EN CHAPELLE

Selon l'ordre donné par Speciale, les condamnés furent conduits à la

Vicaria, et Luisa ramenée au Château-Neuf.

Toutefois, les deux amants, trouvant dans les soldats plus de pitié que

dans les juges, eurent le loisir de se faire leurs adieux et d'échanger

un dernier baiser.

Plein de confiance dans son père, Salvato affirma, à son amie qu'il

avait bonne espérance, et que, cette espérance, il ne la perdrait même

pas au pied de l'échafaud.

Luisa ne répondait que par ses larmes.

Enfin, à la porte, il fallut se séparer.

Les condamnés prirent par la calata Trinita-Maggiore, par la strada

Trinita et par le vico Stoto; après quoi, la rue des Tribunaux les

conduisit tout droit à la Vicaria.

Luisa, au contraire, redescendit la strada Monte-Oliveto, la strada

Medina et rentra au Château-Neuf, où, en vertu d'une recommandation du

prince François, apportée par un homme inconnu, elle fut enfermée dans

une chambre particulière.

Nous n'essayerons pas de peindre la situation dans laquelle on la

laissa: c'est à nos lecteurs de s'en faire une idée.

Quant aux condamnés, ils s'acheminaient, comme nous l'avons dit, vers la

Vicaria, jusqu'à la porte de laquelle leur firent cortége ceux qui

avaient assisté à la séance du jugement.

Il faut en excepter, cependant le chevalier San-Felice et le moine, qui

s'étaient rapprochés l'un de l'autre, courant ensemble, au premier angle

de la strada della Guercia, c'est-à-dire à l'angle du vico du même nom.

La porte de la Vicaria était constamment ouverte; elle recevait du

tribunal les condamnés, les gardait douze, quatorze, quinze heures, puis

les rejetait à l'échafaud.

La cour était pleine de soldats. Le soir, on étendait pour eux des

matelas sous les arcades, et ils y couchaient, enveloppés dans leur

capote ou dans leur manteau. D'ailleurs, on était aux jours les plus

chauds de l'année.

Les condamnés rentrèrent vers deux heures du matin, et furent conduits

directement en chapelle.

Ils étaient évidemment attendus: la chambre où se trouvait l'autel était

éclairée avec des cierges; l'autre, avec une lampe suspendue au plafond.

A terre étaient six matelas.

Une escouade de geôliers attendaient dans cette chambre.

Les soldats s'arrêtèrent sur la porte, prêts à faire feu si, au moment

où l'on ôterait les chaînes aux condamnés, quelque rébellion se

manifestait parmi eux.

Ce n'était point à craindre. Arrivé à ce point, chacun d'eux se sentait

non-seulement sous le regard curieux des contemporains, mais encore sous

le regard impartial de la postérité, et nul n'était assez ennemi de sa

renommée pour obscurcir, par quelque imprudente colère, la sérénité de

sa mort.

Ils se laissèrent donc, avec la même tranquillité que s'il s'agissait

d'autres qu'eux, détacher les chaînes qui leur liaient les mains et

mettre aux pieds celles qui les scellaient au parquet.

L'anneau était assez près du lit et la chaîne assez longue pour que le

condamné pût se coucher.

Levé, il ne pouvait pas s'écarter du lit de plus d'un pas.

En dix minutes, la double opération fut faite: les geôliers se

retirèrent les premiers, les soldats ensuite.

Puis la porte, avec ses triples verrous et ses doubles barres, se

referma sur eux.

--Mes amis, dit Cirillo, dès que le dernier grincement des portes fut

éteint, laissez-moi, comme médecin, vous donner un conseil.

--Ah! pardieu! dit en riant le comte de Ruvo, il sera le bienvenu,

attendu que je me sens bien malade; si malade, que je ne passerai pas

trois heures de l'après-midi.

--Aussi, mon cher comte, répliqua Cirillo, ai-je dit un conseil et non

pas une ordonnance.

--Oh! alors, je retire mon observation: prenons que je n'ai rien dit.

--Je parie, fit à son tour Salvato, que je devine le conseil que vous

alliez nous donner, mon cher Hippocrate: vous alliez nous conseiller de

dormir, n'est-ce pas?

--Justement: le sommeil, c'est la force, et, quoique nous soyons hommes,

l'heure venue, nous aurons besoin de notre force, et de toute notre

force.

--Comment, mon cher Cirillo, dit Manthonnet, vous qui êtes un homme de

précaution, comment ne vous êtes-vous pas, dans la prévision de cette

heure, prémuni d'une certaine poudre ou d'une liqueur quelconque qui

nous dispense de danser au bout d'une corde, en face de ces imbéciles de

lazzaroni, la gigue ridicule dont nous sommes menacés!

--J'y ai pensé; mais, égoïste que je suis, ne me doutant pas que nous

dussions mourir de compagnie, je n'y ai pensé que pour moi seul. Cette

bague, comme celle d'Annibal, renferme la mort de celui qui la porte.

--Ah! dit Caraffa, je comprends maintenant pourquoi vous nous conseillez

de dormir: vous vous seriez endormi avec nous, mais vous ne vous seriez

pas réveillé.

--Tu te trompes, Hector. Je suis parfaitement décidé à mourir comme vous

et avec vous, et, s'il y a quelqu'un qui ait mal dormi et qui, au moment

de faire le grand voyage, se sente quelque faiblesse, cette bague est à

lui.

--Diable! fit Michele, c'est tentant.

--La veux-tu, pauvre enfant du peuple, qui n'as pas comme nous, pour

t'aider à mourir, la ressource de la science et de la philosophie?

demanda Cirillo.

--Merci, merci, docteur! dit Michele; ce serait du poison perdu.

--Pourquoi cela?

--Mais parce que la vieille Nanno m'a prédit que je serais pendu, et que

rien ne peut m'empêcher d'être pendu. Faites donc votre cadeau à

quelqu'un qui soit libre de mourir à sa façon.

--J'accepte, docteur, dit la Pimentel; j'espère ne pas m'en servir; mais

je suis femme, et, au moment suprême, je puis avoir un moment de

faiblesse. Si ce malheur m'arrive, vous me pardonnerez, n'est-ce pas?

--La voici; mais vous avez tort de douter de vous-même, dit Cirillo: je

réponds de vous.

--N'importe! fit Éléonor en tendant la main, donnez toujours.

Le matelas du docteur était trop éloigné de celui d'Éléonor Pimentel

pour que Cirillo passât l'anneau de la main à la main; mais il le donna

au prisonnier le plus proche de lui, qui le fit passer à son voisin,

lequel le remit à Éléonor.

--On dit, fit celle-ci, que, lorsqu'on apporta à Cléopâtre l'aspic

couché dans un panier de figues, elle commença par caresser le reptile

en disant: «Sois la bienvenue, hideuse petite bête! tu me sembles belle,

à moi, car tu es la liberté.» Toi aussi, tu es la liberté, ô bague

précieuse, et je te baise comme une soeur.

Salvato, ainsi qu'on l'a vu, n'avait point pris part à la conversation.

Il se tenait assis sur son lit, les coudes posés sur ses genoux, sa tête

dans ses mains.

Hector Caraffa le regardait avec inquiétude. De son matelas, il pouvait

atteindre jusqu'à lui.

--Dors-tu ou rêves-tu? demanda-t-il.

Salvato tira de ses mains sa tête parfaitement calme, et qui n'était

triste que parce que la tristesse était le caractère de cette

physionomie.

--Non, dit-il, je réfléchis.

--A quoi?

--A un cas de conscience.

--Ah! dit en riant Manthonnet, quel malheur que le cardinal Ruffo ne

soit pas là!

--Ce n'est pas à lui que je m'adresserais; car, ce cas de conscience,

vous seul pouvez le résoudre.

--Ah! pardieu! s'écria Hector Caraffa, je ne me doutais point que l'on

m'enfermât ici pour faire partie d'un concile.

--Cirillo, notre maître en philosophie, en science, en honneur surtout,

a dit tout à l'heure: «J'ai du poison, mais je n'en ai que pour moi

seul; donc, je ne m'en servirai pas.»

--Le voulez-vous? dit vivement Éléonor. Je ne serais pas fâchée de vous

le rendre, il me brûle les mains.

--Non, merci; c'est une simple question qu'il me reste à vous poser.

Vous ne voulez pas mourir seul, mon cher Cirillo, d'une mort douce et

tranquille, tandis que vos compagnons mourraient d'une mort cruelle et

infamante?

--C'est vrai. Condamné en même temps qu'eux, il m'a semblé que je devais

mourir avec eux et comme eux.

--Maintenant, si, au lieu de la possibilité de mourir, vous aviez la

certitude de vivre?

--J'eusse refusé la vie par les mêmes raisons qui m'ont fait repousser

la mort.

--Vous pensez tous comme Cirillo?

--Tous, répondirent d'une seule voix les quatre hommes.

Éléonor Pimentel écoutait avec une avidité croissante.

--Mais, continua Salvato, si votre salut pouvait amener le salut d'un

autre, d'un être faible et innocent, qui, pour se soustraire à la mort,

ne compte que sur vous, n'espère qu'en vous, et qui mourrait sans vous?

--Oh! alors, s'écria vivement Éléonor Pimentel, ce serait notre devoir

d'accepter.

--Vous parlez en femme, Éléonor.

--Et nous parlons en hommes, nous, reprit Cirillo, et, comme elle, nous

vous disons: «Salvato, ce serait notre devoir d'accepter.»

--C'est votre avis, Ruvo? demanda le jeune homme.

--Oui.

--C'est votre avis, Manthonnet?

--Oui.

--C'est votre avis, Michele?

--Oh! oui, cent fois oui!

Et, se penchant du côté de Salvato:

--Au nom de la Madone, monsieur Salvato, sauvez-vous et sauvez-la! Ah!

si je pouvais être sûr qu'elle ne mourra point, j'irais à la potence en

dansant, et je crierais: «Vive la Madone!» la corde au cou.

--C'est bien, dit Salvato, je sais ce que je voulais savoir; merci.

Et tout rentra dans le silence.

La lampe seule, qui avait épuisé son huile, pétilla un instant, jeta de

petits éclairs, et lentement s'éteignit.

Bientôt une lueur grisâtre, annonçant le jour qui devait être le dernier

jour des condamnés, transparut tristement à travers les barreaux.

--Voilà l'emblème de la mort: la lampe s'éteint, la nuit se fait, puis

vient le crépuscule.

--Êtes-vous bien sûr du crépuscule? demanda Cirillo.

A huit heures du matin, ceux des condamnés qui dormaient furent éveillés

par le bruit que fit, en s'ouvrant, la porte de la première chambre,

c'est-à-dire celle où était l'autel.

Les geôliers entrèrent dans la chambre des condamnés, et leur chef dit à

haute voix:

--La messe des morts!

--A quoi bon la messe? dit Manthonnet. Croit-on que nous ne sachions pas

bien mourir sans cela?

--Nos bourreaux veulent mettre le bon Dieu de leur côté, répondit Ettore

Caraffa.

--Je ne vois nulle part que la messe soit instituée par l'Évangile, fit,

à son tour, Cirillo, et l'Évangile est ma seule foi.

--C'est bien, dit la même voix impérative: ne détachez que ceux qui

voudront assister à l'office divin.

--Détachez-moi, dit Salvato.

Éléonor Pimentel et Michele firent la même demande.

On les détacha tous trois.

Ils passèrent dans la chambre à côté. Le prêtre était à l'autel: des

soldats gardaient la porte, et l'on voyait briller dans le corridor les

baïonnettes indiquant que le détachement était nombreux et que, par

conséquent, les précautions étaient prises.

Salvato ne s'était fait détacher que pour ne pas laisser échapper une

occasion de se mettre en communication avec son père ou les agents de

son père qui auraient entrepris de le sauver.

Éléonor avait demandé à entendre la messe parce que, femme et poëte, son

esprit la portait à participer au mystère divin.

Michele, parce que, Napolitain et Lazzarone, il était convaincu que,

sans messe, il n'y avait pas de bonne mort.

Salvato se tint debout, près de la porte de communication des deux

chambres; mais il eut beau interroger des yeux les assistants et plonger

son regard dans le corridor, il ne vit rien qui pût lui faire soupçonner

que l'on s'occupât de son salut.

Éléonor prit une chaise et s'inclina, appuyée sur le dossier.

Michele s'agenouilla sur les marches mêmes de l'autel.

Michele représentait la foi absolue; Éléonor, l'espérance; Salvato, le

doute.

Salvato écouta la messe avec distraction; Éléonor avec recueillement;

Michele avec extase.

Il n'avait été que quatre mois patriote et colonel, il avait été toute

sa vie lazzarone.

La messe finie, le prêtre demanda:

--Qui veut communier?

--Moi! s'écria Michele.

Éléonor s'inclina sans répondre; Salvato secoua la tête en signe de

dénégation.

Michele s'approcha du prêtre, se confessa à voix basse et communia.

Puis tous trois furent réintégrés dans la seconde chambre, où on leur

apporta à déjeuner, ainsi qu'à leurs compagnons.

--Pour quelle heure? demanda, Cirillo aux geôliers qui apportaient le

repas.

L'un d'eux s'approcha de lui.

--Je crois que c'est pour quatre heures, monsieur Cirillo, lui dit-il.

--Ah! lui dit le docteur, tu me reconnais?

--Vous avez, l'année dernière, guéri ma femme d'une fluxion de poitrine!

--Et elle va bien depuis ce temps?

--Oui, Excellence.

Puis, à voix basse:

--Je vous souhaiterais, ajouta-t-il en poussant un soupir, d'aussi longs

jours que ceux qu'elle a probablement à vivre.

--Mon ami, lui répondit Cirillo, les jours de l'homme sont comptés;

seulement, Dieu est moins sévère que Sa Majesté le roi Ferdinand: Dieu,

parfois, fait grâce; le roi Ferdinand, jamais! Tu dis que c'est pour

quatre heures?

--Je le crois, répondit le geôlier; mais, comme vous êtes beaucoup, ça

avancera, peut-être d'une heure, afin qu'on ait le temps.

Cirillo tira sa montre.

--Dix heures et demie, dit-il.

Puis, comme il allait la remettre à son gousset:

--Bon! dit-il, j'allais oublier de la remonter. Ce n'est point une

raison qu'elle s'arrête parce que je m'arrêterai.

Et il remonta tranquillement sa montre.

--Y a-t-il quelques-uns des condamnés qui désirent recevoir les secours

de la religion? demanda le prêtre en apparaissant sur le seuil de la

porte.

--Non, répondirent d'une seule voix Cirillo, Ettore Caraffa et

Manthonnet.

--Comme vous voudrez, répondit le prêtre; c'est une affaire entre Dieu

et vous.

--Je crois, mon père, répondit Cirillo qu'il serait plus juste de dire

entre Dieu et le roi Ferdinand.

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 27 / 53 题