LA PORTE SANT'AGOSTINO-ALLA-ZECCA

Vers trois heures et demie, les condamnés entendirent s'ouvrir la porte

extérieure du cabinet des _bianchi_, dont ils étaient séparés par une

forte cloison et par une porte garnie de bandes de fer, de cadenas et de

verrous; puis, un bruit de pas et le chuchotement de plusieurs voix.

Cirillo tira sa montre.

--Trois heures et demie, dit-il: mon brave homme de geôlier ne s'est pas

trompé.

--Michele! dit Salvato au lazzarone, qui, depuis qu'il avait communié,

se tenait absorbé dans sa prière.

Michele tressaillit, et, sur un signe de Salvato, s'approcha de lui

autant que le permettait la longueur de sa chaîne.

--Excellence? demanda-t-il.

--Tâche de ne pas t'éloigner de moi, et, s'il arrive quelque événement

inattendu, profites-en.

Michele secoua la tête.

--Oh! Excellence, murmura-t-il, Nanno a dit que je serais pendu, je dois

être pendu; cela ne peut se passer autrement.

--Bah! qui sait? dit Salvato.

On entendit s'ouvrir la porte opposée à celle qui donnait dans le

cabinet des _bianchi_, c'est-à-dire celle de la chapelle, et un homme

parut sur le seuil de la chambre des condamnés, tandis que le bruit des

crosses de fusil que les soldats posaient à terre arrivait jusqu'à eux.

Il n'y avait point à se tromper à l'aspect de cet homme: c'était le

bourreau.

Il compta les patients.

--Six ducats de prime seulement! murmura-t-il avec un soupir. Et quand

je songe que, de ce seul coup, soixante ducats me devaient revenir...

Enfin, n'y pensons plus!

Le procureur fiscal Guidobaldi entra, précédé d'un huissier tenant

l'arrêt de la junte.

--Détachez les condamnés, dit le procureur fiscal.

Les geôliers obéirent.

--A genoux pour entendre votre arrêt! dit Guidobaldi.

--Avec votre permission, monsieur le procureur fiscal, dit Hector

Caraffa, nous aimerions mieux l'entendre debout.

Le ton de raillerie avec lequel étaient prononcées ces paroles fit

grincer les dents du juge.

--A genoux, debout, assis, peu importe de quelle façon vous l'entendrez,

pourvu que vous l'entendiez et que l'arrêt s'exécute! Greffier, lisez

l'arrêt.

L'arrêt condamnait Dominique Cirillo, Gabriel Manthonnet, Salvato

Palmieri, Michele il Pazzo et Leonora Pimentel à être pendus, et Hector

Caraffa à avoir la tête tranchée.

--C'est bien cela, dit Hector, et il n'y a rien à reprendre au jugement.

--Alors, dit en raillant Guidobaldi, on peut l'exécuter?

--Quand vous voudrez. Je suis prêt pour mon compte, et je présume que

mes amis sont prêts comme moi.

--Oui, répondirent les condamnés d'une seule voix.

--Je dois cependant te dire une chose, à toi, Dominique Cirillo, dit

Guidobaldi avec un effort qui prouvait ce que cette chose lui coûtait à

dire.

--Laquelle? demanda Cirillo.

--Demande ta grâce au roi, et peut-être, comme tu as été son médecin, te

l'accordera-t-il. En tout cas, cette demande faite, j'ai ordre

d'accorder un sursis.

Tous les regards se fixèrent sur Cirillo.

Mais lui, avec sa voix douce, avec son visage calme, avec ses lèvres

souriantes, répondit:

--C'est inutilement qu'on cherche à flétrir ma réputation par une

bassesse. Je refuse d'entrer dans cette honteuse voie de salut qui m'est

offerte. J'ai été condamné avec des amis qui me sont chers; je veux

mourir avec eux. J'attends mon repos de la mort, et je ne ferai rien

pour la fuir et pour demeurer une heure de plus dans un monde où règnent

l'adultère, le parjure et la perversité.

Léonor saisit la main de Cirillo, et, après l'avoir baisée, brisa sur le

plancher le flacon d'opium qu'elle avait reçu de lui.

--Qu'est-ce que cela? demanda Guidobaldi en voyant la liqueur se

répandre sur les dalles.

--Un poison qui, en dix minutes, m'eût mise hors de tes atteintes,

misérable! répondit-elle.

--Et pourquoi renonces-tu à ce poison?

--Parce que ce serait, il me semble, une lâcheté, du moment que Cirillo

ne veut pas nous abandonner, d'abandonner Cirillo.

--Bien, ma fille! s'écria Cirillo. Je ne dirai pas: «Tu es digne de

moi!» je dirai: «Tu es digne de toi-même!»

Léonor sourit, et, l'oeil au ciel, la main étendue, le sourire à la

bouche:

_Forsan hæc olim meminisse juvabit!_

dit-elle.

--Voyons, dit Guidobaldi impatienté, est-ce fini, et personne n'a-t-il

plus rien à demander?

--Personne n'a rien demandé, d'abord, dit le comte de Ruvo.

--Et personne ne demandera rien, dit Manthonnet, si ce n'est que nous

finissions cette comédie de fausse clémence le plus tôt possible.

--Geôlier, ouvrez la porte aux _bianchi_, dit le procureur fiscal.

La porte du cabinet s'ouvrit, et les _bianchi_ parurent, revêtus de leur

longues robes blanches.

Ils étaient douze, deux par chaque condamné.

La porte du cabinet se referma derrière eux.

Un pénitent s'approcha de Salvato, lui prit la main, et fit, en la

prenant, le signe maçonnique.

Salvato lui rendit le même signe, sans que son visage trahit la moindre

émotion.

--Vous êtes prêt? demanda le pénitent.

--Oui, répondit Salvato.

La réponse ayant un double sens, personne ne la remarqua.

Quant à Salvato, il ne reconnaissait pas la voix; mais le signe

maçonnique lui apprenait qu'il avait affaire à un ami.

Il échangea un regard avec Michele.

--Rappelle-toi ce que je t'ai dit, Michele, fit Salvato.

--Oui, Excellence, répondit le lazzarone.

--Lequel de vous s'appelle Michele? demanda un pénitent.

--Moi, dit vivement Michele croyant qu'il allait apprendre quelque bonne

nouvelle.

Le pénitent s'approcha de lui.

--Vous avez une mère? lui demanda-t-il.

--Oui, répondit Michele avec un soupir, et c'est le plus fort de ma

peine, pauvre femme! Mais comment savez-vous cela?

--Une pauvre vieille m'a arrêté au moment où j'entrais à la Vicaria.

»--Excellence, m'a-t-elle dit, j'ai une prière à vous faire.

»--Laquelle? ai-je demandé.

»--Je voudrais savoir si vous faites partie des pénitents qui conduisent

les condamnés à l'échafaud.

»--Oui.

»--Eh bien, l'un d'eux s'appelle Michele Marino; mais il est plus connu

sous le nom de Michele il Pazzo.

»--N'est-ce pas, lui ai-je demandé, celui qui a été colonel sous la

soi-disant République?

»--Oui, le malheureux enfant, répondit-elle, c'est bien lui!

»--Eh bien, après?

»--Eh bien, comme un brave chrétien que vous êtes, vous l'avertirez de

tourner, en sortant de la Vicaria, la tête à gauche; je serai sur la

pierre des Banqueroutiers pour le voir une dernière fois et lui donner

ma bénédiction.»

--Merci, Excellence, dit Michele. C'est un fait que la pauvre chère

femme m'aime de tout son coeur. Je lui ai bien fait de la peine toute ma

vie; mais, aujourd'hui, c'est la dernière que je lui ferai!

Puis, en essuyant une larme:

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'assister? demanda-t-il au

pénitent.

--Volontiers, répondit celui-ci.

--Allons, Michele, dit Salvato, ne nous faisons pas attendre.

--Me voilà, monsieur Salvato, me voilà!

Et Michele se mit à la suite de Salvato.

Les condamnés sortirent de la salle où ils avaient été mis en chapelle,

traversèrent la chambre où la messe leur avait été dite, et commencèrent

d'entrer dans le corridor, le bourreau en tête.

Ils marchaient dans la disposition qui, sans doute, était celle dans

laquelle ils devaient être exécutés:

Cirillo d'abord, puis Manthonnet, puis Michele, puis Éléonor Pimentel,

puis Ettore Caraffa.

Chacun des condamnés marchait entre deux _bianchi_.

A la porte de la prison donnant dans la cour s'étendait une double file

de soldats, allant de cette première porte à la seconde, qui débouchait

sur la place de la Vicaria.

Cette place était encombrée de peuple.

A l'aspect des condamnés, une formidable rumeur s'éleva de la foule:

--A mort, les jacobins! à mort!

Il était évident que, sans la double file de soldats qui les protégeait,

ils n'eussent point fait cinq pas dans la rue sans être mis en pièces.

Des couteaux brillaient dans toutes les mains, des menaces dans tous les

yeux.

--Appuyez-vous sur mon épaule, dit à Salvato le pénitent qui marchait à

sa droite et qui s'était fait connaître à lui pour maçon.

--Croyez-vous donc que j'aie besoin d'être soutenu? lui demanda en

souriant Salvato.

--Non; mais j'ai des instructions à vous donner.

On avait fait une quinzaine de pas hors de la Vicaria, et l'on se

trouvait en face de la colonne qui surmonte la pierre dite des

Banqueroutiers, parce que c'était en s'asseyant, le derrière nu, sur

cette pierre que les banqueroutiers du moyen âge se déclaraient en

faillite.

--Halte! dit le pénitent qui était à la gauche de Michele.

Dans ces sortes de marches funèbres, les pénitents jouissent d'une

autorité que personne ne songe à leur contester.

Maître Donato s'arrêta le premier, et, derrière lui, s'arrêtèrent

pénitents, soldats, condamnés.

--Jeune homme, dit à Michele le pénitent qui avait crié: «Halte!» fais

tes adieux à ta mère! Femme, ajouta-t-il-en s'adressant à la vieille,

donne la dernière bénédiction à ton fils!

La vieille descendit de la pierre sur laquelle elle était montée, et

Michele se jeta dans ses bras.

Pendant quelques secondes, ni l'un ni l'autre ne purent parler.

Le pénitent qui était à la droite de Salvato en profita pour lui dire:

--Dans le vico Sant'Agostino-alla-Zecca, au moment où nous arriverons en

face de l'église, il y aura un tumulte. Montez sur les marches de

l'église et appuyez-vous contre la porte en la frappant du talon.

--Le pénitent qui est à ma gauche est-il des nôtres?

--Non. Faites semblant de vous occuper de Michele.

Salvato se retourna vers le groupe que formaient Michele et sa mère.

Michele venait de relever la tête et regardait autour de lui.

--Et elle, demanda-t-il, elle n'est pas avec vous?

--Qui, elle?

--Assunta.

--Ses frères et son père l'ont enfermée au couvent de l'Annonciata, où

elle pleure et se désespère, et ils ont juré que, s'ils pouvaient

t'arracher aux mains des soldats, le bourreau n'aurait pas le plaisir de

te pendre, attendu qu'ils auraient celui de te mettre en pièces.

Giovanni a même ajouté: «Ça me coûtera un ducat, mais n'importe!»

--Ma mère, vous lui direz que je lui en voulais de m'avoir abandonné,

mais qu'à cette heure, où je sais qu'il n'y a pas de sa faute, je lui

pardonne.

--Allons, dit le pénitent, il faut se quitter.

Michele se mit à genoux devant sa mère, qui lui posa les deux mains sur

la tête et le bénit mentalement; car la pauvre femme, étouffée par les

sanglots, ne pouvait plus proférer une seule parole.

Le pénitent prit la vieille femme par-dessous les bras et l'assit sur la

pierre, où elle resta comme une masse inerte, la tête appuyée sur ses

deux genoux.

--Marchons, dit Michele.

Et, de lui-même, il reprit son rang.

Le pauvre garçon n'était ni un esprit fort comme Ruvo, ni un philosophe

comme Cirillo, ni un coeur de bronze comme Manthonnet, ni un poëte comme

Pimentel: c'était un enfant du peuple, accessible à tous les sentiments

et ne sachant ni les réprimer ni les cacher.

Il marchait la jambe ferme, la tête droite, mais les joues humides de

larmes.

On suivit un instant la strada dei Tribunali; puis on prit à gauche le

vico delle Lite; on traversa la rue Forcella, et l'on entra dans le vico

Sant'Agostino-alla-Zecca.

Un homme se tenait à l'entrée de cette rue avec une charrette attelée de

deux buffles.

Il sembla à Salvato que le pénitent qui était à sa droite avait échangé

un signe avec le charretier.

--Tenez-vous prêt.

--A quoi?

--A ce que je vous ai dit.

Salvato se retourna et vit que l'homme aux buffles suivait le cortège

avec sa charrette.

Un peu en avant de l'estrade del Pendino, la rue était barrée par une

voiture de bois dont l'essieu était cassé.

L'homme dételait ses chevaux, afin de décharger la voiture.

Cinq ou six soldats se portèrent en avant en criant: «Place! place!» et

en essayant, en effet, de débarrasser la rue.

On était en face de l'église de Sant'Agostino-alla-Zecca.

Tout à coup, des mugissements horribles se firent entendre, et, comme

s'ils étaient atteints de folie, les buffles, les yeux sanglants, la

langue pendante, soufflant le feu par les naseaux, traînant après eux la

charrette avec un bruit pareil à celui du tonnerre, se ruèrent sur le

cortège, foulant aux pieds, écrasant contre les maisons le peuple dont

la rue était encombrée et l'arrière-garde des soldats, qui voulaient

vainement les arrêter de leurs baïonnettes.

Salvato comprit que c'était le moment. Il écarta du coude le second

pénitent qui était à sa gauche, renversa le soldat qui faisait la file à

sa hauteur, et en criant: «Gare les buffles!» et, comme s'il cherchait

seulement à fuir le danger, il bondit sur les marches de l'église, et

s'appuya à la porte, qu'il frappa du talon.

La porte s'ouvrit, comme, dans une féerie bien machinée, s'ouvre une

trappe anglaise, et, avant que l'on eût eu le temps de voir par où il

avait disparu, elle se referma sur lui.

Michele avait voulu suivre Salvato; mais un bras de fer l'avait arrêté.

C'était celui du vieux pêcheur Basso Tomeo, le père d'Assunta.

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 29 / 53 题