L'exécution de Caracciolo répandit dans Naples une consternation
profonde. À quelque parti que l'on appartînt, on reconnaissait, dans
l'amiral, un homme à la fois considérable par la naissance et par le
génie; sa vie avait été irréprochable et pure de toutes ces souillures
morales dont est si rarement exempte la vie d'un homme de cour. Il est
vrai que Caracciolo n'avait été un homme de cour que dans ses moments
perdus, et, dans ces moments-là, on l'a vu, il avait essayé de défendre
la royauté avec autant de franchise et de courage qu'il avait défendu
depuis la patrie.
Cette exécution fut, surtout pour les prisonniers sous les yeux desquels
elle avait eu lieu, un terrible spectacle. Ils y virent leur propre
sentence, et, lorsque, au coucher du soleil, ainsi que le portait le
jugement, la corde fut coupée et que ce cadavre, sur lequel tous les
yeux étaient fixés, n'étant plus soutenu par rien, plongea dans la mer
rapidement, entraîné par les boulets qu'on lui avait attachés aux pieds,
un cri terrible, parti de la bouche des prisonniers, s'échappa de tous
les bâtiments, et, courant à la surface des flots comme la plainte de
l'esprit de la mer, eut son écho dans les flancs mêmes du _Foudroyant_.
Le cardinal ignorait tout ce qui venait de se passer dans cette terrible
journée, non-seulement le procès, mais encore l'arrestation de
Caracciolo.--Nelson, on l'a vu, avait eu grand soin de se faire amener
le prisonnier par le Granatello, défendant expressément de le faire
passer par le camp de Ruffo; car, à coup sûr, le cardinal n'eût point
permis qu'un officier anglais, avec lequel, d'ailleurs, il était depuis
quelques jours en complète dissidence sur un point d'honneur aussi
important que celui des traités, mît la main sur un prince napolitain,
ce prince napolitain fût-il son ennemi; à plus forte raison sur
Caracciolo, avec lequel il avait fait une espèce d'alliance sinon
offensive, du moins défensive.
On se rappelle, en effet, qu'en se quittant sur la plage de Cotona, le
cardinal et le prince s'étaient promis de se sauvegarder l'un l'autre,
et, à cette époque où l'on ne pouvait rien préjuger sur l'avenir, à
moins d'être doué de l'esprit prophétique, on pouvait aussi bien penser
que ce serait le prince qui sauvegarderait Ruffo, que Ruffo qui
sauvegarderait le prince.
Cependant, aux coups de canon tirés à bord du _Foudroyant_, et à la vue
d'un cadavre suspendu à la vergue de misaine, on était accouru dire au
cardinal qu'une exécution venait, sans aucun doute, d'avoir lieu à bord
de la frégate _la Minerve_. Entraîné alors par un simple mouvement de
curiosité, le cardinal monta sur la terrasse de sa maison. Il vit, à
l'oeil nu, en effet, un cadavre qui se balançait en l'air, et envoya
chercher une longue-vue. Mais, depuis que le cardinal avait quitté
Caracciolo, celui-ci avait laissé pousser ses cheveux et sa barbe, ce
qui, à cette distance surtout, le rendait méconnaissable à ses yeux. En
outre, Caracciolo, pendu dans les habits sous lesquels il avait été
pris, était vêtu en paysan. Le cardinal pensa donc que ce cadavre était
celui de quelque espion qui s'était laissé prendre; et, sans plus se
préoccuper de cet incident, il allait redescendre dans son cabinet,
lorsqu'il vit une barque se détacher des flancs de _la Minerve_ et
s'avancer directement vers lui.
Cet incident le maintint à sa place.
Au fur et à mesure que la barque s'approchait, le cardinal demeurait
convaincu que c'était à lui que l'officier qui la montait avait affaire.
Cet officier portait l'uniforme de la marine napolitaine, et, quoiqu'il
eût été difficile au cardinal d'appliquer un nom à son visage, ce visage
ne lui était pas tout à fait inconnu.
Arrivé à quelques pas de la plage, l'officier, qui, depuis longtemps, de
son côté, avait reconnu le cardinal, le salua respectueusement et lui
montra le pli qu'il portait.
Le cardinal descendit et se trouva en même temps que le messager à la
porte de son cabinet.
Le messager s'inclina, et, présentant le papier au cardinal:
--À Votre Éminence, dit-il, de la part de Son Excellence le comte de
Thurn, capitaine de la frégate _la Minerve_.
--Y a-t-il une réponse, monsieur? demanda le cardinal.
--Non, Votre Éminence, répondit l'officier.
Et, s'inclinant, il se retira.
Le cardinal demeura assez étonné, son papier à la main. La faiblesse de
sa vue le forçait à rentrer dans son cabinet pour en prendre lecture. Il
eût pu rappeler l'officier et l'interroger; mais celui-ci avait répondu,
avec un désir visible de se retirer: «Il n'y a point de réponse.» Il le
laissa donc continuer son chemin, rentra dans son cabinet, appela des
lunettes au secours de ses mauvais yeux, ouvrit la lettre et lut:
_Rapport à Son Éminence le cardinal Ruffo sur l'arrestation, le
jugement, la condamnation et la mort de François Caracciolo._
Le cardinal ne put retenir un cri dans lequel il y avait plus
d'étonnement que de douleur: il croyait avoir mal lu.
Il relut; puis l'idée lui vint alors que ce cadavre qu'il avait vu
flotter à la pointe d'une vergue, au bout d'une corde, était celui de
l'amiral Caracciolo.
--Oh! murmura-t-il en laissant tomber son bras inerte le long de son
corps, où en sommes-nous, si les Anglais viennent pendre les princes
napolitains jusque dans le port de Naples?
Puis, après un instant, s'asseyant à son bureau et ramenant de nouveau
la lettre sous ses yeux, il lut:
«Éminence,
Je dois faire savoir à Votre Éminence que j'ai reçu ce matin, de
l'amiral lord Nelson, de me porter immédiatement à bord de son bâtiment
accompagné des cinq officiers de mon bord. J'ai accompli aussitôt cet
ordre, et, en arrivant à bord du _Foudroyant_, j'ai reçu l'invitation
par écrit de former sur le vaisseau même un conseil de guerre pour y
juger le chevalier don Francesco Caracciolo, accusé de rébellion, envers
Sa Majesté, notre auguste maître, et de porter une sentence sur la peine
encourue par son délit. Cette invitation a été suivie immédiatement, et
un conseil de guerre a été formé dans le carré des officiers dudit
vaisseau. J'y ai, en même temps, fait amener le coupable. Je l'ai
d'abord fait reconnaître par tous les officiers comme étant bien
l'amiral; ensuite, je lui ai fait lire les charges réunies contre lui et
lui ai demandé s'il avait quelque chose à dire pour sa défense. Il a
répondu que _oui_; et, toute liberté lui ayant été donnée de se
défendre, ses défenses se sont bornées à la dénégation d'avoir
volontairement servi l'infâme République et à l'affirmation qu'il ne
l'avait fait que contraint et forcé et sous la menace positive de le
faire fusiller. Je lui ai adressé ensuite d'autres demandes, en réponse
desquelles il n'a pu nier qu'il n'eût combattu en faveur de la
soi-disant République contre les armées de Sa Majesté. Il a avoué aussi
avoir dirigé l'attaque des chaloupes canonnières qui s'est opposée à
l'entrée des troupes de Sa Majesté à Naples; mais il a déclaré qu'il
ignorait que ces troupes fussent conduites par le cardinal, et qu'il les
regardait simplement comme des bandes d'insurgés. Il a, en outre, avoué
avoir donné par écrit des ordres tendants à s'opposer à la marche de
l'armée royale. Enfin, interrogé pourquoi, puisqu'il servait contre sa
volonté, il n'avait point essayé de se réfugier à Procida, ce qui était,
en même temps, un moyen de se rallier au gouvernement légitime et
d'échapper au gouvernement usurpateur, il a répondu qu'il n'avait point
pris ce parti dans la crainte d'être mal reçu.
»Éclairé sur ces divers points, le conseil de guerre, à la majorité des
voix, a condamné François Caracciolo non-seulement à la peine de mort,
mais encore à une mort ignominieuse.
»Ladite sentence ayant été présentée à milord Nelson, il a approuvé la
condamnation et ordonné qu'à cinq heures de ce même jour la sentence fût
mise à exécution, en pendant le condamné à la vergue de misaine et en
l'y laissant pendu jusqu'au coucher du soleil, heure à laquelle la corde
serait coupée et le corps jeté à la mer.
»Ce matin, à midi, j'ai reçu cet ordre; à une heure et demie, le
coupable, condamné, était transporté à bord de _la Minerve_ et mis en
chapelle, et, à cinq heures du soir, la sentence était accomplie selon
l'ordre qui en avait été donné.
»Je m'empresse, pour remplir mon devoir, de vous faire cette
communication, et, avec le profond respect que je vous ai voué, j'ai
l'honneur d'être,
»De Votre Éminence,
»Le très-dévoué serviteur,
»Comte DE THURN.»
Ruffo, atterré, relut deux fois la dernière phrase. Cette communication
était-elle l'accomplissement d'un devoir, ou simplement une insulte.
En tout cas, c'était un défi.
Ruffo y vit une insulte.
En effet, seul, comme vicaire général, seul, comme _aller ego_ du roi,
Ruffo avait le droit de vie et de mort dans le royaume des Deux-Siciles.
D'où venait donc que cet intrus, cet étranger, cet Anglais, dans le port
de Naples, sous ses yeux, pour le défier sans doute,--après avoir
déchiré la capitulation, après avoir, à l'aide d'une équivoque indigne
d'un soldat loyal, fait conduire sous le feu des vaisseaux les tartanes
qui portaient les prisonniers,--condamnait à mort, et à une mort infâme,
un prince napolitain, plus grand que lui par la naissance, égal à lui
par la dignité?
Qui avait donné à ce juge improvisé de pareils pouvoirs?
En tout cas, si ces pouvoirs avaient été donnés à un autre, les siens
étaient annulés.
Il est vrai que les gibets étaient dressés à Ischia; mais lui, Ruffo,
n'avait rien à faire avec les îles. Les îles n'avaient point, comme
Naples, été reconquises par lui; elles l'avaient été par les Anglais. Il
n'y avait point de traité avec les îles. Enfin, le bourreau de Procida,
Speciale, était un juge sicilien envoyé par le roi, et qui,
conséquemment, condamnait légalement au nom du roi.
Mais Nelson, sujet de Sa Majesté Britannique George III, comment
pouvait-il condamner au nom de Sa Majesté Sicilienne Ferdinand Ier?
Ruffo laissa tomber sa tête dans sa main. Un instant, tout ce que nous
venons de dire se heurta et bouillonna dans son cerveau; puis, enfin, sa
résolution fut prise. Il saisit une plume, et écrivit au roi la lettre
suivante:
_A Sa Majesté le roi des Deux-Siciles._
«Sire,
»L'oeuvre de la restauration de Votre Majesté est accomplie, et j'en
bénis le Seigneur.
»Mais c'est à la suite de beaucoup de peines et de longues fatigues que
cette restauration s'est accomplie.
»Le motif qui m'avait fait prendre la croix d'une main et l'épée de
l'autre n'existe plus.
»Je puis donc--je dirai plus--je dois donc rentrer dans cette obscurité
dont je ne suis sorti qu'avec la conviction de servir les desseins de
Dieu et dans l'espérance d'être utile à mon roi.
»D'ailleurs, l'affaiblissement de mes facultés physiques et morales m'en
fait un besoin, quand ma conscience ne m'en ferait pas un devoir.
»J'ai donc l'honneur de supplier Votre Majesté de vouloir bien accepter
ma démission.
»J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, etc.
»F. cardinal RUFFO.»
A peine cette lettre était-elle expédiée à Palerme par un messager sûr
et qui était autorisé à requérir au besoin la première barque venue pour
passer en Sicile, qu'il fut donné au cardinal avis de la publication de
la note de Nelson, note dans laquelle l'amiral anglais accordait
vingt-quatre heures aux républicains de la ville, et quarante-huit à
ceux des environs de la capitale, pour faire leur soumission au roi
Ferdinand.
Au premier regard qu'il jeta sur cette note, il reconnut celle qu'il
avait refusé à Nelson de faire imprimer. Cette note, comme tout ce qui
sortait de la plume de l'amiral anglais, portait le caractère de la
violence et de la brutalité.
En lisant cette note et en voyant le pouvoir que s'y attribuait Nelson,
le cardinal se félicita d'autant plus d'avoir envoyé sa démission.
Mais, le 3 juillet, il recevait de la reine cette lettre, qui lui
annonçait que sa démission était refusée:
«J'ai reçu et lu avec le plus grand intérêt et la plus profonde
attention la très-sage lettre de Votre Éminence, en date du 29 juin.
»Tout ce que je pourrais dire à Votre Éminence des sentiments de
gratitude dont mon coeur sera éternellement rempli à son égard resterait
de beaucoup au-dessous de la vérité. J'apprécie ensuite ce que Votre
Éminence me dit à l'endroit de sa démission et de son désir de repos.
Mieux que personne, je sais combien la tranquillité est chose désirable,
et combien ce calme devient précieux après avoir vécu au milieu des
agitations et de l'ingratitude que porte avec soi le bien que l'on fait.
»Elle l'éprouve depuis quelques mois seulement, Votre Éminence: qu'elle
sache donc combien je dois être plus fatiguée, moi qui l'éprouve depuis
vingt-deux ans! Non, quoi que dise Votre Éminence, je ne puis admettre
son affaiblissement; car, quel que soit son dégoût, les admirables
actions qu'elle a accomplies et la série de lettres à moi écrites avec
tant de finesse et de talent prouvent, au contraire, toute la force et
toute la puissance de ses facultés. C'est donc à moi, au lieu d'accepter
cette fatale démission donnée par Votre Éminence dans un moment de
fatigue, d'éperonner, au contraire, votre zèle, votre intelligence et
votre coeur à terminer et à consolider l'oeuvre si glorieusement
entreprise par vous, et à la poursuivre en rétablissant l'ordre à
Naples, sur une base si sûre et si solide, que, du terrible malheur qui
nous est arrivé, naisse un bien et une amélioration pour l'avenir, et
c'est ce que me fait espérer le génie actif de Votre Éminence.
»Le roi part demain soir avec le peu de troupes qu'il a pu réunir. De
vive voix, beaucoup de choses s'éclairciront qui restent obscures par
écrit. Quant à moi, j'éprouve une peine horrible à ne pas pouvoir
accompagner le roi. Mon coeur eût été bien joyeux de voir son entrée à
Naples. Entendre les acclamations de cette partie de son peuple qui lui
est restée fidèle serait un baume infini pour mon coeur et adoucirait
cette cruelle blessure dont je ne guérirai jamais. Mais mille réflexions
m'ont retenue, et je reste ici pleurant et priant pour que Dieu illumine
et fortifie le roi dans cette grande entreprise. Beaucoup de ceux qui
accompagnent le roi vous porteront de ma part l'expression de ma vraie
et profonde reconnaissance, ainsi que ma sincère admiration pour toute
la miraculeuse opération que vous avez accomplie.
»Je suis trop sincère cependant pour ne pas dire à Votre Éminence que
cette capitulation avec les rebelles m'a souverainement déplu, et
surtout après ce que je vous avais écrit et d'après ce que je vous avait
dit. Aussi me suis-je tue là-dessus, ma sincérité ne me permettant pas
de vous complimenter. Mais, aujourd'hui, tout est fini pour le mieux,
et, comme je l'ai déjà dit à Votre Éminence, de vive voix, tout
s'expliquera et, je l'espère, aura bonne fin, tout ayant été fait pour
le plus grand bien et la plus grande gloire de l'État.
»J'oserai, maintenant que Votre Éminence a un peu moins de travail à
faire, la prier de m'entretenir régulièrement de toutes les choses
importantes qui arriveront, et elle peut compter sur ma sincérité à lui
en dire mon avis. Une seule chose me désespère, c'est de ne pouvoir
l'assurer de vive voix de la vraie, profonde et éternelle reconnaissance
et estime avec laquelle je suis, de Votre Éminence,
»La sincère amie,
»CAROLINE.»
D'après ce que nous avons démontré à nos lecteurs, par tous les détails
précédents, par les lettres des augustes époux que l'on a déjà lues, par
celles de la reine que l'on vient de lire, il est facile de voir que le
cardinal Ruffo, auquel un sentiment de droiture nous entraîne à rendre
justice, a été, dans cette terrible réaction de 1799, le bouc émissaire
de la royauté. Le romancier a déjà corrigé quelques-unes des erreurs des
historiens:--_erreurs intéressées_ de la part des écrivains royalistes,
qui ont voulu le rendre responsable, aux yeux de la postérité, des
massacres commis à l'instigation d'un roi sans coeur et d'une reine
vindicative;--_erreurs innocentes_ de la part des écrivains patriotes,
qui, ne possédant point les documents que la chute d'un trône pouvait
seule mettre dans les mains d'un écrivain impartial, n'ont point osé
faire peser sur deux têtes couronnées une si terrible imputation, et
leur ont cherché non-seulement un complice, mais encore un instigateur.
Maintenant, reprenons notre récit. Non-seulement nous ne sommes point à
la fin, mais à peine sommes-nous au commencement de la honte et du sang.