s'inclina et tendit la dépêche au prince.
--De quelle part? demanda le prince.
--De la part de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, répondit l'officier,
et, la dépêche étant d'importance, j'oserai en demander un reçu à Votre
Excellence.
--Alors, vous venez de Palerme? demanda le prince.
--J'en suis parti avant-hier, sur _la Sirène_, monseigneur.
--La santé de Leurs Majestés était bonne?
--Excellente, prince.
--Donnez un reçu en mon nom, Malaspina.
Le marquis tira un portefeuille de sa poche et commença d'écrire le
reçu.
--Que Votre Excellence, dit l'officier, ait la bonté d'indiquer le lieu
et l'heure auxquels la dépêche a été remise au prince.
--Ah ça! dit Malaspina, cette dépêche est donc bien importante?
--De la plus haute importance, Excellence.
Le marquis donna le reçu dans les conditions où le demandait l'officier
et rentra dans la loge, dont la porte se referma sur lui.
Le prince achevait de lire la dépêche.
--Tenez, Malaspina, lui dit-il, cela vous, regarde.
Et il lui passa le papier.
Le marquis Malaspina le prit, et lut cet ordre, à la fois concis et
terrible:
«Je vous expédie la San-Felice. Que, dans les douze heures de son
arrivée à Naples, elle soit exécutée.
»Elle est confessée, et, par conséquent, en état de grâce.
»FERDINAND B.»
Malaspina regarda d'un oeil étonné le prince de Cassero-Statella.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Eh bien, mon cher, avisez, cela vous regarde.
Et le prince se remit à écouter le _Matrimonio segreto_, chef-d'oeuvre
du pauvre Cimarosa, qui venait de mourir à Venise de la peur d'être
pendu à Naples.
Malaspina resta muet. Il n'avait jamais cru qu'au nombre de ses devoirs
comme secrétaire du vice-roi, fût celui de préparer les exécutions
capitales.
Mais, nous l'avons dit, le marquis était un courtisan tout à la fois
railleur obéissant; aussi le prince de Cassero n'eut qu'à se retourner
vers lui une seconde fois, et lui dire: «Vous avez entendu!» pour qu'il
s'inclinât et sortit, muet mais prêt à obéir.
Il descendit, prit une voiture qui stationnait à la porte du théâtre, et
se fit conduire à la Vicaria.
La San-Felice venait d'y arriver, il y avait une heure à peine, brisée,
mourante, anéantie. Elle avait été conduite à la chambre attenante à la
chapelle, où nous avons vu Cirillo, Caraffa, Pimentel, Manthonnet et
Michele suer leur agonie.
La dépêche n'était accompagnée d'aucune autre instruction que celle-ci:
«Son Excellence le prince de Cassero-Statella est chargé de l'exécution
de cette femme, exécution dont il répond sur sa propre tête.»
Le marquis Malaspina comprit, comme le lui avait dit le vice-roi, que
c'était à lui d'aviser.
Il pouvait hésiter avant de prendre un parti; mais, une fois son parti
pris, il le mettait bravement à exécution.
Il remonta en voiture, et dit au cocher:
--Rue des Soupirs-de-l'Abîme!
On se rappelle qui demeurait rue des Soupirs-de-l'Abîme: c'était maître
Donato, le bourreau de Naples.
Arrivé à la porte, le marquis Malaspina ressentit quelque répugnance à
entrer dans cette demeure maudite.
--Appelle maître Donato, dit-il au cocher, et fais qu'il vienne me
parler.
Le cocher descendit, ouvrit la porte, et cria:
--Maître Donato! venez ici.
On entendit alors une voix de femme qui répondait:
--Mon père n'est point à Naples.
--Comment, son père n'est point à Naples? Il est donc en congé, son
père?
--Non, Votre Excellence, répondit la même voix qui s'était rapprochée;
il est à Salerne pour affaire de son état.
--Comment, de son état? répondit Malaspina. Expliquez-moi cela, la belle
enfant.
Et, en effet, il venait de voir apparaître sur la porte une jeune femme,
suivie pas à pas d'un homme qui semblait être son amant ou son époux.
--Oh! Excellence, l'explication sera bien facile, répondit la jeune
femme, qui n'était autre que Marina. Son confrère de Salerne est mort
hier, et il y avait quatre exécutions à faire, deux demain, deux
après-demain. Il est parti aujourd'hui à midi, et reviendra après-demain
au soir.
--Et il n'a laissé personne pour le remplacer? demanda le marquis.
--Dame, non: aucun ordre n'a été donné, et les prisons, à ce qu'il
paraît, sont à peu près vides. Il a pris ses aides avec lui, ne se fiant
point à des gens avec qui il n'a point travaillé.
--Et ce garçon-là ne saurait, au besoin, le remplacer? dit le marquis en
montrant Giovanni.
Giovanni,--on a deviné que c'était lui, dont les voeux avaient été
comblés en devenant l'époux de Marina,--Giovanni secoua la tête:
--Je ne suis pas le bourreau, dit-il, je suis pêcheur.
--Et comment faire? demanda Malaspina. Donnez-moi un conseil, au moins,
si vous ne voulez pas me donner un coup de main.
--Dame, voyez! Vous êtes dans le quartier des bouchers,--les bouchers,
en général, sont royalistes:--peut-être, lorsqu'il saura que ce n'est
qu'un jacobin à pendre, peut-être y en aura-t-il quelqu'un qui consente
à faire la chose.
Malaspina comprit que c'était le seul parti qu'il eût à prendre, et, ne
pouvant s'engager avec sa voiture dans le dédale de rues qui s'étendent
entre le quai et le Vieux-Marché, il se mit en quête d'un bourreau
amateur.
Le marquis s'adressa à trois braves gens, qui refusèrent, quoiqu'il
offrît jusqu'à soixante et dix piastres et qu'il montrât, signé de la
main du roi, l'ordre d'exécuter dans les douze heures.
Il sortait désespéré de chez le dernier, en murmurant: «Je ne peux
pourtant pas la tuer moi-même!» lorsque celui-ci, frappé d'une idée
lumineuse, le rappela.
--Excellence, dit le boucher, je crois que j'ai votre affaire.
--Ah! murmura Malaspina, c'est bien heureux!
--J'ai un voisin... Il n'est pas boucher, il est tueur de boucs: vous ne
tenez point absolument à un boucher, n'est-ce pas?
--Je tiens à trouver un homme qui, comme vous le disiez tout à l'heure,
fasse mon affaire.
--Eh bien, adressez-vous au beccaïo. Il a été fort persécuté par les
républicains, le pauvre homme! et il ne demandera pas mieux que de se
venger.
--Et où demeure-t-il, le beccaïo? demanda le marquis.
--Viens ici, Peppìno, dit le boucher s'adressant à un jeune garçon
couché dans un coin de la boutique sur un amas de peaux à moitié sèches;
viens ici, et conduis Son Excellence chez le beccaïo.
Le jeune garçon se leva, s'étira et, tout grognant d'être réveillé dans
son premier sommeil, se prépara à obéir.
--Allons, mon garçon, dit Malaspina pour l'encourager, si nous
réussissons, il y a une piastre pour toi.
--Mais, si vous ne réussissez pas, dit l'enfant avec la logique de
l'égoïsme, j'aurai été dérangé tout de même, moi.
--C'est juste, dit Malaspina: voilà la piastre, pour le cas où nous ne
réussirions pas, et, si nous réussissons, il y en aura une seconde.
--A la bonne heure! voilà qui est parler. Donnez vous la peine de me
suivre, Excellence.
--Est-ce loin? demanda Malaspina.
--C'est là, Excellence; la rue à traverser, voilà tout.
L'enfant marcha devant, le marquis suivit.
Le guide avait dit vrai, il n'y avait que la rue à traverser. Seulement,
la boutique du beccaïo était fermée; mais, à travers les contrevents mal
joints, on voyait transparaître de la lumière.
--Ohé! le beccaïo! cria l'enfant en frappant du poing contre la porte.
--Qu'y a-t-il? demanda une voix rude.
--Un monsieur habillé de drap qui veut vous parler[2].
[Note 2: Le «vêtu de drap» (_vestito di panno_) est le signe
d'aristocratie devant lequel s'inclinaient les Napolitains du dernier
siècle.]
Et, comme cette indication, si précise qu'elle fût, ne paraissait point
hâter la détermination du beccaïo:
--Ouvre mon ami, dit Malaspina; je viens de la part du vice-roi, et je
suis son secrétaire.
Ces mots opérèrent comme la baguette d'une fée: la porte s'ouvrit par
magie, et, à la lueur d'une lampe fumeuse et près de s'éteindre,
éclairant des amas d'ossements et de peaux sanglantes, il aperçut un
être informe, mutilé, hideux.
C'était le beccaïo avec son oeil crevé, sa main mutilée, sa jambe de
bois.
Debout à la porte de son charnier, il semblait le génie de la
destruction.
Malaspina, quoiqu'il eût le coeur fort solide à certains endroits, ne
put réprimer un mouvement de dégoût.
Le beccaïo s'en aperçut.
--Ah! c'est vrai, dit-il en grinçant des dents, ce qui était sa manière
de rire, je ne suis pas beau, Excellence. Mais je ne présume pas que
vous veniez chercher ici une statue du musée Borbonico.
--Non, je viens chercher un fidèle serviteur du roi, un homme qui n'aime
pas les jacobins et qui ait juré de se venger d'eux. On m'a adressé à
vous, et l'on m'a dit que vous étiez cet homme-là.
--Et l'on ne vous a pas trompé. Donnez-vous donc la peine d'entrer,
Excellence.
Malgré la répugnance qu'il éprouvait à mettre le pied dans ce charnier,
le marquis entra.
Le gamin qui l'avait conduit, intéressé à connaître le résultat de la
négociation, voulait se glisser derrière lui; mais le beccaïo leva sur
l'enfant son bras mutilé.
--Arrière, garçon! dit-il; tu n'as pas affaire avec nous.
Et il referma la porte, au nez du gamin, qui resta dehors.
Le beccaïo et le marquis Malaspina restèrent dix minutes, à peu près,
enfermés ensemble; puis le marquis sortit.
Le beccaïo l'accompagna jusqu'à la porte avec force révérences.
A dix pas dans la rue, Malaspina rencontra son guide.
--Ah! ah! dit-il, te voilà, garçon?
--Certainement, me voilà, dit le gamin; j'attendais.
--Et qu'attendais-tu?
--J'attendais pour savoir si vous aviez réussi.
--Oui. Et, dans ce cas-là...?
--Votre Excellence se le rappelle, elle me devait une seconde piastre.
Le marquis fouilla à sa poche.
--Tiens, dit-il, la voilà.
Et il lui donna une pièce d'argent.
--Merci, Excellence, dit le gamin en la mettant dans la même main que la
première, et en les faisant sauter toutes deux comme des castagnettes.
Dieu vous donne une longue vie!
Le marquis remonta dans sa voiture, en donnant l'ordre au cocher de
toucher aux Florentins.
Pendant ce temps, Peppino montait sur une borne, et, à la lueur de la
lampe d'une madone, examinait la pièce qu'il venait de recevoir.
--Oh! dit-il, il m'a donné un ducat au lieu d'une piastre! c'est deux
carlins qu'il me vole. Ces grands seigneurs, sont-ils canailles!
Pendant que Peppino faisait son apologie, le marquis Malaspina roulait
vers les Florentins.
A la porte du théâtre, ou plutôt sur la petite place qui la précède, il
vit la voiture du vice-roi; ce qui indiquait que le prince était encore
au spectacle.
Il sauta à bas de son carrocello, paya son cocher, monta vivement et se
fit ouvrir la porte de la loge du prince.
Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, le prince se retourna.
--Ah! ah! Malaspina, dit-il, c'est vous?
--Oui, mon prince, répondit le marquis avec sa brutalité ordinaire.
--Eh bien?
--Tout est arrangé, et, demain, à dix heures du matin, les ordres de Sa
Majesté seront exécutés.
--Merci, répondit le prince. Mettez-vous donc là. Vous avez perdu le duo
du second acte; mais, par bonheur, vous arrivez à temps pour le _Pira
che spunti l'aurora_!