Le soir même du jour où nous avons vu le chevalier San-Felice entrer
dans la chambre à coucher de la duchesse de Calabre, et le capitaine de
la goëlette _the Runner_ se rendre à _la Salute_, toute la famille
royale des Deux-Siciles était réunie dans cette même salle du palais où
nous avons vu Ferdinand jouer au reversis avec le président Cardillo,
Emma Lyonna faire tête avec des poignées d'or au banquier du pharaon, et
la reine, retirée dans un coin avec les jeunes princesses, broder la
bannière que le fidèle et intelligent Lamarra devait porter au cardinal
Ruffo.
Rien n'était changé: le roi jouait toujours au reversis; le président
Cardillo arrachait toujours ses boutons; Emma Lyonna couvrait toujours
d'or la table, tout en causant bas avec Nelson, appuyé à son fauteuil,
et la reine et les jeunes princesses brodaient non plus un labarum de
combat pour le cardinal, mais une bannière d'actions de grâce pour
sainte Rosalie, douce vierge dont on essayait de souiller le nom en la
faisant protectrice de ce trône, en train de se raffermir dans le sang.
Seulement, depuis le jour où nous avons introduit nos lecteurs dans
cette même salle, les choses étaient bien changées. D'exilé et vaincu
qu'était Ferdinand, il était redevenu, grâce à Ruffo, conquérant et
vainqueur. Aussi rien n'eût-il altéré le calme de cet auguste visage que
Canova, nous l'avons dit, était occupé à faire jaillir en Minerve, non
pas du cerveau de Jupiter, mais d'un magnifique bloc de marbre de
Carrare, si quelques numéros du _Moniteur républicain_, arrivés de
France, n'eussent jeté leur ombre sur cette nouvelle ère dans laquelle
entrait la royauté sicilienne.
Les Russes avaient été battus à Zurich par Masséna, et les Anglais à
Almaker par Brune. Les Anglais avaient été forcés de se rembarquer, et
Souvorov, laissant dix mille Russes sur le champ de bataille, n'avait
échappé qu'en traversant un précipice, au fond duquel coulait la Reuss,
sur deux sapins liés avec les ceintures de ses officiers, et qu'en
repoussant dans l'abîme, une fois passé, le pont sur lequel il venait de
le franchir.
Ferdinand s'était donné quelques minutes de plaisir au milieu de l'ennui
que lui causaient ces nouvelles, en raillant Nelson sur le rembarquement
des Anglais, et Baillie sur la fuite de SOUVOROV.
Il n'y avait rien à dire à un homme qui, en pareille circonstance,
s'était si cruellement et si gaiement, tout à la fois, raillé lui-même.
Aussi, Nelson s'était contenté de se mordre les lèvres, et Baillie, qui
était Irlandais, mais d'origine française, ne s'était pas trop désespéré
de l'échec arrivé aux troupes du tzar Paul Ier.
Il est vrai que cela ne changeait rien aux affaires qui intéressaient
directement Ferdinand, c'est-à-dire aux affaires d'Italie. L'Autriche
était, grâce à ses victoires de Kokack en Allemagne, de Magnano en
Italie, de la Trebbia et de Novi, l'Autriche était au pied des Alpes, et
le Var, notre frontière antique, était menacé.
Il est vrai encore que Rome et le territoire romain étaient reconquis
par Burckard et Pronio, les deux lieutenants de Sa Majesté Sicilienne,
et qu'en vertu du traité signé entre le général Burckard, commandant des
troupes napolitaines, le commodore Troubridge, commandant des troupes
britanniques, et le général Garnier, commandant des troupes françaises,
il devait, en se retirant avec les honneurs de la guerre, avoir
abandonné les États romains le 4 octobre.
Il y avait dans tout cela, comme disait le roi Ferdinand, _à boire et à
manger_. Puis, avec son insouciance napolitaine, il jetait en l'air,
quitte à ce qu'il lui retombât sur le nez, le fameux proverbe que les
Napolitains appliquent plus souvent encore au moral qu'au physique:
--Bon! tout ce qui n'étrangle pas engraisse.
Sa Majesté, assez peu inquiète des événements qui se passaient en Suisse
et en Hollande, et fort rassurée sur ceux qui s'étaient accomplis,
s'accomplissaient et devaient s'accomplir en Italie, faisait donc sa
partie de reversis, raillant, tout à la fois, Cardillo, son adversaire,
et Nelson et Baillie, ses alliés, lorsque le prince royal entra dans le
salon, salua le roi, salua la reine, et, cherchant des yeux le prince de
Castelcicala, resté à Palerme, près du roi, et nommé ministre des
affaires étrangères, à cause de son dévouement, alla droit à lui et
entama vivement avec Son Excellence une conversation à voix basse.
Au bout de cinq minutes, le prince de Castelcicala traversa le salon
dans toute sa longueur, alla droit, à son tour, à la reine, et lui dit
tout bas quelques mots qui lui firent vivement redresser la tête.
--Prévenez Nelson, dit la reine, et venez me rejoindre avec le prince de
Calabre dans le cabinet à côté.
Et, se levant, elle entra, en effet, dans un cabinet attenant au grand
salon.
Quelques secondes après, le prince de Castelcicala introduisait le
prince, et Nelson entrait lui-même derrière eux, et refermait la porte
sur lui.
--Venez donc ici, François, dit la reine, et racontez-nous d'où vous
tenez toute cette belle histoire que vient de me dire Castelcicala.
--Madame, dit le prince en s'inclinant avec ce respect mêlé de crainte
qu'il avait toujours eu pour sa mère, dont il ne se sentait pas aimé,
madame, un de mes hommes, un homme sur lequel je puis compter, se
trouvant par hasard aujourd'hui, vers deux heures de l'après-midi, à la
police, a entendu dire que le capitaine d'un petit bâtiment américain
qui est entré aujourd'hui dans le port, poussé, en sortant de Malte par
un coup de vent du côté du cap Bon, avait rencontré deux bâtiments de
guerre français, sur l'un desquels il avait tout lieu de croire que se
trouvait le général Bonaparte.
Nelson, voyant l'attention que chacun portait au récit du prince
François, se le fit traduire en anglais par le ministre des affaires
étrangères, et se contenta de hausser les épaules.
--Et vous n'avez pas, en face d'une nouvelle de cette sorte, si vague
qu'elle fût, cherché à voir ce capitaine, à vous informer par vous-même
de ce qu'il y avait de réel dans ce bruit? Vraiment, François, vous êtes
d'une insouciance impardonnable!
Le prince s'inclina.
--Madame, dit-il, ce n'était point à moi, qui ne suis rien dans le
gouvernement, d'essayer de pénétrer des secrets de cette importance;
mais j'ai envoyé la personne même qui avait recueilli ces rumeurs à bord
de la goëlette américaine, lui ordonnant de s'informer à la source même,
et, si ce capitaine lui paraissait digne de quelque créance, de l'amener
au palais.
--Eh bien? demanda impatiemment la reine.
--Eh bien, madame, le capitaine attend dans le salon rouge.
--Castelcicala, dit la reine, allez! et amenez-le ici par les corridors,
afin qu'il ne traverse pas le salon.
Il se fit un profond silence parmi les trois personnes qui se tenaient
dans l'attente; puis, au bout d'une minute, la porte de dégagement se
rouvrit et donna passage à un homme de cinquante à cinquante-cinq ans,
portant un uniforme de fantaisie.
--Le capitaine Skinner, dit le prince de Castelcicala en introduisant le
touriste américain.
Le capitaine Skinner était, comme nous l'avons dit, un homme ayant déjà
passé le midi de la vie, de taille un peu au-dessus de la moyenne,
admirablement pris dans sa taille, d'une figure grave mais sympathique,
avec des cheveux grisonnant à peine, rejetés en arrière comme si le vent
de la tempête, en lui soufflant au visage, les avait inclinés ainsi. Il
portait le devant du visage sans barbe; mais d'épais favoris
s'enfonçaient dans sa cravate de fine batiste et d'une irréprochable
blancheur.
Il s'inclina respectueusement devant la reine et devant le duc de
Calabre, et salua Nelson comme il eût fait d'un personnage ordinaire; ce
qui indiquait qu'il ne le connaissait point ou ne voulait point le
connaître.
--Monsieur, lui dit la reine, on m'assure que vous êtes porteur de
nouvelles importantes; cela vous explique pourquoi j'ai désiré que vous
prissiez la peine de passer au palais. Nous avons tous le plus grand
intérêt à connaître ces nouvelles. Et, pour que vous sachiez devant qui
vous allez parler, je suis la reine Marie-Caroline; voici mon fils, M.
le duc de Calabre; voici mon ministre des affaires étrangères, M. le
prince de Castelcicala; enfin, voici mon ami, mon soutien, mon sauveur,
milord Nelson, duc de Bronte, baron du Nil.
Le capitaine Skinner semblait chercher des yeux une cinquième personne,
quand tout à coup la porte du cabinet donnant sur le salon s'ouvrit, et
le roi parut.
C'était évidemment cette cinquième personne que cherchait des yeux le
capitaine Skinner.
--_Madonna!_ s'écria le roi s'adressant à Caroline, savez-vous les
nouvelles qui se répandent dans Palerme, ma chère maîtresse?
--Je ne le sais pas encore, monsieur, répondit la reine; mais je vais le
savoir, car voici monsieur qui les a apportées et qui me les va donner.
--Ah! ah! fit le roi.
--- J'attends que Leurs Majestés veuillent bien me faire l'honneur de
m'interroger, dit le capitaine Skinner, et je me tiens à leurs ordres.
--On dit, monsieur, demanda la reine, que vous pouvez nous donner des
nouvelles du général Bonaparte?
Un sourire passa sur les lèvres de l'Américain.
--Et de sûres, oui, madame; car il y a trois jours que je l'ai rencontré
en mer.
--En mer? répéta la reine.
--Que dit monsieur? demanda Nelson.
Le prince de Castelcicala traduisit en anglais la réponse du capitaine
américain.
--A quelle hauteur? demanda Nelson.
--Entre la Sicile et le cap Bon, répondit en excellent anglais le
capitaine Skinner, ayant la Pantellerie à bâbord.
--Alors, demanda Nelson, vers le 37e degré de latitude nord?
--Vers le 37e degré de latitude nord et par le 9e degré et vingt minutes
de longitude est.
Le prince de Castelcicala traduisit au fur et à mesure au roi ce qui se
disait. Pour la reine et pour le duc de Calabre, une traduction était
inutile: ils parlaient tous deux anglais.
--Impossible, dit Nelson. Sir Sidney Smith bloque le port d'Alexandrie,
et il n'aurait pas laissé passer deux bâtiments français se rendant en
France.
--Bon! dit le roi, qui ne manquait jamais de donner son coup de dent à
Nelson, vous avez bien laissé passer toute la flotte française, se
rendant à Alexandrie!
--C'était pour mieux l'anéantir à Aboukir, répondit Nelson.
--Eh bien, dit le roi, courez donc après les deux bâtiments qu'a vus le
capitaine Skinner, et anéantissez-les!
--Le capitaine voudrait-il nous dire, demanda le duc de Calabre en
faisant un double signe de respect à son père et à sa mère comme pour
s'excuser d'oser prendre la parole devant eux, par quelles circonstances
il se trouvait dans ces parages, et quelles causes lui font croire qu'un
des deux bâtiments français qu'il a rencontrés était monté par le
général Bonaparte?
--Volontiers, Altesse, répondit le capitaine en s'inclinant. J'étais
parti de Malte pour aller passer au détroit de Messine, quand j'ai été
pris par un coup de vent de nord-est, à une lieue au sud du cap Passaro.
J'ai laissé courir à l'abri de la Sicile jusqu'à l'île de Maritimo, et
laissé porter avec le même vent sur le cap Bon, filant grand largue.
--Et là? demanda le duc.
--Là, je me suis trouvé en vue de deux bâtiments que j'ai reconnus pour
français et qui m'ont reconnu pour américain. D'ailleurs, un coup de
canon avait assuré leur pavillon et m'avait invité à déployer le mien.
L'un d'eux m'a fait signe d'approcher, et, quand j'ai été à portée de la
voix, un homme en costume d'officier général m'a crié:
--Ohé! de la goëlette! avez-vous vu des bâtiments anglais?
»--Aucun, général, ai-je répondu.
»--Que fait la flotte de l'amiral Nelson?
»--Une partie bloque Malte, l'autre est dans le port de Palerme.
»--Où allez-vous?
»--A Palerme.
»--Eh bien, si vous y voyez l'amiral, dites-lui que je vais prendre en
Italie la revanche d'Aboukir.
»Et le bâtiment a continué sa route.
»--Savez-vous comment se nomme le général qui vous a interrogé? m'a
demandé mon second, qui s'était tenu près de moi pendant
l'interrogatoire. Eh bien, c'est le général Bonaparte!
On traduisit tout le récit du capitaine américain à Nelson, tandis que
le roi, la reine et le duc de Calabre se regardaient, inquiets.
--Et, demanda Nelson, vous ne savez pas les noms de ces deux bâtiments?
--Je les ai approchés de si près, répondit le capitaine, que j'ai pu les
lire: l'un s'appelle _le Muiron_, l'autre _le Carrère_.
--Que veulent dire ces noms? demanda en allemand la reine au duc de
Calabre. Je ne comprends pas leur signification.
--Ce sont deux noms d'homme, madame, répondit le capitaine Skinner en
allemand, et en parlant cette langue aussi purement que les deux autres
dans lesquelles il s'était déjà exprimé.
--Ces diables d'Américains! dit en français la reine, ils parlent toutes
les langues.
--Cela nous est nécessaire, madame, répondit en bon français le
capitaine Skinner. Un peuple de marchands doit connaître toutes les
langues dans lesquelles on peut demander le prix d'une balle de coton.
--Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, que dites-vous de la nouvelle?
--Je dis qu'elle est grave, sire, mais qu'il ne faut pas s'en inquiéter
outre mesure. Lord Keith croise entre la Corse et la Sardaigne, et, vous
le savez, la mer et les vents sont pour l'Angleterre.
--Je vous remercie, monsieur, des renseignements que vous avez bien
voulu me donner, dit la reine. Comptez-vous faire un long séjour à
Palerme?
--Je suis un touriste voyageant pour mon plaisir, madame, répondit le
capitaine, et, à moins de désirs contraires de la part de Votre Majesté,
vers la fin de la semaine prochaine, j'espère mettre à la voile.
--Où vous trouverait-on, capitaine, si l'on avait besoin de nouveaux
renseignements?
--A mon bord. J'ai jeté l'ancre en face du fort de Castellamare, et, à
moins d'ordres contraires, la place m'étant commode, je resterai où je
suis.
--François, dit la reine à son fils, vous veillerez à ce que le
capitaine ne soit pas dérangé de la place qu'il a choisie. Il faut qu'on
sache où le retrouver à la minute, si par hasard on a besoin de lui.
Le prince s'inclina.
--Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, à votre avis, qu'y a-t-il à
faire, maintenant?
--Sire, il y a votre partie de reversis à reprendre, comme si rien
d'extraordinaire n'était arrivé. En supposant que le général Bonaparte
aborde en France, ce n'est qu'un homme de plus.
--Si vous n'eussiez pas été à Aboukir, milord, dit Skinner, ce n'était
qu'un homme de moins; mais il est probable que, grâce à cet homme de
moins, la flotte française était sauvée.
Et, sur ces paroles, qui contenaient tout à la fois un compliment et une
menace, le capitaine américain embrassa d'un salut les augustes
personnages qui l'avaient appelé, et se retira.
Et, selon le conseil que lui avait donné Nelson, le roi alla reprendre
sa place à la table où l'attendait impatiemment le président Cardillo,
et où l'attendaient patiemment, comme il convient à des courtisans bien
dressés, le duc d'Ascoli et le marquis Cirillo.
Ceux-ci étaient trop bien formés à l'étiquette des cours pour se
permettre d'interroger le roi; mais le président Cardillo était moins
rigide observateur du décorum que ces deux messieurs.
--Eh bien, sire, cela valait-il la peine d'interrompre notre partie,
dit-il, et de nous laisser le bec dans l'eau pendant un quart d'heure?
--Ah! par ma foi! non, dit le roi, à ce que prétend l'amiral Nelson, du
moins. Bonaparte a quitté l'Égypte, a passé, sans être vu, à travers la
flotte de Sydney Smith. Il était, il y a quatre jours, à la hauteur du
cap Bon. Il passera à travers la flotte de milord Keith, comme il a
passé à travers celle de sir Sydney Smith, et, dans trois semaines, il
sera à Paris. A vous de battre les cartes, président,--en attendant que
Bonaparte batte les Autrichiens!
Et, sur ce bon mot, dont il parut enchanté, le roi reprit sa partie,
comme si, en effet, ce qu'il venait d'apprendre ne valait point la peine
de l'interrompre.