La mort du roi David Kalakaua a surpris tout le monde à Honolulu, peuple
et résidents étrangers. On attendait en effet son retour d'Amérique où
il était allé se faire soigner. Le contre-amiral Brown, de la marine des
États-Unis, avait informé le commandant du _Mohican_ alors dans les eaux
d'Honolulu, que le croiseur _Charlestown_, parti de San-Francisco le 24
janvier, arriverait le 31 avec le roi des Hawaï à bord. De grands
préparatifs avaient été faits pour le recevoir et sa soeur, la
princesse-régente Lilinokalani, héritière du trône, avait depuis une
semaine déjà envoyé les invitations à un grand bal qui devait avoir lieu
au palais Solani pour fêter ce retour.
Tout à coup, le 29 janvier, de très bonne heure, les deux offices
téléphoniques centraux envoyaient la nouvelle suivante:
«Le _Charlestown_ à 15 milles avec le pavillon étoilé et le drapeau
hawaïen à mi-mât.» La nouvelle se répandit instantanément et tandis que
le _Charlestown_, du large, la confirmait par signaux télégraphiques au
_Mohican_, le peuple déjà envahissait les quais, commentant le fait qui
venait de rendre douloureusement vrai le pronostic d'un médecin
français, le docteur Georges Trousseau, lequel, consulté à Paris par le
roi, l'avait averti qu'un voyage entrepris en hiver au cours d'une
maladie grave des reins devait être considéré comme un suicide.
Le jour même. Lilinokalani fut proclamée reine après avoir prêté serment
à la Constitution. Le soir on débarqua le corps du roi, que des soldats
d'infanterie de marine américains et anglais escortèrent jusqu'au palais
où il devait être exposé.
Les cérémonies auxquelles a donné lieu cette exposition sont curieuses,
ainsi qu'on peut le voir par les dessins que nous donnons.
[Illustration: Coiffure de deuil d'un Hawaïen.]
Dans la salle du trône transformée en véritable serre par un
amoncellement de fleurs merveilleuses, le catafalque est dressé,
surmonté des insignes de la royauté, sceptre et couronne, et recouvert
de grands manteaux de plumes d'une richesse énorme et d'un prix
fabuleux. Ils sont composés par la réunion de plumes d'un jaune très
brillant dont un unique spécimen se trouve sous chaque aile d'un oiseau
appelé «OO». Un musée américain possède un de ces manteaux qui est
réputé valoir un million de dollars, soit environ cinq millions de
francs. Celui qui recouvre le cercueil du roi appartenait autrefois à
Nahienaena, une cheffesse, soeur de Kamehamea Ier, le fondateur du
royaume-uni des îles Hawaï.
De chaque côté de la salle sont disposés d'anciens emblèmes hawaïens
désignés sous le nom de «Kahilis». Ces Kahilis sont des sortes de grands
cylindres de plumes emmanchés sur un bâton ou une hampe, les uns fixés
dans des trépieds, les autres tenus à la main et agités de haut en bas
ou de droite à gauche près du cercueil par des gens de la maison du roi.
De plus, pendant tout le temps que le corps est exposé, des pleureuses
de profession font retentir l'air de leurs lamentations et des chanteurs
de ballades les accompagnent de leurs chants alternativement tendres,
joyeux, puis lugubres.
Habituellement aussi ces chants sont accompagnés d'une danse
particulière, le hula-hula, mais qui a été cette fois-ci supprimée, car
en général les exécutants de cette danse dépassent la mesure et se
livrent alors à des contorsions et des écarts qui rappellent trop le
cancan européen. Mais, si le hula-hula a été supprimé, en revanche une
vieille coutume de famille a été rétablie à l'occasion des obsèques de
Kalakaua. C'est celle qui consiste à laisser brûler des torches pendant
le jour, en souvenir d'un vieux chef, ancêtre du roi décédé, qui mit un
jour le feu à ses emblèmes, à son Kahilis, et le laissa brûler pour
défier le soleil.
Les résidents européens ont été admis à défiler devant le corps, et ont
été reçus, ainsi que le montre notre dessin, sous le péristyle du
palais, par le vice-chambellan du roi défunt.
Au dehors, le peuple manifeste sa douleur par une coutume bizarre: les
hommes se rasent d'une façon singulière, se coupant par exemple la
moitié de la chevelure ou un favori, les femmes se raccourcissent les
cheveux, puis hommes et femmes se font sauter une dent.
David Kalakaua, dont nous avons donné le portrait dans notre numéro du
31 janvier dernier, était le septième roi des îles Hawaï.
[Illustration: LES FUNÉRAILLES DU ROI KALAKAUA, A
HONOLULU.--L'exposition du corps dans la salle du Trône.]
[Illustration: LES THÉÂTRES]
Châtelet: _Camille Desmoulins_, drame historique en six actes, par
Blanchard et Mallian.-Variétés: _Paris port de mer_, revue par MM.
Monréal et Blondeau.--Renaissance: _La Petite Poucette_, de MM.
Ordonneau et Hennequin, musique de M. Pugno.
Le théâtre du Châtelet a du bien être étonné du calme dans lequel s'est
passée la première soirée de _Camille Desmoulins_. Pas un murmure, pas
une protestation. Où donc étaient alors les spectateurs de _Thermidor_,
ceux qui n'avaient pu laisser aller, tant leur conscience républicaine
en avait été blessée, la pièce de M. Sardou? On ne les avait donc pas
avertis que le théâtre menaçait à nouveau la mémoire de Robespierre et
s'attaquait aux actes du tribunal révolutionnaire? Le public ne
protestait plus; il m'a semblé même qu'il prenait plaisir à retrouver en
scène, dans les invectives de Camille contre ses bourreaux, une réplique
du _vieux cordelier_.
Ainsi les choses étaient en 1831, quand Blanchard et Mallian donnèrent
ce drame historique qui eut le plus grand succès: Les Partis en 1794.
Ainsi parlait le sous-titre de la pièce. Le drame était écrit à quarante
ans de distance des faits; les esprits étaient tout agités, tout
enfiévrés encore de l'agitation, des fièvres de la Révolution; les
passions politiques tenaient pour 89, pour les Girondins et pour
Camille. La Terreur éveillait des souvenirs affreux: vous devez penser
si ce drame de _Camille Desmoulins_ fut bien reçu, s'il fit courir la
foule. Fort bien fait du reste, un peu long dans sa première partie,
mais habilement conduit dans ses développements, et émouvant au dernier
point, dans le tableau qui conduit devant les juges Camille, Danton,
Philippeaux, Lacroix, Basire, Chabot, Hérault de Séchelles et le général
Wessermann.
Tout le tribunal est là, avec ses accusateurs, ses jurés, avec le peuple
qui l'envahit, les tricoteuses et les gendarmes. On s'accuse, on se
défend, on s'invective; Camille et Danton insultent les juges et leur
crachent au visage; la bataille est livrée entre les accusés et les
accusateurs, et la foule, qui hurle, prend parti pour les victimes.
Cette scène a retrouvé l'autre soir encore l'intérêt des premiers jours
de sa représentation. Quant au récit que la pièce nous fait de l'amour
et du dévouement de Lucile pour Camille Desmoulins, il a laissé le
public assez indifférent, et nous ne croyons pas à la longue durée de ce
drame soi-disant historique sur l'affiche du Châtelet. La pièce est bien
interprétée pourtant.
M. Brémond est excellent dans le rôle de Camille; M. Deshayes fait le
personnage de l'abbé Bérardier, qui fut à la fois le maître de Camille
Desmoulins et de Robespierre, et dont la bonté d'âme ne parvint pas à
rapprocher ses deux anciens élèves. Danton, c'est M. Bonyu; M. Raymond,
poudré à blanc, avec des ailes de pigeon, fait Robespierre, et lui donne
une tête sinistre; mais le public ne m'a pas paru prendre grand souci de
cette évocation du passé.
Après cent cinquante représentations, _Ma Cousine_ a cédé aux Variétés
la place à la Revue. Elle est un peu en retard, la Revue, si elle vient
nous entretenir de l'année qui a pris fin il y a deux mois; mais depuis
ce temps il s'est passé tant de choses que l'an 90 est déjà oublié et
que l'an 91 peut déjà fournir son contingent à la comédie. Celle-ci a
pour titre: _Paris port de mer_, et elle est des plus gaies et des plus
heureusement venues.
M. Paris, qui songe à une union conjugale avec Mme la Manche, fait
visiter à cette fiancée ses nouveaux domaines. Les voilà l'un et l'autre
en promenade. Comme invention cela n'est pas très original, mais
trouvez-moi le moyen d'introduire autrement un compère et une commère
dans ces sortes de pièces! Voilà le couple qui commence sa pérégrination
au faubourg Montmartre, à l'endroit même le plus défoncé de la ville.
Des guides y sont nécessaires: on en a appelé du Tyrol pour la plus
grande sécurité du voyageur; il y a là un Tyrolien qui chante sa
tyrolienne d'une voix charmante. Les piétons, femmes et hommes, ne se
laisseront pas intimider par les fondrières qu'ils franchissent dans un
saut périlleux: comme les passants, les sergents de ville font aussi le
saut de carpe. Voici venir un cortège pomponné, enrubanné, et que
conduit, déguisé en Amour, M. Lassouche. Ce Cupidon a pour mission de
Mme sa mère d'apporter un remède au mal de dépopulation qui nous menace.
Au bruit grandissant des clarinettes et des grosses-caisses, Stanley
arrive en palanquin du fond de l'Afrique; il exhibe l'homme-chat et la
femme-chatte.
Un vélocipédiste conduit à l'Odéon un ours, que M. Porel refuse de
recevoir, mais que le Jardin des Plantes hébergera. M. Cooper chante
spirituellement un rondeau sur l'air du baiser. Le petit chalet que nous
avons vu pendant vingt-quatre heures sur l'esplanade de l'Opéra est sous
la direction de M. Brasseur, déguisé en vieille dame: là-dessus, les
plaisanteries et les calembours vont leur train; elles sont un peu
salées, les plaisanteries. _Sed erat hic locus_. Sous les traits du
maire Chamouillard, M. Baron marie ses administrés en musique.
L'histoire toute parisienne est d'hier; vous devez penser si on en a ri.
Nous arrivons maintenant au point culminant de la revue, à ce truc qui
fera courir tout Paris. Sur une vraie piste, trois chevaux montés par de
vrais jockeys galopent, pendant que le paysage de Longchamps se
développe sous vos yeux. La salle étonnée abattu des mains, et le sort
de _Paris Port de Mer_ était assuré pour cent représentations.
Le théâtre de la Renaissance a joué sous ce titre: _la Petite Poucette_,
un vaudeville-opérette en trois actes, un peu trop rapidement improvisé,
mais joué à merveille par Mme Mily-Meyer, chargée du rôle bien amusant
de la Petite Poucette. La musique pleine de gaieté et d'entrain, et qui
confine souvent au meilleur genre bouffe, est de M. Raoul Pugno: elle a
été très applaudie. Le public, qui a bissé plusieurs morceaux de la
partition, a plus chaleureusement encore accueilli au troisième acte les
couplets spirituels de la Zanardella que Mme Mily-Meyer chante et joue
avec une finesse et une fantaisie incomparables.