OU IL EST PROUVÉ QUE FRÈRE JOSEPH VEILLAIT
SUR SALVATO
C'était pendant la matinée du 27 que Salvato et Luisa avaient quitté le
Château-Neuf pour le fort Saint-Elme: le même jour, les châteaux
devaient être rendus aux Anglais, et les patriotes embarqués.
Du haut des remparts, Salvato et Luisa avaient pu voir les Anglais
prendre possession des forts et les patriotes descendre dans les
tartanes.
Quoique tout parût s'accomplir loyalement et selon les conditions du
traité, Salvato conserva les doutes qu'il avait conçus sur sa complète
exécution.
Il est vrai que, pendant tout le jour et pendant toute la soirée du 27,
le vent avait soufflé de l'ouest, et s'était opposé à ce que les
tartanes missent à la voile.
Mais, pendant la nuit du 27 au 28, le vent avait sauté au
nord-nord-ouest, et, par conséquent, était devenu tout à fait favorable
au départ; cependant, les tartanes ne bougeaient pas.
Salvato, ayant Luisa appuyée à son bras, les regardait inquiet du haut
des remparts, lorsqu'il fut joint par le colonel Mejean, lequel lui
annonça que, contre son attente, le lieutenant-colonel étant de retour
au fort vingt-quatre heures plus tôt qu'il ne le pensait, rien ne
s'opposait à ce qu'il l'accompagnât dans la course qu'il comptait faire
la prochaine nuit.
La chose fut donc arrêtée.
La journée se passa en conjectures. Le vent continuait d'être favorable,
et Salvato ne voyait faire aucun préparatif de départ. Sa conviction
était qu'il se préparait quelque catastrophe.
Du point élevé où il se trouvait, il planait sur tout le golfe, et
pouvait voir, à l'aide d'une longue-vue, tout ce qui se passait dans les
tartanes et même sur les vaisseaux de guerre.
Vers cinq heures, une barque, montée par un officier et quelques marins,
se détacha des flancs du _Foudroyant_ et s'avança vers l'une des
tartanes.
Il se fit alors un grand mouvement à bord de la tartane que la barque
venait d'accoster; douze personnes furent tirées de la tartane et
descendirent dans la barque; puis la barque volta et rama de nouveau
vers _le Foudroyant_, sur le pont duquel montèrent les douze patriotes,
qui bientôt, pour ne plus reparaître, s'enfoncèrent dans les flancs du
vaisseau.
Ce fait, dont Salvato cherchait en vain l'explication, lui donna
beaucoup à penser.
La nuit vint. Cette excursion que devait faire Mejean inquiétait Luisa.
Salvato lui en expliqua la cause en lui faisant part du marché qu'il
avait conclu avec Mejean et moyennant lequel il avait acheté leur commun
salut.
Luisa serra la main de Salvato.
--N'oublie pas, au besoin, lui dit-elle, que j'ai toute une fortune chez
les pauvres Backer.
--Mais à cette fortune, qui n'est point entièrement à toi, répondit en
souriant Salvato, n'était-il pas convenu que nous ne toucherions qu'à la
dernière extrémité?
Luisa fit un signe affirmatif.
Une heure avant, la sortie du fort, c'est-à-dire vers les onze heures,
on discuta si l'on irait au tombeau de Virgile, distant d'un quart de
lieue à peu près du fort Saint-Elme, avec une petite escorte,
c'est-à-dire en ayant l'air de faire une patrouille,--ou bien si Salvato
et Mejean iraient seuls et déguisés.
On opta pour le déguisement.
On se procura deux habits de paysan. Il fut convenu que, si l'on faisait
quelque rencontre inattendue, ce serait Salvato qui prendrait la parole.
Il parlait le patois napolitain de telle façon, qu'il était impossible
de le reconnaître pour ce qu'il était.
L'un prit un pic, et l'autre une bêche, et, à minuit, tous deux
sortirent du fort. Ils semblaient deux ouvriers revenant de l'ouvrage et
regagnant leur maison.
La nuit, sans être sombre, était nuageuse. La lune, de temps en temps,
disparaissait derrière des masses de vapeurs dont elle avait peine à
percer l'opacité.
Ils sortirent par une petite poterne faisant face au village
d'Antiguano, mais prirent presque aussitôt un petit sentier tournant à
gauche et conduisant à Pietra-Catella; puis ils s'engagèrent franchement
dans le Vomero, prirent une ruelle qui les conduisit hors du village,
laissèrent à gauche la Carone-del-Cielo, et, par l'étroit sentier qui
conduit à la rampe du Pausilippe, ils gagnèrent le columbarium que l'on
est convenu de désigner au voyageur sous le nom de tombeau de Virgile.
--Il est inutile, mon cher colonel, fit Savalto, de vous apprendre ce
que nous venons chercher ici.
--Bon! quelque trésor enfoui à ce que je présume?
--Vous avez deviné. Seulement, la somme ne vaut pas la peine d'être
désignée sous le non de trésor. Cependant, soyez tranquille, ajouta-t-il
ou souriant, elle est suffisante pour m'acquitter envers vous.
Salvato s'avança vers le laurier et commença de fouiller la terre avec
sa pioche.
Mejean le suivait d'un oeil avide.
Au bout de cinq minutes, le fer de la pioche résonna sur un corps dur.
--Ah! ah! fit Mejean, qui suivait l'opération avec une attention
ressemblant à de l'anxiété.
--N'avez-vous point entendu raconter, colonel, dit en souriant Salvato,
que les dieux mânes étaient les gardiens naturels des trésors?
--Si fait, répondit Mejean; seulement, je ne crois point à tout ce que
l'on me raconte... Mais chut! n'entendez-vous point du bruit?
Tous deux écoutèrent.
--C'est une charrette qui roule dans la grotte de Pouzzoles, répondit
Salvato au bout de quelques secondes.
Puis, se mettant à genoux, il écarta la terre avec les mains.
--C'est étrange! dit-il, il me semble que cette terre a été nouvellement
remuée.
--Allons donc! dit Mejean, pas de mauvaise plaisanterie, mon hôte.
--Ce n'est point une plaisanterie, dit Salvato en tirant le coffret hors
de terre: la cassette est vide.
Et il se sentit frissonner malgré lui. Il connaissait trop Mejean pour
ignorer qu'il ne lui ferait point de grâce, et, d'ailleurs, il ne
voulait point lui en demander.
--Il est bizarre, dit Mejean, qu'on ait pris l'argent et laissé la
cassette. Secouez-la donc; peut-être entendrons-nous sonner quelque
chose.
--Inutile! je sens bien, au poids, qu'elle est vide. D'ailleurs, entrons
dans le columbarium, nous l'ouvrirons.
--Vous en avez la clef?
--Elle s'ouvre par un secret.
On entra dans le columbarium; Mejean tira de sa poche une petite
lanterne sourde, battit le briquet et alluma.
Salvato poussa le ressort de la cassette: elle s'ouvrit.
Elle était vide, en effet; mais, à la place de l'or, elle contenait un
billet.
Salvato et Mejean s'écrièrent en même temps:
--Un billet!
--Je comprends, dit Salvato.
--Bon! l'or est-il retrouvé? demanda vivement le colonel.
--Non; mais il n'est pas perdu, répliqua le jeune homme.
Et, ouvrant le billet, à la lueur de la lanterne sourde, il lut:
«Suivant tes instructions, je suis venu, dans la nuit du 27 au 28,
chercher l'or qui était dans cette cassette, que je remets à cette même
place, avec le présent billet.
» Frère JOSEPH.»
--Dans la nuit du 27 au 28! s'écria Mejean.
--Oui; de sorte que, si nous étions venus la nuit dernière, au lieu de
celle-ci, nous fussions arrivés à temps.
--N'allez-vous pas dire que c'est ma faute? demanda vivement Mejean.
--Non; car le mal, au bout du compte, n'est pas si grand que vous le
croyez, et peut-être même n'y a-t-il pas de mal du tout.
--Vous connaissez ce frère Joseph?
--Oui.
--Vous êtes sûr de lui?
--Un peu plus que de moi-même.
--Et vous savez où le trouver?
--Je ne le chercherai même pas.
--Comment ferons nous, alors?
--Mais nous laisserons les conventions dans les mêmes termes.
--Et les vingt mille francs?
--Nous les prendrons ailleurs qu'où nous avons cru les trouver: voilà
tout.
--Quand?
--Demain.
--Vous êtes sûr?
--Je l'espère.
--Et si vous vous trompiez?
--Alors, je vous dirais, comme les sectateurs du Prophète: «Dieu est
grand!»
Mejean passa la main sur son front humide de sueur.
Salvato vit l'angoisse du colonel, lui dont la sérénité avait à peine
été troublée un instant.
--Et maintenant, dit-il, il nous faut remettre cette cassette à sa place
et retourner au château.
--Les mains vides? fit piteusement le colonel
--Je n'y retourne pas les mains vides, puisque j'y retourne avec ce
billet.
--Quelle somme y avait-il dans le coffret? demanda Mejean.
--Cent vingt-cinq mille francs, répondit Salvato en remettant le coffret
à sa place et en ramenant dessus la terre avec ses pieds.
--Si bien qu'à votre avis, ce billet vaut cent vingt-cinq mille francs?
--Il vaut ce que vaut pour un fils la certitude d'être aimé de son
père... Mais rentrons au château comme je le disais, mon cher colonel,
et, demain, à dix heures, venez me trouver.
--Pour quoi faire?
--Pour recevoir de Luisa une lettre de change de vingt mille francs, à
vue sur la première maison de banque de Naples.
--Vous croyez qu'il y a, dans ce moment-ci, à Naples, une maison de
banque qui payera à vue un billet de vingt mille francs?
--J'en suis sûr.
--Eh bien, moi, j'en doute. Les banquiers ne sont pas si bêtes que de
payer en temps de révolution.
--Vous verrez que ceux-là seront assez bêtes pour payer même en temps de
révolution, et ceux-là pour deux raisons: la première, parce que
c'étaient d'honnêtes gens...
--Et la seconde?
--Parce qu'ils sont morts.
--Ah! ah! c'est sur les Backer, alors?
--Justement.
--En ce cas, c'est autre chose.
--Vous avez confiance?
--Oui.
--C'est bien heureux!
Mejean éteignit sa lanterne. Il avait trouvé un banquier qui, en temps
de révolution, payait à vue une lettre de change: c'était plus que
Diogène ne demandait à Athènes.
Salvato pressa de ses pieds la terre qui recouvrait le coffret. En cas
de retour de son père, l'absence du billet devait lui dire que Salvato
était venu.
Tous deux reprirent le même chemin qu'ils avaient déjà suivi et
rentrèrent au château Saint-Elme aux premiers rayons du jour. Les nuits,
au mois de juin, sont, on le sait, les plus courtes de l'année.
Luisa attendait debout et tout habillée le retour de Salvato: son
inquiétude ne lui avait point permis de se coucher.
Salvato lui raconta tout ce qui s'était passé.
Luisa prit un papier et écrivit dessus un ordre à la maison Backer de
payer, à son débit et à vue, une somme de vingt mille francs.
Puis, tendant le papier à Salvato:
--Tenez, mon ami, dit-elle, portez cela au colonel; le pauvre homme
dormira mieux avec cette lettre de change sous son oreiller. Je sais
bien, ajouta-t-elle en riant, qu'à défaut des vingt mille francs, il lui
reste notre tête; mais je doute que toutes les deux ensemble, une fois
coupées, il les estimât vingt mille francs.
L'espérance de Luisa fut trompée, comme l'avait été celle de Salvato. Le
juge Speciale était arrivé la veille de Procida, où il avait fait pendre
trente-sept personnes, et il avait mis, au nom du roi, le séquestre sur
la maison Backer.
Depuis la veille, les payements avaient cessé.