COMMENT ON MOURAIT À NAPLES EN 1799

Quatre hommes armés jusqu'aux dents attendaient Salvato dans l'intérieur

de l'église.

L'un d'eux lui ouvrit les bras. Salvato se jeta sur son coeur en criant:

--Mon père!

--Et maintenant, dit celui-ci, pas un instant à perdre! Viens! viens!

--Mais fit Salvato résistant, ne pouvons-nous pas sauver mes compagnons?

--N'y songeons même pas, dit Joseph Palmieri, ne songeons qu'à Luisa.

--Ah! oui, s'écria Salvato. Luisa! sauvons Luisa!

D'ailleurs, Salvato eût voulu résister, que la chose lui eût été

impossible: au bruit des crosses de fusil contre la porte de l'église,

Joseph Palmieri entraînait, avec la force d'un géant, son fils vers la

sortie qui donne dans la rue des Chiarettieri-al-Pendino.

A cette sortie, quatre chevaux tout sellés, ayant chacun une carabine à

l'arçon, attendaient leurs cavaliers, guidés par deux paysans des

Abruzzes.

--Voici mon cheval, dit Joseph Palmieri en sautant en selle; et voilà le

tien, ajouta-t-il en montrant un second cheval à son fils.

Salvato était, lui aussi, en selle avant que son père eût achevé la

phrase.

--Suis-moi! lui cria Joseph.

Et il s'élança le premier par le largo del Elmo, par le vico Grande, par

la strada Egiziaca à Forcella.

Salvato le suivit; les deux autres hommes galopèrent derrière Salvato.

Cinq minutes après, ils sortaient de Naples par la porte de Nola,

prenaient la route de Saint-Corme, se jetaient à gauche par un sentier à

travers les marais, gagnaient au-dessus de Capodichino la route de

Casoria, laissaient Sant'Antonio à leur gauche, Acerra à leur droite,

et, distançant, grâce à l'excellence de leurs chevaux, les deux hommes

qui leur servaient d'escorte, ils s'enfonçaient dans la vallée des

Fourches-Caudines.

Maintenant, pour ceux de nos lecteurs qui veulent l'explication de tout,

nous donnerons cette explication en deux mots.

Joseph Palmieri, dans un court voyage qu'il avait fait à Molise, avait

trouvé une douzaine d'hommes dévoués, qu'il avait ramenés avec lui à

Naples.

Un de ses anciens amis, agrégé à la corporation des _bianchi_, s'était

chargé, sous le prétexte d'assister Salvato comme pénitent, de faire

savoir au condamné ce qui se tramait pour son salut.

Un des paysans de Joseph Palmieri avait barré la rue avec une charrette

de bois.

L'autre attendait le passage du cortége avec une charrette attelée de

deux buffles, tenant presque toute la largeur de la rue.

Le cortége, passé, le paysan avait laissé tomber dans l'oreille de

chacun du ses buffles un morceau d'amadou allumé.

Les buffles étaient entrés en fureur et s'étaient élancés en mugissant

dans la rue, renversant tout ce qu'ils rencontraient devant eux.

De là le désordre dont Salvato avait profité.

Ce désordre ne s'était point calmé à la disparition de Salvato.

Nous avons dit que Michele avait été tenté de suivre celui-ci, mais

avait été arrêté par le vieux pêcheur Basso Tomeo, qui avait juré de le

disputer au bourreau.

Et, en effet, une lutte s'était établie non-seulement entre les

lazzaroni, qui voulaient mettre Michele en pièces, attendu qu'il avait

déshonoré leur respectable corps en portant l'uniforme français, mais

encore entre eux et Michele, qui, à tout prendre, aimait encore mieux

être pendu que mis en pièces.

Les soldats de l'escorte étaient venus en aide à Michele et étaient

parvenus à le tirer des mains de ses anciens camarades, mais dans un

déplorable état.

Les lazzaroni ont la main leste, et il avaient eu le temps d'allonger à

Michele deux ou trois coups de couteau.

Il en résulta que, comme le pauvre diable ne pouvait plus marcher, on

s'empara de la charrette qui barrait la rue pour lui faire faire le

reste du chemin.

Quant à Salvato, on s'était bien aperçu de sa fuite, puisque cette fuite

avait été hâtée par les coups de crosse de fusil donnés par les soldats

dans la porte de l'église; mais cette porte était trop solide pour être

enfoncée: il fallait faire le tour de l'église et même de la rue par la

strada del Pendino. On le fit, mais cela dura un quart d'heure, et,

quand on arriva à la sortie de l'église, Salvato était hors de Naples,

et, par conséquent, hors de danger.

Aucun des autres condamnés n'avait fait le moindre mouvement pour fuir.

Salvato disparu, Michele couché dans sa charrette, le cortége funèbre

reprit donc sa marche vers le lieu de l'exécution, c'est-à-dire vers la

place du Vieux-Marché.

Mais, pour donner plus grande satisfaction au peuple, on lui fit faire

un grand détour par la rue Francesca, de manière à le faire déboucher

sur le quai.

Les lazzaroni avaient reconnu Éléonor Pimentel, et, en dansant aux deux

côtés du cortége, qu'ils accompagnaient avec des huées et des gestes

obscènes, ils chantaient:

La signora Dianora,

Che cantava neoppa lo triato,

Mo alballa muzzo a lo mercato.

Viva, viva lo papa santo,

Che a marmato i cannoncini,

Per dustruggere i giacobini!

Viva la força e maestro Donato!

Sant'Antonio sia lodato!

Ce qui voulait dire:

La signora Dianora,

Qui chantait sur le théâtre,

Maintenant danse au milieu du marché.

Vive, vive le saint pape,

Qui a envoyé de petits canons

Pour détruire les jacobins!

Vive la potence et maître Donato!

Et que saint Antoine soit loué!

Ce fut au milieu de ces cris, de ces huées, de ces bouffonneries, de ces

insultes, que les condamnés débouchèrent sur le quai, suivirent la

strada Nuova, et atteignirent la rue des Soupirs-de-l'Abîme, d'où ils

aperçurent les instruments du supplice, dressés au centre du

Vieux-Marché.

Il y avait six gibets et un échafaud.

Un des gibets s'élevait au-dessus des autres à la hauteur de dix pieds.

Une pensée obscène l'avait fait dresser pour Éléonor Pimentel.

Comme on le voit, le roi de Naples était plein d'attention pour ses bons

lazzaroni.

Au coin du vico della Conciaria, un homme, hideux de mutilation, avec

une balafre lui fendant le visage en deux et lui crevant un oeil, avec

une main dont les doigts étaient coupés, avec une jambe de bois par

laquelle il avait remplacé sa jambe brisée, attendait le cortége,

au-devant duquel sa faiblesse ne lui avait pas permis d'aller.

C'était le beccaïo.

Il avait appris le jugement et la condamnation de Salvato et avait fait

un effort, tout mal guéri qu'il était, pour avoir le plaisir de le voir

pendre.

--Où est-il, le jacobin? où est-il, le misérable? où est-il, le brigand?

s'écria-t-il en essayant de franchir la haie des soldats.

Michele reconnut sa voix, et, tout mourant qu'il était, il se souleva

dans sa charrette, et, avec un éclat de rire:

--Si c'est pour voir pendre le général Salvato que tu t'es dérangé,

beccaïo, tu as perdu ta peine: il est sauvé!

--Sauvé? s'écria le beccaïo; sauvé? Impossible!

--Demande plutôt à ces messieurs, et vois la longue mine qu'ils font.

Mais il y a encore une chance: c'est que tu te mettes à courir après

lui. Tu as de bonnes jambes, tu le rattraperas.

Le beccaïo poussa un hurlement de rage: une fois encore, sa vengeance

lui échappait.

--Place! crièrent les soldats en le repoussant à coups de crosse.

Et le cortège passa.

On arriva au pied des gibets. Là, un huissier attendait les condamnés

pour leur lire la sentence.

La sentence fut lue au milieu des rires, des huées, des insultes et des

chants.

La sentence lue, le bourreau s'avança vers le groupe des condamnés.

On n'avait point fixé l'ordre dans lequel les patients devaient être

exécutés.

En voyant venir à eux le bourreau, Cirillo et Manthonnet firent un pas

en avant.

--Lequel des deux dois-je pendre le premier? demanda maître Donato.

Manthonnet se baissa, ramassa deux pailles d'inégale grandeur et donna

le choix à Cirillo.

Cirillo tira la plus longue.

--J'ai gagné, dit Manthonnet.

Et il se livra à maître Donato.

La corde au cou, il cria:

--O peuple, qui aujourd'hui nous insultes, un jour, tu vengeras ceux qui

sont morts pour la patrie!

Maître Donato le poussa hors de l'échelle, et son corps se balança dans

le vide.

C'était le tour de Cirillo.

Il essaya, une fois monté sur l'échelle, de prononcer quelques paroles;

mais le bourreau ne lui en laissa pas le temps, et, aux acclamations des

lazzaroni, son corps se balança près de celui de Manthonnet.

Éléonor Pimentel s'avança.

--Ce n'est pas encore ton tour, lui dit brutalement le bourreau.

Elle fit un pas arrière et vit que l'on apportait Michele.

Mais, au pied de la potence, celui-ci dit:

--Laissez-moi essayer de monter tout seul à l'échelle, mes amis, ou

sinon, on croira que c'est la peur qui m'ôte la force, et non mes

blessures.

Et, sans être soutenu, il monta les degrés de l'échelle jusqu'à ce que

maître Donato lui eût dit:

--Assez!

Alors, il s'arrêta, et, comme il avait la corde passée d'avance autour

du cou, le bourreau n'eut qu'un coup de genou à lui donner pour en finir

avec lui.

Au moment où il fut lancé dans le vide, il murmura le nom de «Nanno!...»

Le reste de la phrase, si, toutefois, il y avait une phrase, fut

étranglé par le noeud coulant.

Chacune de ces exécutions était saluée par des hourras frénétiques et

des cris furieux.

Mais l'exécution que l'on attendait avec la plus grande impatience,

c'était évidemment celle d'Éléonor Pimentel.

Son tour était enfin arrivé; car maître Donato devait en finir avec les

gibets avant de passer à la guillotine.

L'huissier dit quelques mots tout bas à maître Donato, qui s'approcha

d'Éléonor.

L'héroïne avait repris son calme, un instant troublé par la vue de cette

potence plus haute que les autres, vue qui avait, non pas brisé son

courage, mais alarmé sa pudeur.

--Madame, lui dit le bourreau d'un autre ton que celui dont il venait de

lui parler cinq minutes auparavant, je suis chargé de vous dire que, si

vous demandez la vie, il vous sera accordé un sursis pendant lequel

votre requête sera envoyée au roi Ferdinand, qui peut-être, dans sa

clémence, daignera y faire droit.

--Demandez la vie! demandez la vie! répétèrent autour d'elle les

pénitents qui l'avaient assistée, elle et ses compagnons.

Elle sourit à cette marque de sympathie.

--Et, si je demande autre chose que la vie, me l'accordera-t-on?

--Peut-être, répliqua maître Donato.

--En ce cas, dit-elle, donnez-moi un caleçon.

--Bravo! cria Hector Caraffa, une Spartiate n'eût pas mieux dit!

Le bourreau regarda l'huissier; on avait espéré une lâcheté de la femme:

on avait tiré une sublime réponse de l'héroïne.

L'huissier fit un signe.

Maître Donato laissa tomber sa main immonde sur l'épaule nue de Léonora

et l'attira vers le gibet le plus élevé.

Arrivée au pied de la potence, elle en mesura des yeux la hauteur.

Puis, se tournant vers le cercle de spectateurs qui enveloppait de tous

côtés l'instrument du supplice:

--Au nom de la pudeur, dit-elle, n'y a-t-il pas quelque mère de famille

qui me donne un moyen d'échapper à cette infamie?

Une femme lui jeta l'épingle d'argent avec laquelle elle attachait ses

cheveux.

Léonora poussa un cri de joie, et, à la hauteur du genou, à l'aide de

cette épingle d'argent, attachant l'un à l'autre le devant et le

derrière de sa robe, elle improvisa le caleçon qu'elle avait inutilement

demandé.

Puis elle gravit d'un pied ferme les degrés de l'échelle en disant les

quatre premiers vers de _la Marseillaise napolitaine_, qu'elle avait

chantée, le jour où l'on apprit la chute d'Altamura, sur le théâtre

Saint-Charles.

Avant que le quatrième vers fût achevé, cette âme héroïque était

remontée au ciel.

Les gibets étaient remplis, moins un: c'était celui qui était destiné à

Salvato. Il ne restait plus personne à pendre, mais il restait quelqu'un

à guillotiner.

C'était le comte de Ruvo.

--Enfin, dit-il lorsqu'il vit que maître Donato et ses aides en avaient

fini avec le dernier cadavre, j'espère que c'est à mon tour, hein?

--Oh! sois tranquille, dit maître Donato, je ne te ferai pas attendre.

--Ah! ah! il paraît que, si je demande une faveur, cette faveur ne me

sera pas accordée?

--Qui sait? demande toujours.

--Eh bien, je désire être guillotiné à l'envers, afin de voir tomber le

fer qui me tranchera la gorge.

Maître Donato regarda l'huissier: l'huissier fit signe qu'il ne voyait

aucun empêchement à l'accomplissement de ce désir.

--Il sera fait comme tu le veux, répondit le bourreau.

Alors, Hector Caraffa monta lestement les degrés de l'échafaud, et,

arrivé sur la plate-forme, il se coucha de lui-même sur la planche, le

dos à terre, la face au ciel.

On le lia ainsi; puis on le poussa sous le couperet.

Et, comme le bourreau, étonné peut-être de cet indomptable courage,

tardait un instant à remplir son terrible office:

--_Taglia dunque, per Dio!_ lui cria le patient. (Coupe donc, pardieu!)

Et, sur cet ordre, le fatal couperet tomba et la tête d'Hector Caraffa

roula sur l'échafaud.

Détournons les yeux de ce hideux champ de carnage que l'on appelle

Naples, et reportons-les sur un autre point du royaume.

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 31 / 53 题