Tandis que l'on égorgeait dans les rues de Naples, il y avait grande
fête dans le port.
D'abord, comme l'avait indiqué la bannière blanche élevée sur le fort
Saint-Elme, au lieu et place de la bannière tricolore, le château
Saint-Elme demandait à capituler, et des négociations s'étaient à
l'instant même ouvertes entre le colonel Mejean et le capitaine
Troubridge. Les principales questions étaient arrêtées; ce qui fait que
le roi qui tenait, sinon à avoir, du moins à paraître conserver quelques
égards pour le cardinal, pouvait lui écrire, vers trois heures de
l'après-midi, le billet suivant:
«A bord du _Foudroyant_, 10 juillet 1769.
»Mon éminentissime, je viens, par la présente, vous prévenir que, ce
soir, peut-être, Saint-Elme sera à nous. Je crois donc faire chose qui
vous soit agréable en expédiant votre frère Ciccio à Palerme avec cette
heureuse nouvelle. Je le récompenserai, en même temps, comme le méritent
ses bons services et les vôtres. Faites donc qu'il soit prêt à partir
avant l'_Ave Maria_. Conservez-vous en bonne santé, et croyez-moi
toujours,
»Votre même affectionné,
»FERDINAND B.»
Francesco Ruffo n'avait pas, fait un long séjour à Naples,--arrivé le 9
au matin, il repartait le 10 au soir;--mais le roi, qui, sur les
rapports de Nelson et de Hamilton, se défiait du cardinal, aimait mieux
don Ciccio, comme il l'appelait, à Palerme que près de son frère.
Don Ciccio, qui ne conspirait pas et qui n'avait jamais eu la moindre
intention de conspirer, se trouva prêt à l'heure indiquée, et partit
pour Palerme sans faire d'observations.
Il avait laissé, en partant, à sept heures du soir, le vaisseau amiral
préparé pour une grande fête. Le roi avait écarté le rapport de son juge
de confiance Speciale, et, parmi les personnes qui étaient venues le
visiter et le féliciter à bord, il avait fait un choix et distribué ses
invitations pour le soir.
Il y avait bal et souper à bord du _Foudroyant_.
En un tour de main, et comme il arrive lorsque se fait entendre le
branle-bas de combat, les cloisons de l'entre-pont furent enlevées,
chaque canon devint un massif de fleurs ou un buffet de
rafraîchissements, et, à neuf heures du soir, le vaisseau, illuminé de
ses grandes vergues aux vergues de cacatois, était prêt à recevoir ses
invités.
On vit alors, à la lueur des flambeaux, et comme une illumination
mouvante, se détacher du rivage des centaines de barques, les unes
portant les élus qui devaient monter à bord, les autres les flatteurs
qui venaient, avec des musiciens, donner des sérénades; les autres,
enfin, contenaient les simples curieux venant pour voir et surtout pour
être vus.
Ces barques étaient surchargées de femmes élégantes, couvertes de
diamants et de fleurs, et d'hommes bariolés de cordons et constellés de
croix. Tout cela s'était tenu caché sous la République, et semblait
sortir de terre au soleil de la royauté.
Pâle et triste soleil, cependant, qui, dans cette journée du 10 juillet,
s'était levé et se couchait à travers une vapeur de sang!
Le bal commença: il avait lieu sur le pont.
Ce devait être un spectacle magique que cette forteresse mouvante,
illuminée de sa base à son faite, qui déployait au vent ses mille
pavillons, et dont tous les cordages disparaissaient sous des branches
de laurier.
Nelson rendait, le 10 juillet 1799, à la royauté la fête que la royauté
lui avait donnée le 22 septembre 1798.
Comme l'autre, celle-ci devait avoir son apparition, mais plus terrible,
plus fatale, plus funèbre encore que la première!
Autour de ce bâtiment, où, la peur, plus encore que l'amour, avait réuni
une cour à laquelle il ne manquait que les quelques personnes qui
avaient suivi la royauté à Palerme, cour dont la belle courtisane était
la reine, se pressaient, nous l'avons dit, plus de cent barques chargées
de musiciens, qui, exécutant les mêmes airs que l'orchestre du vaisseau,
étendaient, pour ainsi dire, sur le golfe, éclairé par une lune
magnifique, une nappe d'harmonie.
Naples était bien, cette nuit-là, la Parthénope antique, fille de la
molle Eubée, et son golfe était bien celui des sirènes.
Dans les plus voluptueuses fêtes données sur le lac Maréotis par
Cléopâtre à Antoine, le ciel n'avait pas fourni un dais plus constellé
d'étoiles, la mer miroir plus limpide, l'atmosphère une brise plus
parfumée.
Il est vrai que, de temps en temps, quelque cri de douleur, poussé par
ceux que l'on égorgeait passait dans l'air, au milieu du frémissement
des harpes, des violons et des guitares, pareil à une plainte de
l'esprit des eaux, mais Alexandrie, dans ses jours de fête, n'avait-elle
pas eu, elle aussi, les gémissements des esclaves sur lesquels on
essayait des poisons?
A minuit, une fusée qui éclata dans le profond azur du ciel napolitain,
éparpillant ses étincelles d'or, donna le signal du souper. Le bal
cessa, sans que la musique s'éteignît, et les danseurs, devenus
convives, descendirent dans l'entre-pont, dont l'entrée jusque-là avait
été défendue par des sentinelles.
Si nous parlions encore aujourd'hui le langage en vogue à cette époque,
nous dirions que Comus, Bacchus, Flore et Pomone avaient réuni, à bord
du _Foudroyant_, leurs trésors les plus précieux. Les vins de France, de
Hongrie, de Portugal, de Madère, du Cap, de la Commanderie, étincelaient
dans des bouteilles du plus pur cristal d'Angleterre, et eussent pu
donner non-seulement la gamme de toutes les couleurs, mais encore celle
de toutes les pierres précieuses, depuis la limpidité du diamant
jusqu'au carmin du rubis. Des chevreuils et des sangliers, rôtis tout
entiers, des paons étalant leur queue d'émeraudes et de saphirs, des
faisans dorés dressant hors du plat leur tête de pourpre et d'or, des
poissons à épée menaçant les convives de leur lame, des langoustes
gigantesques descendant en droite ligne de celles qu'Apicius faisait
venir de Stromboli, des fruits de toute espèce, des fleurs de toute
saison, encombraient une table qui s'étendait de la proue à la poupe de
l'immense bâtiment, dont la longueur devenait incommensurable, centuplée
qu'elle était par d'immenses glaces dressées à ses extrémités. A bâbord
et à tribord du bâtiment, c'est-à-dire à droite et à gauche, tous les
sabords étaient ouverts, et, à la poupe, aux deux côtés de la glace,
deux grandes portes donnaient sur l'élégante galerie qui servait de
balcon à l'amiral.
Entre chaque sabord étincelaient--ornements pittoresques et guerriers
tout à la fois--des trophées de mousquetons, de sabres, de pistolets, de
piques et de haches d'abordage dont les lames, si souvent rougies de
sang français, réfléchissaient et renvoyaient, éblouissant, l'éclat de
mille bougies, et semblaient des soleils d'acier.
Si habitué que le fut Ferdinand aux luxueux repas du palais royal, de la
Favorite et de Caserte, il ne put, en mettant le pied sur le plancher de
cette nouvelle salle à manger, retenir un cri d'admiration.
Les palais d'Armide, popularisés par la poésie du Tasse, n'offraient
rien de plus féerique ni de plus merveilleux.
Le roi prit place à table, et désigna pour s'asseoir à sa droite Emma
Lyonna, à sa gauche Nelson, et devant lui sir William. Les autres
prirent place, selon les droits que l'étiquette leur donnait d'être plus
ou moins rapprochés du roi.
Tout le monde assis, l'oeil de Ferdinand erra vaguement sur cette double
file de convives. Peut-être pensait-il que celui qui avait les premiers
droits à cette fête en était non-seulement absent, mais exilé, et
prononçait-il tout bas le nom du cardinal Ruffo.
Mais Ferdinand n'était pas homme à garder longtemps dans son esprit une
bonne pensée, surtout lorsque cette bonne pensée portait avec elle le
reproche d'ingratitude.
Il secoua la tête, prit le sourire narquois qui lui était habituel, et,
de même qu'il avait dit, en rentrant à Caserte, après sa fuite de Rome:
«On est mieux ici que sur la route d'Albano!» il se frotta les mains en
disant, par allusion à la tempête qu'il avait essuyée lors de sa fuite
en Sicile:
--On est mieux ici que sur la route de Palerme!
Une rougeur passa sur le front blafard et maladif de Nelson. Il pensait
à Caracciolo, au triomphe de l'amiral napolitain pendant cette
traversée, à l'injure qu'il lui avait faite en venant, déguisé en
pilote, à son bord, et en conduisant le _Van-Guard_ au milieu des
écueils qui hérissent l'entrée du port de Palerme, écueils dans
lesquels, moins pratique de ces parages difficiles, il n'avait point osé
s'aventurer.
L'oeil unique de Nelson lança une flamme, puis un sourire crispa ses
lèvres,--probablement celui de la vengeance satisfaite.
Le pilote était parti pour l'Océan où il n'y a point dé port!
A la fin du souper, la musique joua le _God save the king_, et Nelson,
avec cet implacable orgueil anglais qui n'observe aucune convenance, se
leva, et, sans songer, ou plutôt sans s'inquiéter s'il avait à sa table
un autre souverain, porta la santé du roi George.
Les hourras frénétiques des officiers anglais assis à la table de Nelson
et ceux des matelots postés sur les vergues répondirent à ce toast; les
canons de la seconde batterie éclatèrent.
Le roi Ferdinand, qui, sous des dehors vulgaires, cachait une grande
science et surtout une grande observation de l'étiquette, se mordit les
lèvres jusqu'au sang.
Cinq minutes après, sir William Hamilton porta, à son tour, la santé du
roi Ferdinand. Les mêmes hourras éclatèrent, et le canon lui rendit les
mêmes honneurs.
Il n'en parut pas moins au roi Ferdinand que l'on avait interverti
l'ordre des toasts et que c'était à lui qu'était dû l'honneur de la
santé.
Aussi, comme les barques qui entouraient le bâtiment et qui se
pressaient surtout à l'arrière avaient fait entendre de frénétiques
acclamations, le roi jugea qu'il devait partager ses remercîments entre
les convives présents et ceux qui, moins heureux, mais non moins
dévoués, entouraient _le Foudroyant_.
Il fit donc un léger signe de tête pour remercier sir William, vida son
verre à moitié plein, puis sortit sur la galerie, et alla saluer ceux
qui, par crainte, par dévouement ou par bassesse, venaient de lui donner
cette marque de sympathie.
A la vue du roi, les hourras, les applaudissements, les acclamations,
éclatèrent; les cris de «Vive le roi!» semblèrent sortir du fond de
l'abîme pour monter au ciel.
Le roi salua et commença le geste de porter la main à sa bouche; mais
tout à coup sa main s'arrêta, son regard devint fixe, ses yeux se
dilatèrent horriblement, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et un
cri rauque, peignant à la fois l'étonnement et la terreur, érailla sa
gorge et sortit de sa poitrine.
En même temps, un grand tumulte se fit à bord des barques, qui
s'écartèrent à droite et à gauche en laissant un grand espace vide.
Au milieu de cet espace s'élevait, chose terrible à voir, sortant de
l'eau jusqu'à la ceinture, le cadavre d'un homme que, malgré les algues
dont était couverte sa chevelure, aplatie contre les tempes, malgré sa
barbe hérissée, malgré son visage livide, on pouvait reconnaître pour
celui de l'amiral Caracciolo.
Ces cris de «Vive le roi!» semblaient l'avoir tiré du fond de la mer, où
il dormait depuis treize jours, pour venir mêler son cri de vengeance
aux cris de la flatterie et de la lâcheté.
Le roi, au premier coup d'oeil, l'avait reconnu; tout le monde l'avait
reconnu. Voilà pourquoi Ferdinand était resté le bras suspendu, le
regard fixe, l'oeil hagard, râlant un cri d'effroi; voilà pourquoi les
barques s'étaient écartées d'un mouvement unanime et précipité.
Ferdinand voulut un instant mettre en doute la réalité de cette
apparition, mais inutilement: le cadavre, suivant le mouvement onduleux
de la mer, s'inclinait et se redressait, comme s'il eût salué celui qui
le regardait, muet et immobile d'épouvante.
Mais peu à peu les nerfs crispés du roi se détendirent, sa main trembla
et laissa tomber son verre, qui se brisa sur la galerie, et il rentra
pâle, effaré, haletant, cachant sa tête dans ses mains en criant:
--Que veut-il? que me demande-t-il?
A la voix du roi, à la terreur visible qui se peignait sur ses traits,
tous les convives se levèrent effrayés, et, se doutant que le roi avait
vu de la galerie quelque spectacle qui l'avait effrayé, coururent à la
galerie.
Au même instant, ces mots, sortis de toutes les bouches comme un frisson
électrique, passèrent par tous les coeurs:
--L'amiral Caracciolo!
Et, à ces mots, le roi, tombant sur un fauteuil, répéta:
--Que veut-il? que me demande-t-il?
--Que vous lui accordiez le pardon de sa trahison, sire, répondit sir
William, courtisan jusqu'en face de ce roi éperdu et de ce cadavre
menaçant.
--Non! s'écria le roi, non! il veut autre chose! il demande autre chose!
--Une sépulture chrétienne, sire, murmura à l'oreille de Ferdinand le
chapelain du Foudroyant.
--Il l'aura! répondit le roi, il l'aura!
Puis, trébuchant dans les escaliers, se heurtant aux murailles du
navire, il se précipita dans sa chambre, dont il referma la porte
derrière lui.
--Harry, prenez une barque et allez repêcher cette charogne, dit Nelson,
de la même voix qu'il eût dit: «Déployez le grand hunier,» ou: «Carguez
la voile de misaine.»