LE GEOLIER EN CHEF

Au moment où le nouvel enrôlé venait d'opposer--avec quelque difficulté

d'exécution, mais lisiblement néanmoins,--sa signature au bas de

l'engagement, un matelot entrait dans la cabine, tenant à la main une

enveloppe contenant des papiers qu'un messager venait d'apporter de la

part du chevalier San-Felice, avec recommandation expresse de ne les

remettre qu'au capitaine Skinner lui-même.

Dès midi, le bruit s'était répandu dans Palerme que la duchesse de

Calabre était atteinte des douleurs de l'enfantement. Les propriétaires

de la goëlette étaient trop intéressés à cet événement pour n'être point

des premiers à en être instruits; puis le son des cloches, puis

l'exposition du saint sacrement leur avaient appris les craintes de la

cour; enfin, les pétards, les fusées et les illuminations les avaient

mis au courant de l'heureux résultat auquel ils portaient un si vif

intérêt, puisque la vie de la prisonnière y était en quelque sorte

attachée.

Le capitaine Skinner comprit donc à l'instant que l'enveloppe contenait,

quelle qu'elle fût, la décision du roi.

Il fit un signe à Salvato, qui jeta un coup d'oeil sur l'engagement, dit

à Tonino que tout était bien ainsi, prit l'engagement et le mit dans sa

poche.

Tonino, enchanté de faire enfin légalement partie de l'équipage du

_Runner_, remonta sur le pont.

Salvato et son père, restés seuls, s'empressèrent de briser le cachet:

l'enveloppe contenait la supplique de Luisa déchirée en huit ou dix

morceaux.

On le sait, cette réponse seule était significative; elle disait

clairement: «Le roi a été impitoyable.»

Mais à ces fragments déchirés étaient joints deux autres papiers

intacts.

Le premier, que Salvato ouvrit, était de l'écriture du chevalier.

Il contenait ce qui suit:

«J'allais vous envoyer ces papiers déchirés sans aucun

commentaire,--car, ainsi que la chose était convenue entre nous, ils

signifiaient que la princesse avait échoué, et que, de notre côté, il

n'y avait plus d'espoir,--quand j'ai reçu du directeur de la police la

nomination, sollicitée par moi, de Tonino Monti au poste de geôlier

adjoint. Y a-t-il dans cette nomination un moyen de salut? Je n'en sais

rien et n'essaye même pas de le chercher, tant ma tête est perdue; mais

vous, vous êtes des hommes de ressource et d'imagination, vous avez des

moyens de fuite qui me manquent, des hommes d'exécution que je n'ai pas

et que je ne saurais où trouver. Cherchez, imaginez, inventez,

jetez-vous, s'il le faut, dans l'insensé, dans l'impossible; mais

sauvez-la!

»Moi, je ne puis que la pleurer.

»Ci-joint le brevet de Tonino Monti.»

La nouvelle était terrible; mais ni Salvato ni son père n'avaient jamais

compté sur la clémence royale. Le désappointement de ce côté-là était

donc loin de produire l'effet qu'il avait produit sur le chevalier

San-Felice.

Les deux hommes se regardèrent avec tristesse, mais non avec désespoir.

Il y avait plus: il leur semblait que cette nomination de Tonino Monti

était une compensation à l'échec annoncé par la supplique déchirée.

Comme on l'a vu, eux aussi avaient compté sur cet accident, et, en

s'emparant à tout hasard de Tonino, avaient pris leurs mesures en

conséquence.

Leurs projets étaient bien vagues encore, ou plutôt ils n'avaient pas

encore de projets. Ils étaient là, l'oeil au guet, l'oreille avide, le

bras tendu, prêts à saisir l'occasion si l'occasion se présentait. Il

leur avait semblé voir une lueur quelconque dans l'accaparement de

Tonino; cette lueur s'augmentait de sa nomination. Eh bien, à la lueur

de ce crépuscule, ils allaient chercher à donner un corps à ce rêve,

jusque-là fugitif, insaisissable.

Il était sept heures du soir. A huit, ils paraissaient avoir pris une

résolution; car l'avis fut donné à tout l'équipage qu'on devait lever

l'ancre dans l'après-midi du lendemain.

Tonino fut autorisé à aller, dans la soirée même ou le lendemain dans la

journée, prendre congé de son père. Mais il déclara qu'il craignait

tellement la colère du bonhomme, que, loin d'aller prendre congé de lui,

il se sauverait à fond de cale s'il le voyait venir du côté du bâtiment.

Il paraît que Salvato et son père ne pouvaient rien désirer de mieux que

cet effroi de Tonino; car ils échangèrent un signe de satisfaction.

Maintenant, nous allons raconter les événements tels qu'ils se

passèrent, sans essayer de leur donner d'autre explication que celle des

faits.

Le lendemain, vers cinq heures du soir, par un temps nuageux et sombre,

la goëlette le _Runner_ commença de faire ses préparatifs pour lever

l'ancre.

Pendant cette opération, soit maladresse de l'équipage, soit défaut dans

la chaîne, un anneau se rompit et l'ancre resta au fond.

Cet accident arrive parfois, et, quand l'ancre n'est point restée à une

trop grande profondeur, des plongeurs descendent au fond de l'eau dans

laquelle a échoué le cabestan.

Malgré l'accident arrivé à l'ancre, on ne continua pas moins

d'appareiller; seulement, il fut convenu que, l'ancre n'étant qu'à trois

brasses de profondeur, un canot resterait avec huit hommes et le

contre-maître Giovanni pour repêcher l'ancre, et que la goëlette

attendrait en croisant à l'entrée du port.

Pour se faire visible dans une nuit sans lune, elle devait porter trois

feux de couleurs différentes.

Vers huit heures du soir, elle fut dégagée des différents navires

stationnant dans le port et commença de courir des bordées à l'endroit

convenu, tandis que les huit matelots dont on avait eu besoin pour la

manoeuvre d'appareillage et de sortie revenaient avec la barque pour

repêcher l'ancre.

A la même heure, le geôlier en chef du fort de Castellamare, Ricciardo

Monti, sortait de la prison, prévenant le gouverneur qu'il recevait une

lettre de son fils lui annonçant que ce fils était nommé geôlier

adjoint, selon son plus grand désir, et qu'il reviendrait avec lui entre

neuf et dix heures, ayant à remplir quelques formalités de police.

Sans doute, cette lettre lui avait été écrite par Tonino, sur le conseil

de quelque camarade, afin de détourner l'attention de son père du départ

de la goëlette, où il pouvait entendre dire que son fils était engagé.

Le rendez-vous avait été donné à Ricciardo Monti dans une des petites

tavernes de la piazza Marina. Sans défiance aucune, il entra en

demandant Tonino Monti. On lui indiqua un corridor conduisant à une

salle où, lui dit-on, son fils buvait avec trois ou quatre camarades.

A peine fut-il entré dans la salle, où il chercha vainement des yeux

celui qui lui avait donné rendez-vous, qu'il fut saisi par les quatre

hommes, lié, bâillonné et couché sur un lit, avec l'assurance qu'il

serait libre le lendemain matin et qu'il ne lui serait fait aucun mal

s'il n'essayait pas de fuir.

La seule violence qui lui fut faite et qui nécessita l'emploi de la

force et surtout des menaces, fut de lui prendre le trousseau de clefs

qu'il portait à sa ceinture, clefs à l'aide desquelles il entrait dans

la chambre des prisonniers.

Ce trousseau de clefs fut passé, à travers la porte entre-bâillée, à

quelqu'un qui attendait derrière cette porte.

Une demi-heure après, un jeune homme de l'âge et de la taille de Tonino

frappait à la porte du fort et demandait à parler au gouverneur, de la

part de son père.

Le gouverneur ordonna qu'il fût introduit près de lui.

Le jeune homme lui dit alors que Ricciardo Monti, au moment où il

traversait la rue de Tolède, tout en fête à cause de l'accouchement de

la princesse, avait été blessé par un mortarello qui avait éclaté, et

transporté à l'hôpital dei Pellegrini.

Le blessé l'avait aussitôt fait appeler, lui avait remis son trousseau

et lui avait donné l'ordre de se rendre sur-le-champ chez Son Excellence

le gouverneur, qui était prévenu par lui, de justifier de sa nomination

en présentant le brevet à Son Excellence, et de le remplacer jusqu'à sa

guérison, qui ne pouvait tarder.

Le gouverneur lut le brevet du nouveau geôlier adjoint; il était

parfaitement en règle. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans

l'accident de Ricciardo Monti, ces sortes d'accidents arrivant par

centaines à chaque fête. Il avait, en effet, comme nous l'avons dit, été

prévenu que son geôlier en chef sortait pour lui ramener son fils. Il ne

prit donc aucun soupçon, invita le faux Tonino à garder provisoirement

les clefs de son père, à se faire instruire de son service et à entrer

en fonction.

Le nouveau geôlier remit précieusement son brevet dans sa poche,

rattacha à sa ceinture les clefs qu'il avait déposées sur la table du

gouverneur et sortit.

L'inspecteur, prévenu des désirs du gouverneur, le conduisit de corridor

en corridor, lui montrant les chambres habitées.

Il y en avait neuf.

En passant devant celle de la San-Felice, il s'arrêta un instant pour

lui expliquer l'importance de la prisonnière: on devait entrer dans sa

chambre et s'assurer de sa présence trois fois le jour et deux fois la

nuit: la première fois à neuf heures du soir, la seconde à trois heures

du matin.

De nouveaux ordres, au reste, avaient été donnés le jour même de

redoubler de surveillance à l'intérieur et à l'extérieur.

La tournée finie, l'inspecteur montra la chambre de garde. Le geôlier

chargé de veiller sur cette partie de la forteresse devait y demeurer

toute la nuit. Il avait quatre heures pour dormir dans le jour.

S'il s'ennuyait ou craignait de s'endormir dans la chambre de garde, il

était libre de se promener dans les corridors.

Il était onze heures et demie lorsque l'inspecteur et le nouveau geôlier

se séparèrent, l'inspecteur lui recommandant l'exactitude et la

vigilance, le geôlier promettant que, sous ce nouveau rapport, il ferait

encore plus qu'on n'attendait de lui.

En effet, qui l'eût vu debout à la porte de la chambre de garde, donnant

sur le premier corridor et s'ouvrant au pied de l'escalier nº 1, l'oeil

ouvert, l'oreille au guet, n'aurait pu l'accuser de manquer à sa parole.

Il se tint là debout et immobile jusqu'à ce que tout bruit s'éteignît

dans le fort.

Minuit sonna.

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 43 / 53 题