COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ÉTAIT MORT

Chicot, véritable corps, n'en déplaise à ceux de nos lecteurs qui seraient

assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace

d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot était donc sorti après

avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les

vérités qu'il avait à lui dire.

Voilà ce qui était arrivé:

Après la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations

fomentés par les Guises, Chicot avait réfléchi. Brave, comme on sait, et

insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui

l'amusait, comme il arrive à tous les hommes d'élite. Il n'y a guère que

les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction

dans l'autre.

Le résultat de cette réflexion que nous avons indiquée, fut que la

vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du

roi n'était efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui

le distinguait, qu'en ce monde rien ne défait ce qui est matériellement

fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du

roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fût, certaine

ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de

Chicot.

Il avait donc pris son parti en homme fatigué d'ailleurs du rôle de

plaisant, qu'à chaque minute il brûlait de changer en rôle sérieux, et des

familiarités royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient

droit à sa perte.

Chicot avait donc commencé par mettre entre l'épée de M. de Mayenne et la

peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il était

parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son

ami Gorenflot, et de goûter ce fameux vin de 1550, dont il avait été si

chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre récit

de la _Dame de Monsoreau_.

Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot

s'aperçut qu'il engraissait à vue d'oeil et s'aperçut aussi qu'en

engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable

à un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que

Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550,

et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque du

prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum

vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac

et un grand vide au cerveau.

-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop

le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes,

le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de

par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires:

cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est

point dans la bibliothèque de Gorenflot: _Quaere et invenies_.

Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était

assez neuf.

Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée.

Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que

Chicot s'était retiré au prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se

séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de

Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se

distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu'enfin il

avait succombé.

De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre,

datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes.

Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon

que la maladie faisait des progrès.

Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme.

Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique

lisible encore, était déjà fort tremblée.

Il avait écrit _Chic_... à la fin du troisième.

_Chi_... à la fin du quatrième.

Enfin il y avait un _C_ avec un pâté à la fin du cinquième.

Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.

C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre.

Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on

dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est

l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous

n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en

attendre.

Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de

1580, comme nous l'avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta

Chicot.

Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de

Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de

Beaune lui était devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris.

C'était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer

du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait

merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement

observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n'est point là

pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir

en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de

chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot

reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux

sollicitations de son ami.

[Illustration: Alors attachant la proue à un pieu. -- PAGE 91.]

A son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de

Chicot, le roi avait écrit de sa propre main:

« Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture

au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c'était non-

seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme,

quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de

son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il

repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous

dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous

quitterez, ainsi que vous m'en témoignez le désir, votre prieuré de

Beaune. J'ai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et bons clercs pour

vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins,

votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris,

quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement.

Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos

saintes prières. »

Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale,

fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du génie de

Chicot, et s'il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui

l'attendaient.

Car l'ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces

tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours

été _Modeste_, et qui, depuis déjà qu'il était prieur de Beaune,

s'appelait dom Modeste Gorenflot.

Tout s'était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un

fagot d'épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le

cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau

cep de vigne; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé

Gorenflot à faire son déménagement.

Dom Modeste s'était vu installer en grande pompe au prieuré des Jacobins.

Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait acheté,

près de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coûté trois cents

écus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes:

celle de la ville, qui était plus courte; celle des bords de l'eau, qui

était la plus poétique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris,

qui était la plus sûre.

Mais Chicot, qui était un rêveur, choisissait presque toujours celle de la

Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'était pas encore encaissé dans

des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poète, lécher ses larges

rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité

purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux

clairs de lune.

Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de

visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons déjà, et

marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le retour

successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien

que sa chevelure d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au

reflux, retirée de son front vers la nuque.

En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux

mimes anciens, qui consiste à changer, par de savantes contractions, le

jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il était

résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était,

lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet véritable,

c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont

le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le

tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement,

puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure était

devenue large, épanouie, obtuse et confite.

Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put

raccourcir; mais, comme il était fort industrieux, il avait, ainsi que

nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque

aussi longs que les jambes.

Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de

relations avec personne. En effet, si disloqué que fût Chicot, il ne

pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître bossu

à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à

un ami qui vous voit tout à coup changer de figure, parce qu'en vous

promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect.

Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à

ses goûts; toute sa distraction était d'aller rendre visite à Gorenflot,

et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'était

bien gardé de laisser dans les caves de Beaune.

Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands

esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement.

Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu

ses destinées entre ses mains. Chicot venant dîner au prieuré lui parut un

Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa trop de soi, et

pas assez de Chicot.

Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait

éprouvés près du roi Henri l'avaient façonné à cette sorte de philosophie.

Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux

jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les

quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en

aperçut pas.

Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de

l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son

ordinaire.

-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que

je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et

il attendit.

Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous

venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns

de ces événements nouveaux qui présagent les grandes catastrophes

politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trépassé qu'il

était, lui parut, au milieu des événements futurs, courir quelques dangers

analogues à ceux dont il l'avait déjà préservé, il prit sur lui de lui

apparaître à l'état de fantôme, et, dans ce seul but, de lui présager

l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivée prochaine de M. de

Mayenne, annonce enveloppée dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec

son intelligence de singe, avait été chercher au fond de son enveloppe,

avait fait passer Chicot de l'état de fantôme à la condition de vivant, et

de la position de prophète à celle d'ambassadeur.

Maintenant que tout ce qui pourrait paraître obscur dans notre récit est

expliqué, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot à sa

sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'à sa petite maison du

carrefour Bussy.

Les quarante-cinq — Tome 1 · 第 33 / 69 题