3 août.--Gaetano Rossi.

Je n'ai trouvé trace de Dominico Perla que dans la liste des suppliciés.

J'ai vainement cherché qui il était et le crime qu'il avait commis. Son

nom, dernière ingratitude du sort, n'est pas même inscrit dans le livre

des _Martyrs de la liberté italienne_ d'Otto Vanucci.

Sur le second, c'est-à-dire sur Tramaglia, nous avons trouvé cette

simple mention: «Antonio Tramaglia, officier.»

Le troisième, Giuseppe Lotella, était un pauvre traiteur établi près du

théâtre des Florentins.

Le quatrième, Michelangelo Ciccone, est une ancienne connaissance à

nous: on se rappelle, en effet, le prêtre patriote que Dominico Cirillo

envoya chercher pour recevoir la confession du sbire. Il s'était, comme

nous croyons l'avoir dit, rendu célèbre par sa prédication libérale au

grand air. Il avait fait dresser des chaires près de tous les arbres de

la liberté, et, un crucifix à la main, parlant au nom du premier martyr

de cette liberté dont il devait être martyr à son tour, il racontait à

la foule les ténébreuses horreurs du despotisme et les splendides

triomphes de la liberté,--appuyant surtout ses prédications sur ce que

le Christ et les apôtres avaient toujours professé la liberté et

l'égalité.

Le cinquième, Nicola Carlomagno, avait été commissaire de la République.

Monté sur l'échafaud, et tandis que l'on préparait la corde qui devait

l'étrangler, il jeta un dernier regard sur la foule qui l'entourait, et,

la voyant compacte et joyeuse:

--Peuple stupide! s'écria-t-il à haute voix, tu te réjouis aujourd'hui

de ma mort; mais viendra un jour où tu la pleureras avec des larmes

amères; car mon sang retombera sur vos têtes à tous, et, si vous avez le

bonheur d'être morts, sur celles de vos enfants!

André Vitagliano, le sixième, était un beau et charmant jeune homme de

vingt-huit ans, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre martyr de la

liberté qui mourut, quatre ans auparavant, sur le même échafaud

qu'Emmanuele de Deo et Galiani.

En sortant de sa prison pour aller au supplice, il dit au geôlier en lui

donnant le peu d'argent qu'il avait sur lui:

--Je te recommande mes compagnons: ce sont des hommes, et, comme, toi

aussi, tu es un homme, peut-être, un jour, seras-tu aussi malheureux

qu'ils le sont.

Et il marcha souriant au supplice, monta souriant sur l'échafaud, et

mourut en souriant.

Le septième, Gaetano Rossi, était officier; mais, comme il fut exécuté

dans l'intérieur du fort del Carmine, aucun détail n'a pu être recueilli

sur sa mort.

Dans une seule bibliothèque, on pourrait trouver des détails curieux sur

les morts ignorées: c'est dans les archives de la confrérie des

_bianchi_, qui, ainsi que nous l'avons dit, accompagnent les condamnés à

l'échafaud; mais cette confrérie, entièrement dévouée à la dynastie

déchue, nous a refusé tout renseignement.

Ces premières têtes tombées, ou ces premiers corps suspendus au gibet,

Naples resta onze jours sans exécution. Peut-être attendait-on des

nouvelles de France.

Nos affaires n'étaient point totalement désespérées en Italie.

Championnet, comme nous l'avons dit, à la suite de la révolution du 20

prairial, avait été remis à la tête de l'armée des Alpes et avait obtenu

un brillant succès. Or, le nom de Championnet était un épouvantail pour

Naples, et on l'avait vu arriver si rapidement de Civita-Castellana à

Capoue, que l'on croyait qu'il lui faudrait à peine le double de temps

pour arriver de Turin à Naples.

Quelques voix commençaient à prononcer le nom de Bonaparte.

La reine elle-même, dans une de ses lettres, et nous croyons avoir cité

cette lettre, disait, à propos de la flotte française qui menaçait la

Sicile, que, sans aucun doute, cette flotte avait pour but d'aller

chercher Bonaparte en Égypte. La reine avait vu juste. Non-seulement le

Directoire pensait au retour de Bonaparte, mais encore son frère Joseph

lui écrivait pour lui dire la situation de nos armées en Italie et

presser son retour en France.

Cette lettre avait été portée à Bonaparte, au siége de

Saint-Jean-d'Acre, par un Grec nommé Barbaki, auquel on avait promis

trente mille francs s'il remettait cette lettre à Bonaparte en personne.

Or, Bonaparte recevait cette lettre, qui lui donnait la première idée de

son retour en France, au mois de mai 1799, c'est-à-dire au moment même

où avait lieu la marche réactionnaire du cardinal.

Toutes ces circonstances, jointes à ce que l'absence du roi avait rendu

quelque pouvoir au cardinal, faisaient faire une halte à la mort. Il en

coûtait surtout au cardinal de laisser exécuter des hommes qu'il

reconnaissait être garantis par sa capitulation, et, au nombre de ces

hommes, ce fort parmi les forts, ce rude capitaine que nous avons vu,

une échelle sur l'épaule, l'épée entre les dents, la bannière de

l'indépendance à la main, escalader les murs de la cité qui était un

fief de sa famille, Hector Caraffa, enfin, qu'il avait, par une lettre

de sa main, invité lui-même à se rendre.

Mais, pendant cette trêve entre les bourreaux et les condamnés, le

cardinal reçut du roi la lettre suivante, que nous reproduisons dans

toute sa naïveté.

«Palerme, 10 août 1799.

Mon éminentissime, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fort réjoui par tout

ce qu'elle me dit de la tranquillité et du repos dont on jouit à Naples.

J'approuve que vous n'ayez pas permis à Fra-Diavolo d'entrer à Gaete

comme il le désirait; mais, tout en convenant avec vous que ce n'est

qu'un chef de brigands, je n'en reconnais pas moins que nous lui avons

de grandes obligations. Il faut donc continuer de s'en servir et prendre

bien garde de le dégoûter. Mais, en même temps, il faut le convaincre de

la nécessité d'imposer, à lui d'abord, et ensuite à ses hommes, le frein

de la discipline, s'il veut acquérir un nouveau mérite à mes yeux.

»Passons à autre chose.

»Lorsque Pronio prit Pescara, il expédia un adjudant pour me donner avis

qu'il avait en son pouvoir, et bien gardé, le célèbre comte de Ruvo,

auquel il avait promis la vie, ce qui n'était pas en son pouvoir. Je lui

renvoyai immédiatement le même adjudant avec ordre d'envoyer ledit Ruvo

à Naples, en répondant de lui vie pour vie. Faites-moi savoir si Pronio

a exécuté mes ordres.

»Tenez-vous en bonne santé, et croyez-moi toujours votre même

affectionné,

»FERDINAND B.»

N'est-ce pas une chose curieuse et qui mérite la publicité que cette

lettre d'un roi qui recommande, dans un de ses paragraphes, de

récompenser un brigand, et, dans un autre, de punir un grand citoyen!

Mais plus curieux encore est ce post-scriptum:

«En rentrant à la maison, je reçois beaucoup de lettres de Naples par

deux bâtiments qui en arrivent. J'apprends par ces lettres qu'il y a eu

du bruit au Vieux-Marché, parce qu'il ne s'y est plus fait d'exécutions,

et, sur ce point, ni de vous, ni du gouvernement, je ne reçois aucune

nouvelle, quoique ce soit votre devoir de m'en donner.

»La junte d'État ne doit point hésiter dans ses opérations ni faire des

rapports vagues et généraux. Il faut, quand les rapports sont faits,

ordonner de les vérifier dans les vingt-quatre heures, frapper les chefs

surtout, et, sans cérémonie aucune, les pendre. On m'avait promis des

_justices_ pour lundi: j'espère qu'on ne les a pas remises à un autre

jour. Si vous laissez entrevoir que vous avez peur, _vous êtes frits._»

_Siete friti_: la chose est en toutes lettres, et il est impossible de

la traduire autrement.

Que vous semble-t-il du «Vous êtes frits!» C'est peu royal, n'est-ce

pas? mais c'est expressif.

Après une pareille recommandation, il n'y avait plus moyen de différer.

Ces lettres reçues le 10 août au soir, furent transmises immédiatement à

la junte d'État.

Comme Hector Caraffa était particulièrement nommé dans la lettre royale,

on résolut de commencer par lui et par sa fournée, c'est-à-dire par ses

compagnons de captivité.

En conséquence, le lendemain 11, à la visite de midi, présidée par le

Suisse Duece, l'ordre fut donné de rouler les matelas et de les entasser

dans un coin.

--Ah! ah! dit Hector Caraffa à Manthonnet, il paraît que c'est pour ce

soir.

Salvato passa son bras autour de la taille de Luisa et l'embrassa au

front.

Luisa, sans répondre, laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amant.

--Pauvre femme! murmura Éléonor, la mort lui sera cruelle: elle aime!

Luisa lui tendit la main.

--Enfin, dit Cirillo, nous allons donc connaître ce grand secret discuté

depuis Socrate jusqu'à nous, à savoir si l'homme a une âme.

--Pourquoi pas? dit Velasco. Ma guitare en a bien une.

Et il tira de son instrument quelques accords mélancoliques.

--Oui, elle a une âme quand tu la touches, dit Manthonnet: ta main,

c'est sa vie; retire ta main de dessus elle, l'instrument sera mort et

l'âme envolée.

--Malheureux! qui n'y croit pas, dit Éléonor Pimentel en levant au ciel

ses grands yeux espagnols. J'y crois, moi.

--Ah! vous êtes poëte, dit Cirillo, tandis que, moi, je suis médecin.

Salvato entraîna Luisa dans un angle de la prison, s'assit sur une

pierre et la fit asseoir sur son genou.

--Écoute, ma bien-aimée, lui dit-il, pour la première fois nous allons

parler gravement et sérieusement du danger que nous courons. Ce soir,

nous serons conduits au tribunal; cette nuit, nous serons condamnés;

demain, nous passerons la journée en chapelle; après-demain, nous serons

exécutés.

Salvato sentit tout le corps de Luisa frissonner entre ses bras.

--Nous mourrons ensemble, dit-elle avec un soupir.

--Pauvre chère créature! c'est ton amour qui parle; mais, chez toi, la

nature se révolte à l'idée de la mort.

--Ami, au lieu de m'encourager, vas-tu m'affaiblir?

--Oui; car je veux obtenir de toi une chose, c'est que tu ne meures pas.

--Tu veux obtenir de moi que je ne meure pas? Dépend-il donc de moi de

vivre ou de mourir?

--Tu n'as qu'un mot à dire pour échapper à la mort, momentanément, du

moins.

--Et toi, vivrais-tu?

--Tu sais qu'en te montrant cet homme vêtu d'un costume de moine, je

t'ai dit: «Mon père! tout n'est pas perdu.»

--Oui. Et tu espères qu'il pourra te sauver?

--Un père fait des miracles pour sauver son enfant, et mon père est une

tête puissante, un coeur courageux, un esprit résolu. Mon père risquera

sa vie, non pas une fois, mais dix fois, pour sauver la mienne.

--S'il te sauve, il me sauvera avec toi.

--Et si l'on nous sépare?

Luisa jeta un cri.

--Crois-tu donc qu'ils seront assez inhumains pour nous séparer?

demanda-t-elle.

--Il faut tout prévoir, dit Salvato, même le cas où mon père ne pourrait

sauver que l'un de nous.

--Qu'il te sauve, alors.

Salvato sourit en haussant doucement les épaules.

--Tu sais bien qu'en ce cas, dit-il, je n'accepterais pas son secours;

mais...

--Mais quoi? Achève.

--Mais si, de ton côté, tout en restant prisonnière, tu ne courais plus

danger de mort, il y a cent à parier contre un que mon père et moi te

sauverions à ton tour.

--Mon ami, mon cerveau se brise à chercher où tu veux en venir. Dis-moi

tout de suite ce que tu as à me dire, ou je deviendrai folle.

--Calme-toi, appuie-toi sur mon coeur et écoute.

Luisa leva ses grands yeux interrogateurs sur son amant.

--J'écoute, dit-elle.

--Tu es enceinte, Luisa...

Luisa tressaillit une seconde fois.

--Oh! mon pauvre enfant! murmura-t-elle, qu'a-t-il fait, lui, pour

mourir avec moi?

--Eh bien, au lieu de mourir, il faut qu'il vive, et qu'en vivant, il

sauve sa mère.

--Que faire pour cela? Je ne te comprends p«s, Salvato.

--La femme enceinte est sacrée pour la mort, et la loi ne peut frapper

la mère que lorsqu'elle ne frappe plus l'enfant.

--Que dis-tu?

--La vérité. Attends le jugement, et, si, comme nous devons nous y

attendre d'après ce que m'a dit le cardinal Ruffo, tu es condamnée

d'avance, au moment où le juge prononcera ta sentence, déclare ta

grossesse, et cette seule déclaration te donne un sursis de sept mois.

Luisa regarda tristement Salvato.

--Ami, dit-elle, est-ce toi, l'homme inébranlable dans l'honneur, qui me

donnes le conseil de me déshonorer publiquement?

--Je te donne le conseil de vivre, peu m'importe par quel moyen, pourvu

que tu vives! Comprends-tu?

Luisa continua du même ton, et comme si elle n'eût point entendu:

--Tout le monde sait mon mari absent depuis plus de six mois, et j'irais

dire hautement, quand on me condamnera injustement, pour un crime que je

n'ai pas commis: «Je suis une femme infidèle, une épouse adultère.» Oh!

je mourrais de honte, mon ami. Tu vois bien que mieux vaut mourir sur

l'échafaud.

--Mais lui?

--Qui, lui?

--Lui, notre enfant! As-tu le droit de le condamner à mort?

--Dieu m'est témoin, mon ami, que, si, nous eussions vécu, que si, au

sortir de mes entrailles déchirées, j'eusse entendu son premier

vagissement, senti son haleine, baisé ses lèvres;--Dieu m'est témoin que

j'eusse porté avec orgueil la honte de ma maternité; mais, toi mort

demain, moi morte dans sept mois,--car il faut toujours que je

meure!--le pauvre enfant sera non-seulement orphelin, mais flétri de la

tache éternelle de sa naissance. Un geôlier impitoyable le jettera au

coin d'une borne: il y mourra de faim, il y mourra de froid, il y sera

écrasé sous les pieds des chevaux. Non, Salvato, qu'il disparaisse avec

nous, et, si l'âme est immortelle, comme le croit Léonor et comme je

l'espère aussi, nous nous présenterons à Dieu chargés du poids de nos

fautes, mais conduisant avec nous l'ange qui nous les fera pardonner.

--Luisa! Luisa! s'écria Salvato, pense! réfléchis!

--Et lui! lui, là-bas, lui si bon, lui si noble, si grand, lorsque,

sachant que j'ai eu le courage de le tromper, il apprendrait que je n'ai

pas eu le courage de mourir; lorsque tout le monde autour de lui

connaîtrait à quel prix j'ai racheté ma vie, sous quel fardeau de honte

ne courberait-il pas le front! Oh! rien que de penser à cela, continua

Luisa en se levant, mon ami, je me sens forte comme une Spartiate, et,

si l'échafaud était là, j'y monterais en souriant!

Salvato se laissa glisser à ses genoux et lui baisa passionnément la

main.

--J'ai fait ce que je devais faire, lui dit-il; je te remercie de faire

ce que tu dois!

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 23 / 53 题