LXXXV

OU IL EST PROUVÉ QUE FRÈRE JOSEPH VEILLAIT

SUR SALVATO

C'était pendant la matinée du 27 que Salvato et Luisa avaient quitté le

Château-Neuf pour le fort Saint-Elme: le même jour, les châteaux

devaient être rendus aux Anglais, et les patriotes embarqués.

Du haut des remparts, Salvato et Luisa avaient pu voir les Anglais

prendre possession des forts et les patriotes descendre dans les

tartanes.

Quoique tout parût s'accomplir loyalement et selon les conditions du

traité, Salvato conserva les doutes qu'il avait conçus sur sa complète

exécution.

Il est vrai que, pendant tout le jour et pendant toute la soirée du 27,

le vent avait soufflé de l'ouest, et s'était opposé à ce que les

tartanes missent à la voile.

Mais, pendant la nuit du 27 au 28, le vent avait sauté au

nord-nord-ouest, et, par conséquent, était devenu tout à fait favorable

au départ; cependant, les tartanes ne bougeaient pas.

Salvato, ayant Luisa appuyée à son bras, les regardait inquiet du haut

des remparts, lorsqu'il fut joint par le colonel Mejean, lequel lui

annonça que, contre son attente, le lieutenant-colonel étant de retour

au fort vingt-quatre heures plus tôt qu'il ne le pensait, rien ne

s'opposait à ce qu'il l'accompagnât dans la course qu'il comptait faire

la prochaine nuit.

La chose fut donc arrêtée.

La journée se passa en conjectures. Le vent continuait d'être favorable,

et Salvato ne voyait faire aucun préparatif de départ. Sa conviction

était qu'il se préparait quelque catastrophe.

Du point élevé où il se trouvait, il planait sur tout le golfe, et

pouvait voir, à l'aide d'une longue-vue, tout ce qui se passait dans les

tartanes et même sur les vaisseaux de guerre.

Vers cinq heures, une barque, montée par un officier et quelques marins,

se détacha des flancs du _Foudroyant_ et s'avança vers l'une des

tartanes.

Il se fit alors un grand mouvement à bord de la tartane que la barque

venait d'accoster; douze personnes furent tirées de la tartane et

descendirent dans la barque; puis la barque volta et rama de nouveau

vers _le Foudroyant_, sur le pont duquel montèrent les douze patriotes,

qui bientôt, pour ne plus reparaître, s'enfoncèrent dans les flancs du

vaisseau.

Ce fait, dont Salvato cherchait en vain l'explication, lui donna

beaucoup à penser.

La nuit vint. Cette excursion que devait faire Mejean inquiétait Luisa.

Salvato lui en expliqua la cause en lui faisant part du marché qu'il

avait conclu avec Mejean et moyennant lequel il avait acheté leur commun

salut.

Luisa serra la main de Salvato.

--N'oublie pas, au besoin, lui dit-elle, que j'ai toute une fortune chez

les pauvres Backer.

--Mais à cette fortune, qui n'est point entièrement à toi, répondit en

souriant Salvato, n'était-il pas convenu que nous ne toucherions qu'à la

dernière extrémité?

Luisa fit un signe affirmatif.

Une heure avant, la sortie du fort, c'est-à-dire vers les onze heures,

on discuta si l'on irait au tombeau de Virgile, distant d'un quart de

lieue à peu près du fort Saint-Elme, avec une petite escorte,

c'est-à-dire en ayant l'air de faire une patrouille,--ou bien si Salvato

et Mejean iraient seuls et déguisés.

On opta pour le déguisement.

On se procura deux habits de paysan. Il fut convenu que, si l'on faisait

quelque rencontre inattendue, ce serait Salvato qui prendrait la parole.

Il parlait le patois napolitain de telle façon, qu'il était impossible

de le reconnaître pour ce qu'il était.

L'un prit un pic, et l'autre une bêche, et, à minuit, tous deux

sortirent du fort. Ils semblaient deux ouvriers revenant de l'ouvrage et

regagnant leur maison.

La nuit, sans être sombre, était nuageuse. La lune, de temps en temps,

disparaissait derrière des masses de vapeurs dont elle avait peine à

percer l'opacité.

Ils sortirent par une petite poterne faisant face au village

d'Antiguano, mais prirent presque aussitôt un petit sentier tournant à

gauche et conduisant à Pietra-Catella; puis ils s'engagèrent franchement

dans le Vomero, prirent une ruelle qui les conduisit hors du village,

laissèrent à gauche la Carone-del-Cielo, et, par l'étroit sentier qui

conduit à la rampe du Pausilippe, ils gagnèrent le columbarium que l'on

est convenu de désigner au voyageur sous le nom de tombeau de Virgile.

--Il est inutile, mon cher colonel, fit Savalto, de vous apprendre ce

que nous venons chercher ici.

--Bon! quelque trésor enfoui à ce que je présume?

--Vous avez deviné. Seulement, la somme ne vaut pas la peine d'être

désignée sous le non de trésor. Cependant, soyez tranquille, ajouta-t-il

ou souriant, elle est suffisante pour m'acquitter envers vous.

Salvato s'avança vers le laurier et commença de fouiller la terre avec

sa pioche.

Mejean le suivait d'un oeil avide.

Au bout de cinq minutes, le fer de la pioche résonna sur un corps dur.

--Ah! ah! fit Mejean, qui suivait l'opération avec une attention

ressemblant à de l'anxiété.

--N'avez-vous point entendu raconter, colonel, dit en souriant Salvato,

que les dieux mânes étaient les gardiens naturels des trésors?

--Si fait, répondit Mejean; seulement, je ne crois point à tout ce que

l'on me raconte... Mais chut! n'entendez-vous point du bruit?

Tous deux écoutèrent.

--C'est une charrette qui roule dans la grotte de Pouzzoles, répondit

Salvato au bout de quelques secondes.

Puis, se mettant à genoux, il écarta la terre avec les mains.

--C'est étrange! dit-il, il me semble que cette terre a été nouvellement

remuée.

--Allons donc! dit Mejean, pas de mauvaise plaisanterie, mon hôte.

--Ce n'est point une plaisanterie, dit Salvato en tirant le coffret hors

de terre: la cassette est vide.

Et il se sentit frissonner malgré lui. Il connaissait trop Mejean pour

ignorer qu'il ne lui ferait point de grâce, et, d'ailleurs, il ne

voulait point lui en demander.

--Il est bizarre, dit Mejean, qu'on ait pris l'argent et laissé la

cassette. Secouez-la donc; peut-être entendrons-nous sonner quelque

chose.

--Inutile! je sens bien, au poids, qu'elle est vide. D'ailleurs, entrons

dans le columbarium, nous l'ouvrirons.

--Vous en avez la clef?

--Elle s'ouvre par un secret.

On entra dans le columbarium; Mejean tira de sa poche une petite

lanterne sourde, battit le briquet et alluma.

Salvato poussa le ressort de la cassette: elle s'ouvrit.

Elle était vide, en effet; mais, à la place de l'or, elle contenait un

billet.

Salvato et Mejean s'écrièrent en même temps:

--Un billet!

--Je comprends, dit Salvato.

--Bon! l'or est-il retrouvé? demanda vivement le colonel.

--Non; mais il n'est pas perdu, répliqua le jeune homme.

Et, ouvrant le billet, à la lueur de la lanterne sourde, il lut:

«Suivant tes instructions, je suis venu, dans la nuit du 27 au 28,

chercher l'or qui était dans cette cassette, que je remets à cette même

place, avec le présent billet.

» Frère JOSEPH.»

--Dans la nuit du 27 au 28! s'écria Mejean.

--Oui; de sorte que, si nous étions venus la nuit dernière, au lieu de

celle-ci, nous fussions arrivés à temps.

--N'allez-vous pas dire que c'est ma faute? demanda vivement Mejean.

--Non; car le mal, au bout du compte, n'est pas si grand que vous le

croyez, et peut-être même n'y a-t-il pas de mal du tout.

--Vous connaissez ce frère Joseph?

--Oui.

--Vous êtes sûr de lui?

--Un peu plus que de moi-même.

--Et vous savez où le trouver?

--Je ne le chercherai même pas.

--Comment ferons nous, alors?

--Mais nous laisserons les conventions dans les mêmes termes.

--Et les vingt mille francs?

--Nous les prendrons ailleurs qu'où nous avons cru les trouver: voilà

tout.

--Quand?

--Demain.

--Vous êtes sûr?

--Je l'espère.

--Et si vous vous trompiez?

--Alors, je vous dirais, comme les sectateurs du Prophète: «Dieu est

grand!»

Mejean passa la main sur son front humide de sueur.

Salvato vit l'angoisse du colonel, lui dont la sérénité avait à peine

été troublée un instant.

--Et maintenant, dit-il, il nous faut remettre cette cassette à sa place

et retourner au château.

--Les mains vides? fit piteusement le colonel

--Je n'y retourne pas les mains vides, puisque j'y retourne avec ce

billet.

--Quelle somme y avait-il dans le coffret? demanda Mejean.

--Cent vingt-cinq mille francs, répondit Salvato en remettant le coffret

à sa place et en ramenant dessus la terre avec ses pieds.

--Si bien qu'à votre avis, ce billet vaut cent vingt-cinq mille francs?

--Il vaut ce que vaut pour un fils la certitude d'être aimé de son

père... Mais rentrons au château comme je le disais, mon cher colonel,

et, demain, à dix heures, venez me trouver.

--Pour quoi faire?

--Pour recevoir de Luisa une lettre de change de vingt mille francs, à

vue sur la première maison de banque de Naples.

--Vous croyez qu'il y a, dans ce moment-ci, à Naples, une maison de

banque qui payera à vue un billet de vingt mille francs?

--J'en suis sûr.

--Eh bien, moi, j'en doute. Les banquiers ne sont pas si bêtes que de

payer en temps de révolution.

--Vous verrez que ceux-là seront assez bêtes pour payer même en temps de

révolution, et ceux-là pour deux raisons: la première, parce que

c'étaient d'honnêtes gens...

--Et la seconde?

--Parce qu'ils sont morts.

--Ah! ah! c'est sur les Backer, alors?

--Justement.

--En ce cas, c'est autre chose.

--Vous avez confiance?

--Oui.

--C'est bien heureux!

Mejean éteignit sa lanterne. Il avait trouvé un banquier qui, en temps

de révolution, payait à vue une lettre de change: c'était plus que

Diogène ne demandait à Athènes.

Salvato pressa de ses pieds la terre qui recouvrait le coffret. En cas

de retour de son père, l'absence du billet devait lui dire que Salvato

était venu.

Tous deux reprirent le même chemin qu'ils avaient déjà suivi et

rentrèrent au château Saint-Elme aux premiers rayons du jour. Les nuits,

au mois de juin, sont, on le sait, les plus courtes de l'année.

Luisa attendait debout et tout habillée le retour de Salvato: son

inquiétude ne lui avait point permis de se coucher.

Salvato lui raconta tout ce qui s'était passé.

Luisa prit un papier et écrivit dessus un ordre à la maison Backer de

payer, à son débit et à vue, une somme de vingt mille francs.

Puis, tendant le papier à Salvato:

--Tenez, mon ami, dit-elle, portez cela au colonel; le pauvre homme

dormira mieux avec cette lettre de change sous son oreiller. Je sais

bien, ajouta-t-elle en riant, qu'à défaut des vingt mille francs, il lui

reste notre tête; mais je doute que toutes les deux ensemble, une fois

coupées, il les estimât vingt mille francs.

L'espérance de Luisa fut trompée, comme l'avait été celle de Salvato. Le

juge Speciale était arrivé la veille de Procida, où il avait fait pendre

trente-sept personnes, et il avait mis, au nom du roi, le séquestre sur

la maison Backer.

Depuis la veille, les payements avaient cessé.

La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5 · 第 8 / 53 题