La fête de Nelson avait fini, comme le songe d'Athalie, par un coup de
tonnerre.
Emma Lyonna avait d'abord voulu tenir ferme devant la terrible
apparition; mais le mouvement de la houle qui venait du sud-est,
poussant d'un mouvement visible le cadavre vers le vaisseau, elle était
rentrée à reculons et était tombée à moitié évanouie sur un fauteuil.
C'est alors que Nelson, inébranlable dans son courage comme il était
implacable dans sa haine, avait donné à Harry l'ordre que nous avons
entendu.
Harry avait obéi à l'instant même: une barque du vaisseau avait glissé
sur ses palans, six hommes et un contre-maître y étaient descendus, et
le capitaine Harry les avait suivis.
Comme une volée d'oiseaux au milieu desquels s'abat un milan, toutes les
barques, nous l'avons dit, s'étaient écartées du cadavre, et, musique
muette, flambeaux éteints, glissaient à la surface de la mer, faisant
jaillir à chaque coup de rames une gerbe d'étincelles.
Celles qui étaient séparées de la terre par le cadavre faisaient un
grand détour pour le contourner et agitaient d'autant plus leurs avirons
qu'elles avaient un plus grand cercle à parcourir.
Sur le bâtiment, tous les convives, levés de table, s'étaient rejetés en
arrière et se pressaient du côté opposé à l'apparition, chacun appelant
ses bateliers. Les officiers anglais, seuls, occupaient la galerie, et,
par des railleries plus ou moins grossières, apostrophaient le cadavre,
vers lequel s'avançaient à grands coups d'avirons le capitaine Harry et
ses hommes.
Arrivé près de lui, et voyant que ses hommes hésitaient à le toucher,
Harry le prit par les cheveux et essaya de le soulever hors de l'eau;
mais on eût dit, tant le corps était pesant, qu'il était retenu dans la
mer par une force invisible, et les cheveux restèrent dans la main du
capitaine.
Il fit entendre un juron dans l'accent duquel le dégoût dominait, lava
sa main dans la mer et ordonna à deux de ses hommes de prendre le
cadavre par la corde restée à son cou, et de le tirer dans la barque.
Mais la tête détachée du corps, dont elle ne pouvait supporter le poids,
obéit seule à leur effort et vint rouler dans la barque.
Harry frappa du pied.
--Ah! démon! murmura-t-il, tu as beau faire, tu y viendras tout entier,
dussé-je t'arracher membre à membre!
Le roi priait dans sa cabine, tenant le chapelain par le collet de son
habit et le secouant d'un tremblement nerveux; Nelson faisait respirer
des sels à la belle Emma Lyonna; sir William essayait d'expliquer
l'apparition à l'aide de la science; les officiers raillaient de plus en
plus; les barques continuaient de fuir.
Les matelots, d'après l'ordre du capitaine Harry, avaient passé la
corde, qui serrait le cou de Caracciolo, sous ses bras, et attiraient à
eux; mais, quoique les corps, dans l'eau, perdent un tiers à peu près de
leur pesanteur, les efforts des quatre hommes réunis parvinrent à
grand'peine à faire passer le tronc par-dessus le bordage du canot.
Les officiers anglais battirent des mains avec de grands éclats de rire
et en criant:
--Hourra pour Harry!
La barque regagna le bâtiment et fut amarrée sous le beaupré.
Les officiers, curieux de connaître la cause de ce phénomène, passèrent
du gaillard d'arrière au gaillard d'avant, tandis que les convives
quittaient furtivement le vaisseau par les escaliers de tribord et de
bâbord, pressés qu'ils étaient de fuir un spectacle qui, pour la plupart
d'entre eux, avait quelque chose de diabolique, ou tout au moins de
surnaturel.
Sir William avait rencontré juste en disant que les corps des noyés,
après un certain temps, se remplissaient d'air et d'eau, et revenaient
naturellement à la surface de la mer; mais ce qu'il y avait d'étonnant,
d'extraordinaire, de miraculeux, c'est que celui de l'amiral avait
exécuté cette ascension, qui avait si fort épouvanté le roi, malgré les
deux boulets qui lui avaient été attachés aux pieds.
Le capitaine Harry, au rapport duquel nous empruntons ces détails, pesa
les deux boulets; il affirme qu'ils pesaient deux cent cinquante livres.
Le chapelain de _la Minerve_, celui-là même qui avait préparé Caracciolo
à la mort, fut appelé et consulté sur ce qu'il y avait à faire du
cadavre.
--Le roi a-t-il été prévenu? demanda-t-il.
--Le roi est un des premiers qui aient vu l'apparition, lui fut-il
répondu.
--Et qu'a-t-il dit?
--Dans sa frayeur, il a permis que le cadavre eût une sépulture
chrétienne.
--Eh bien, alors, dit le chapelain, il faut faire ce que le roi a
ordonné.
--Faites ce qu'il y a à faire, lui fut-il répondu.
Et l'on ne s'occupa plus de Caracciolo, tout le soin des funérailles
étant abandonné au chapelain.
Mais il lui vint bientôt un aide auquel il ne s'attendait pas.
Le corps de l'amiral était resté, toujours vêtu de ses habits de paysan,
moins la veste, qu'on lui avait ôtée pour l'exécution, au fond du canot
qui l'avait recueilli. Le chapelain s'était assis à l'arrière de la
barque, et, à la lueur d'un falot, il lisait les prières des morts, que,
par cette belle nuit de juillet, il eût pu lire à la simple lumière de
la lune.
Vers le point du jour, il vit venir à lui une barque conduite par deux
bateliers et montée par un seul moine. Ce moine, qui était de haute
taille, se tenait debout à l'avant, aussi solide sur la pointe la plus
étroite du bateau que s'il eût été marin lui-même.
Comme il fut facilement reconnu par l'officier de quart que les nouveaux
arrivants avaient affaire à la barque mortuaire et non au bateau, et que
Nelson avait ordonné, sinon de faire, du moins de laisser faire, on ne
s'inquiétait aucunement de ce canot, qui, d'ailleurs, ne portait qu'un
moine et deux bateliers.
En effet, les deux bateliers dirigeaient le canot droit sur la barque,
près de laquelle il se rangea bord à bord.
Le moine échangea quelques paroles avec le chapelain, sauta dans la
barque, contempla un instant le cadavre en silence et en laissant
échapper de grosses larmes de ses yeux.
Pendant ce temps, le chapelain passa sur le canot qui avait amené le
moine, et monta à bord du _Foudroyant_.
Il venait y demander les derniers ordres de Nelson.
Ces derniers ordres furent de faire du cadavre ce que l'on voudrait, le
roi ayant permis qu'il eût une sépulture chrétienne.
Cette permission fut rapportée par le chapelain au moine, qui prit alors
le cadavre entre ses bras robustes et le transborda de la barque dans le
canot.
Le chapelain l'y suivit.
Puis, sur l'ordre du moine, les deux rameurs qui étaient partis du quai
del Piliere, nagèrent directement vers Sainte-Lucie, paroisse de
Caracciolo.
Quoique le quartier de Sainte-Lucie fût essentiellement royaliste,
Caracciolo y avait fait tant de bien, qu'il y était adoré; d'ailleurs,
du quartier Sainte-Lucie, la marine napolitaine tire ses meilleurs
matelots, et tous ceux qui avaient servi sous l'amiral avaient conservé
un vif souvenir de ces trois qualités d'un homme qui commande à d'autres
hommes: le courage, la bonté, la justice.
Or, Caracciolo réunissait à un degré supérieur ces trois qualités.
Aussi, aux premiers mots qu'eut échangés le moine avec les quelques
pêcheurs qu'il rencontra, et à peine le bruit eut-il couru que le corps
de l'amiral venait chercher une sépulture au milieu de ses anciens amis,
que tout le quartier fut en rumeur et que le moine n'eut que le choix à
faire de la maison où le corps attendrait le moment de la sépulture.
Il donna la préférence à celle qui se trouvait la plus rapprochée de la
barque.
Vingt bras s'offrirent pour transporter le cadavre; mais, comme il avait
déjà fait, le moine le prit entre ses bras, traversa le quai avec son
précieux fardeau, le coucha sur un lit, et revint chercher la tête pour
la transporter à son tour comme il avait fait du tronc.
Il demanda un drap pour l'ensevelir, et, cinq minutes après, vingt
femmes revenaient, chacune criant:
--C'était un martyr: prenez le mien; il portera bonheur à la maison.
Le moine choisit le plus beau, le plus neuf, le plus fin, et, tandis que
le chapelain continuait de lire les prières, que les femmes à genoux
faisaient cercle autour du lit où l'amiral était déposé, et que les
hommes, debout derrière elles, encombraient la porte qui dégorgeait
jusque dans la rue, le moine, pieusement, dépouilla le corps, réunit la
tête au tronc et l'ensevelit dans un double linceul.
Dans la maison voisine, qui était celle d'un menuisier, on entendait
retentir les coups de marteau: c'était la bière que l'on clouait à la
hâte.
A neuf heures, la bière fut apportée. Le moine y déposa le corps; puis
toutes les femmes du quartier y apportèrent chacune, soit une branche de
ce laurier qui pousse dans tous les jardins, soit une de ces fleurs qui
pendent à toutes les fenêtres, de façon que le corps en fut entièrement
couvert.
En ce moment, les cloches de la petite église de Sainte-Lucie tintèrent
tristement, et le clergé parut à la porte.
On ferma la bière: six matelots la prirent sur leurs épaules; le moine
la suivit, marchant derrière elle; toute la population de Sainte-Lucie
suivit le moine.
Une dalle était levée dans le choeur, à gauche de l'autel; les chants
funèbres commencèrent.
Exagéré en tout, ce peuple napolitain, qui peut-être avait battu des
mains en voyant pendre Caracciolo, fondait en larmes et éclatait en
sanglots au chant des prêtres qui priaient sur sa bière.
Les hommes se frappaient la poitrine du poing, les femmes se déchiraient
le visage avec leurs ongles.
On eût dit qu'un malheur public, qu'une calamité universelle frappait le
royaume.
Mais cela ne s'étendait que de la descente du Géant au château de
l'Oeuf; à cent pas de là, on égorgeait et l'on brûlait les patriotes.
Le corps de Caracciolo fut déposé dans le caveau improvisé pour lui et
qui n'était point celui de sa famille; la pierre fut scellée sur son
corps, et aucune marque distinctive n'indiqua que c'était là que
reposait la victime de Nelson et le défenseur de la liberté napolitaine.
Les San-Luciotes, hommes et femmes, prièrent jusqu'au soir sur la tombe,
et le moine avec eux.
Le soir venu, le moine se leva, prit son bâton de laurier, qu'il avait
laissé derrière la porte de la maison où avait été enseveli Caracciolo,
remonta la descente du Géant, suivit la rue de Tolède au milieu des
marques de vénération que lui donnait toute la basse population, entra
au couvent de Saint-Estreim, en sortit un quart d'heure après, en
poussant devant lui un âne avec lequel il prit le chemin du pont de la
Madeleine.
Quand il atteignit les avant-postes de l'armée du cardinal, les
témoignages de sympathie qu'il recueillit furent encore plus nombreux et
surtout plus bruyants que ceux qu'il avait recueillis dans la ville, et
ce fut précédé de la rumeur qu'excitait sa vue qu'il arriva à la petite
maison du cardinal, dont les portes s'ouvrirent devant lui comme devant
une ancienne connaissance.
Il attacha son âne à l'un des anneaux de la porte et monta l'escalier
qui conduisait au premier étage. Le cardinal prenait le frais du soir
sur sa terrasse, laquelle donnait sur la mer.
Au bruit des pas du moine, il se retourna:
--Ah! c'est vous, fra Pacifico, dit-il.
Le moine poussa un soupir.
--Moi-même, Éminence, dit-il.
--Ah! ah! je suis aise de vous revoir. Vous avez été un bon et brave
serviteur du roi pendant toute la campagne. Venez-vous me demander
quelque chose? Si ce que vous venez me demander est en mon pouvoir, je
le ferai. Mais je vous préviens d'avance, ajouta-t-il avec un sourire
amer, que mon pouvoir n'est pas grand.
Le moine secoua la tête.
--J'espère que ce que je viens vous demander, dit-il, ne dépasse pas les
limites de votre pouvoir, monseigneur.
--Parlez, alors.
--Je viens vous demander deux choses, monseigneur: mon congé, la
campagne étant finie, et la route que je dois suivre pour aller à
Jérusalem.
Le cardinal regarda fra Pacifico avec étonnement.
--Votre congé? dit-il. Il me semble que vous l'avez pris sans me le
demander.
--Monseigneur, j'étais rentré à mon couvent, c'est vrai; mais je m'y
tenais aux ordres de Votre Éminence.
Le cardinal fit un signe d'approbation.
--Quant à la route de Jérusalem, dit-il, rien de plus facile que de vous
l'indiquer. Mais, auparavant, cher fra Pacifico, puis-je vous demander,
sans être indiscret, ce que vous allez faire en terre sainte?
--Un pèlerinage au tombeau de Jésus, monseigneur.
--Êtes-vous envoyé là par votre couvent, ou est-ce une pénitence que
vous vous imposez?
--C'est une pénitence que je m'impose.
Le cardinal demeura un instant pensif.
--Vous avez commis quelque gros péché? demanda-t-il.
--J'en ai peur! répondit le moine.
--Vous savez, dit le cardinal, que j'ai reçu de grands pouvoirs de
l'Église?
Le moine secoua la tête.
--Monseigneur, dit-il, je crois que la pénitence que l'on s'impose
soi-même est plus agréable à Dieu que celle qui nous est imposée.
--Et comment comptez-vous faire ce voyage?
--A pied et en demandant l'aumône.
--Il est long et fatigant!
--Je suis fort.
--Il est dangereux!
--Tant mieux! Je ne serais pas fâché d'avoir à frapper, pendant la
route, sur autre chose que sur le pauvre Giacobino.
--Vous serez obligé, pour ne pas mettre un trop long temps à votre
voyage, de demander de temps en temps passage à des capitaines de
bâtiment.
--Je m'adresserai à des chrétiens, et, lorsque je leur dirai que je vais
adorer le Christ, ils me l'accorderont.
--A moins, toutefois, que vous ne préfériez que je vous recommande à
quelque bâtiment anglais faisant voile pour Beyrouth ou
Saint-Jean-d'Acre?
--Je ne veux rien des Anglais, ce sont des hérétiques! dit fra Pacifico
avec une expression de haine bien prononcée.
--N'avez-vous que cela à leur reprocher? demanda Ruffo en fixant sur le
moine son oeil perçant.
--Et puis, ajouta fra Pacifico en étendant le poing vers la flotte
britannique, et puis ils ont pendu mon amiral!
--Et c'est là le crime dont tu vas demander pardon pour eux au tombeau
du Christ?
--Pour moi!... pas pour eux.
--Pour toi? dit Ruffo avec étonnement.
--N'y ai-je pas contribué? demanda le moine.
--Comment?
--En servant une mauvaise cause.
Le cardinal sourit.
--Tu crois donc la cause du roi une mauvaise cause?
--Je crois que la cause qui a mis à mort mon amiral--qui était la
justice, l'honneur, la loyauté en personne--ne pouvait être une bonne
cause.
Un nuage passa sur le front du cardinal, qui poussa un soupir.
--Puis, continua le moine d'une voix sombre, le ciel a fait un miracle.
--Lequel? demanda le cardinal, déjà instruit de la singulière apparition
qui avait troublé la fête donnée la veille à bord du _Foudroyant_.
--Le cadavre du martyr est sorti du fond de la mer, où il était depuis
treize jours, pour venir reprocher sa mort au roi et à l'amiral Nelson;
et, certes, le Seigneur n'eût point permis cela si cette mort eût été
juste.
Le cardinal baissa la tête.
Puis, après un instant de silence:
--Je comprends, dit-il. Et tu veux expier la part involontaire que tu as
prise à cette mort?
--Justement, monseigneur et voilà pourquoi je vous prie de m'enseigner
la route la plus directe pour aller en terre sainte.
--La route la plus directe serait de t'embarquer à Tarente et de
débarquer à Beyrouth; mais, puisque, tu ne veux rien devoir aux
Anglais...
--Rien, monseigneur.
--Eh bien, voici ton itinéraire... Le veux-tu par écrit?
--Je ne sais pas lire; mais j'ai bonne mémoire, ne craignez rien.
--Eh bien, tu partiras d'ici par Avellino, Bénévent, Manfredonia; à
Manfredonia, tu t'embarqueras pour Scutari ou Delvino; tu traverseras le
Pirée et tu iras à Salonique; à Salonique, tu trouveras, un bâtiment qui
te conduira soit à Smyrne, soit à Chypre, soit à Beyrouth. Une fois à
Beyrouth, en trois jours tu es à Jérusalem. Tu descends au couvent des
Franciscains; tu vas faire tes dévotions au saint sépulcre, et, en
priant Dieu de te pardonner ta faute, tu le pries, en même temps, de me
pardonner la mienne.
--Votre Éminence aussi a donc commis une faute? demanda fra Pacifico en
regardant le cardinal avec étonnement.
--Oui, et une grande faute, que Dieu, qui lit dans le fond des coeurs,
me pardonnera peut-être, mais que la postérité ne me pardonnera point.
--Laquelle?
--J'ai remis sur le trône, dont la Providence l'avait précipité, un roi
parjure, stupide et cruel. Va, frère, va! et prie pour nous deux!
Cinq minutes après, fra Pacifico, monté sur son âne, prenait le chemin
de Nola, sa première étape sur la route de Jérusalem.