M. DE LOIGNAC

Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et

cramoisi de colère.

-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me

semble. -- Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il

paraît, et son nez en souffre.

-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à

Carmainges.

-- Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec

son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de

s'aimer comme des frères.

-- Hum! fit Sainte-Maline.

-- La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son

pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des

sauces, il ne lui arrivât aucun accident.

-- Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai

que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.

-- Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte-

Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de

chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une

cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute

probabilité... Ce que c'est que la défensive!

Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset:

-- Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec

des armes offensives qu'avec des armes défensives.

Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais,

gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui.

-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table.

-- Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son

laquais.

Le gros homme la lui prit des mains.

-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi

donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim.

Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun

étonnement chez celui auquel elle était adressée.

-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude,

enquérez-vous de votre côté.

-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant.

-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.

-- Nous avons mangé notre dernier écu à Sens.

-- Dame! voyez à faire argent de quelque chose.

Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le

seuil de l'hôtellerie:

-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille?

A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon

transportait majestueusement les premiers plats sur la table.

Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de

Fournichon était exquise.

Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient

adressés, voulut admettre sa femme à leur partage.

Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu.

Il l'appela.

-- Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne

venait pas.

-- Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre

vieille ferraille pour de l'argent neuf.

-- J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon

armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte.

-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par

ordonnance du roi.

-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte.

Madame Fournichon rentrait triomphante.

-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré.

-- J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes.

-- Après?

-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi!

-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves

qu'une vieille cuirasse.

-- Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer,

depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit

Chalabre.

-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se

même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai

pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus,

monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une

vieille cuirasse.

-- Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable!

Et il devint pensif.

-- Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'oeil éloquent sur son

laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?

Mais M. Samuel n'était déjà plus là.

-- Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me

semble?

-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame

Fournichon.

-- Mais que fait-il de toute cette ferraille?

-- Il la revend au poids.

-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de

quoi?

-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade.

-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un

demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance,

ceci cache un mystère!

-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit

Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers

pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses.

-- Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline

d'un ton railleur.

-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des

reliques sacrées.

-- Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques

eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes.

Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de

Fournichon accéléraient la consommation.

Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les

cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon

voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et

Carmainges qui songeait à son page.

-- Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement

était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi.

-- Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte,

je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.

-- Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes

de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde

de félicités.

Ernauton secoua la tête.

-- Eh bien, voyons!

-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui

paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites-

moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de

Carmainges en comédien de bois.

-- Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte,

dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier

coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre

jeune homme là-bas dont l'oeil est sournois et sombre.

-- Vous l'appelez?

-- M. de Sainte-Maline.

[Illustration: Ernauton de Carmainges. -- PAGE 48.]

-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas

toutefois une trop grande curiosité de ma part?

-- C'est que je vous connais, voilà tout.

-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?

-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.

-- C'est étrange.

-- Oui, mais c'est nécessaire.

-- Pourquoi est-ce nécessaire?

-- Parce qu'un chef doit connaître ses soldats.

-- Et que tous ces hommes....

-- Seront mes soldats demain.

-- Mais je croyais que M. d'Épernon....

-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun

nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de

vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte.

-- Merci, monsieur, dit Ernauton.

Loignac essuya sa moustache, et se levant:

-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq

compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous

les assistants.

Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques.

-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un

bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous

manque.

Puis haussant la voix:

-- Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est

femmes, enfants et laquais.

Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert.

Militor ne bougea point.

-- M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne

souffrait pas de réplique... Allons, allons, à la cuisine, monsieur

Militor!

Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les

quarante-cinq convives et M. de Loignac.

-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à

Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le

savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir.

Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle;

seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et

ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous

se regardèrent avec étonnement.

-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs.

Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes

donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela?

-- Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons.

-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit

de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné.

-- A tous? demanda Sainte-Maline.

-- A tous.

-- Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas

dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir

son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre.

-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.

-- Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître.

-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne

m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître.

-- Attendez.

-- Ce n'est point cela que j'avais compris.

-- Mais attendez donc, maudite tête!

Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la

part de quelques autres un silence impatient.

-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs...

-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un.

-- Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop

fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non-

seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise.

-- Le roi, murmura Carmainges.

-- Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en

attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à

haute voix, monsieur Ernauton.

Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et

lut à haute voix:

« Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les

quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec

l'assentiment de Sa Majesté.

Les quarante-cinq — Tome 1 · 第 17 / 69 题